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Full text of "Voyages à Peking, Manille et l'île de France faits dans l'intervalle des années 1784 à 1801"

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VOYAGES 

A PEKING, MANILLE 

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L'ILE DE FRANCE, ' 

FAITS 

Dans l'intervalle des années 1784. a iSoi, 



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JV *rw*f J Paris, 

Chez MM. Treuttel et VOrtz, Libraires, rue 
de Lille, n.° 17. 



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VOYAGES 

A PEKING, MANILLE 

ET 

L'ÎLE DE FRANCE, 

» 

FAITS 

Dans rintervaîle des années 1784 à 1801 , 

Par M. DE GUIGNES, 

Résident de France à la Chine, attaché au Ministère 
des Relations extérieures , Correspondant de la 
première et de la troisième Classe de V Institut. 

TOME SECOND. 




À PARIS, 

DE L'IMPRIMERIE IMPÉRIALE. 

M. DCCC. VIII. 



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RETOUR DE PEKING, 



JJ FÉVRIER 17 9 S* 

T EMPS clair et doux, avec des vents d'est. 
M. Raux vint le matin nous prévenir que les 
mandarins vouloient que les missionnaires se char- 
geassent de raccommoder la pendule qui étoit 
brisée *, mais que Payant refusé , vu qu'ils n'avoient 
personne en état de le faire , on devoit l'envoyer; 
à Quan ton pour Ja réparer. 

Vers les trois heures, une partie de notre monde 
étant déjà en route , ainsi que tout le bagage , 
M. Raux revint à la maison , où se trouvoient 
pour lors les mandarins de Peking avec ceux de 
Quanton : ces derniers vouloient absolument nous 
faire monter en charrettes, et se refusoient à nous 
donner des chevaux , prétendant que cela ne se 
pouvoit pas , parce que telle étoit la volonté de 
l'empereur; d'après leur obstination, nous deman- 
dâmes des petites voitures pour nous rendre jus- 
qu'à la porte de Peking; et Al. Raux leur ayant 
observé qu'ils ne dévoient pas s'arrêter à de pa- 
reilles bagatelles , ils ordonnèrent à leurs valets 
d'en aller chercher ; mais ceux-ci amenèrent des 

TOME II. A 



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RETOUR 

chevaux au lieu de voitures : on peut juger , d'après 
cela , combien ces gens-là sont menteurs. 

L'ambassadeur et M. Vanbraam partirent à 
quatre heures dans des petites voitures ; pour nous , 
après avoir pris congé de M. Raux, et nous être 
séparés pour toujours , nous fîmes selter nos che- 
vaux , non sans peine , car lorsqu'ils nous aper- 
cevoient , ils avoient une peur effroyable. 

Pendant ce temps , les Chinois dévafisoient la 
maison ; on auroit dit qu'elle étoit au pillage , et 
dans un instant il ne resta pas la moindre chose. 

Lorsque je voulus monter à cheval, cela me fut 
impossible , l'animal étoit trop effrayé ; un domes- 
tique Chinois ayant voulu s'en approcher 9 il fut 
)eté par terre : j'entrai alors dans la voiture de 
notre second mandarin , et nous commençâmes 
notre route : elle fut la même que la première fois , 
jusqu'à la porte extérieure du palais. Les murs de 
Fenceinte sont peints en rouge , et médiocrement 
élevés; nous les suivîmes pendant quelque temps , 
et après avoir passé par des petites et mauvaises 
rues de traverse , nous rentrâmes dans la grande 
rue qui conduit à la porte de la ville Tartare. 

Entrés dans la ville Chinoise , le cocher prit sur 
la droite et nous fit traverser dans la campagne > 
entre des maisons éparses , et au milieu de fon- 
drières: le terrain étant sec et sablonneux, la pous- 
sière étoil très -forte; mais le mandarin Tartare, 



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de peking; 3 

qui se tcnoit assis devant moi, n'en paroissoit nul* 
îement incommodé : il prit une bouteille d'eau-de- 
rie qu'il avoit mise par précaution dans la voiture, 
en avala une bonne gorgée après m'en avoir offert, 
et la donna ensuite au cocher , qui fit de même et 
la porta à deux personnes de l'ambassade qui nous 
fiuivoient à cheval. Nous cheminâmes assez long- 
temps dans ce détestable chemin : enfin , ayant 
passé devant une pagode, nous nous trouvâmes 
dans Ja grande rue auprès de la porte occidentale 
de Peking, la même par laquelle nous étions entrés 
la première fois. Ici je montai à cheval , et, accom- 
pagné d'un guide , je rejoignis bientôt l'ambas- 
sadeur et M. Vanbraam, qui étoient en palanquin. 

Nous ne vîmes rien cf extraordinaire dans Pee- 
ling : nous rencontrâmes plusieurs femmes , les 
unes à pied et les autres en charrettes ; plusieurs 
de ces femmes étoient habillées d'étoffes blanches. 

En sortant de la ville Tartare , on voit auprès 
de la porte, et près des murailles, la maison des 
missionnaires Portugais , distinguée par une croix 
élevée sur le frontispice de leur église. 

La poussière étoit moins considérable dans fes 
rues de Peking , que lorsque nous y passâmes la 
première fois ; il est vrai qu'il s'y trou voit infini- 
ment moins de monde qu'alors. 

Le chemin , à la sortie de Peking , est pavé ; 
%u rencontre d'espace en espace, des auberges et 

Aa 



4 RETOUR 
de petits villages ; la campagne est unie avec de* 
arbres répandus çà et la. Bientôt nous atteignîmes 
Tare de triomphe qui est à quinze ly de Peking ; 
il regarde l'ouest : nous traversâmes ensuite , à la 
nuit, la ville de Fey-ching-hien , et à huit heures 
nous descendîmes au bourg de Tchang-tsin-tien , 
dans une auberge qualifiée du titre de Kong-kouan , 
où nous trouvâmes un souper aussi détestable que 
la maison ; mais , grâces aux soins de nos domes- 
tiques, qui avoient eu la précaution de faire char- 
ger nos lits sur leurs charrettes , nous n'eûmes pas 
le désagrément de dormir sur des planches. 

[ 16.] En quittant le bourg, le chemin est uni 
et garni d'arbres ; nous vîmes un homme mort 
étendu par terre , auprès d'un village ; il parois- 
soit être depuis quelque temps dans cet endroit. 
Descendus dans notre Kong-kouan , à Leang- 
hiang-hien , nous y restâmes jusqu'à ce que nous 
eussions obtenu de bons chevaux pour continuer 
Ja route. 

En quittant la ville, le chemin continue d'être uni 
et bordé d'arbres ; mais il étoit tellement rempli de 
poussière , que les gens de pied , pour Féviter , tra- 
versèrent dans la campagne , tandis que les voi- 
lures suivirent une longue chaussée pavée , qui 
n'est remarquable que par un petit pavillon cons,- 
truit à son extrémité , et dans lequel on aperçoit 
un peut monument en pierre noire. 



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de peking: 5 

On trouve peu après , à l'entrée d'un bônrg , 
un pont assez long, large d'environ quinze à vingt 
pieds : la rivière étoit gelée. 

Vers les quatre heures et demie le temps se cou- 
vrit extrêmement dans la partie du nord, et toutan- 
nonçoit un orage ; mais au lieu de pluie nous fûmes 
couverts en un instant d'une quantité prodigieuse 
de poussière chassée par un vent violent et très- 
froid ; le soleil en fut obscurci , et nous restâmes' 
quelque temps sans pouvoir rien distinguer. Les 
Chinois qui voyagent dans cette province , portent , 
pour se préserver les yeux , des verres de lunettes 
entourés de cuir , et qui s'attachent par derrière' 
la tête ; n'ayant pas eu cette précaution , la pous- 
sière nous incommoda beaucoup , et nous em- 
pêcha de considérer à notre aise un pont trèsrlong 
et très-bien tait sur lequel nous étions. 

Ce pont a six cents pieds de long ; il est pavé de 
grandes pierres , et garni d'un parapet de marbre 
blanc bien travaillé , et orné , dans divers endroits , 
de figures d'éléphans également de marbre et bien 
exécutées. Sur une île qui se trouve au milieu de 
2a rivière, il y a une chaussée qui divise le pont 
en deux , et sur laquelle on a construit un pavillon : 
on en voit un pareil à la sortie, et à peu de dis- 
tance un édifice considérable , soutenu par de gros 
piliers de bois peint en rouge , dont l'entrée est 
décorée par deux tigres de bronze. Près de là on, 

A3 



4 RETOUR 
trouve un arc de triomphe, des pavillons à moitié* 
ruinés , et des tortues de pierre portant des mo- 
numens sur le dos. 

Il n'y avoit pas de pont autrefois dans cet en- 
droit ; i! n'a été construit qu'après la mort d'un 
nommé Ouang-yn : cet homme étoit si fort , que 
pour faire avancer son bateau , il se servoit d'une 
grosse barre de fer que l'on montre encore dressée 
contre les parois du pont. Nous n'entrâmes point 
dans la ville de Tso-tcheou : nous restâmes dans le 
faubourg ; on nous donna une maison assez bonne 
et d'une grandeur moyenne : mais dont une partie 
étoit occupée par une femme qui voyageoit, et que 
nous ne pûmes voir , par le soin qu'elle prit de 
faire fermer toutes les portes. Je trouvai dans cette 
auberge , sur les murs de la chambre où nous 
couchâmes , une inscription en arabe que je copiai : 
plusieurs personnes à qui je Fai montrée, n'ont pu 
m'en donner l'explication ; elles croient qu'elle ne 
contient que des noms de particuliers. 

Uj ^ ç>l cio ^CL»jj> <jLS 

[ 17. ] Partis par un temps clair et avec un 
vent de nord , nous traversâmes la ville , qui n'of- 
frit à nos yeux que de chétives maisons , et nous 
nous arrêtâmes dans le faubourg de la ville de 



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DE PEKIKG. 7 
Suvtching-hien. La campagne est unie, et ké che- 
mins étoient pleins de poussière. On rencontre dé 
remps en temps de» petits ponts et des pagodes , 
dont fe plus grand nombre est dans uri état misé- 
rable. La ville de Sin-tching-hien n'a rien quf 
mérite attention , et fa seule chose remarquable 
étoit la pagode oi nous logeâmes , ét dans la- 
quelle nous nous étions arrêtés en venant. L'idole" 
Rappelle Chin-nottg; elle est habillée comme les 
anciens rois , et est entourée des deux côtés de 1 
guerriers et de génies qui fonr des offrandes ; 
on voit par derrière une grotte factice remplie de 
diables et de divers autres personnages. Nous 
couchâmes dans cette ville , dont fe nom , qui veut 
dire ville aux murailles neuves, ne répond pas à- ce 
qu'elfe est en effet, puisque les murailles qui Fen~ 
tourent sont en partie tombées. 

[18.] Nous passâmes dan» notre route a travers 
plusieurs villages , dont les? maisons presque plates 
et bâtiesen terre , présentoiem le plus triste aspect; 
Le terrain , dans la campagne , ressemble à de- 
la cendre ; la poussière qui s'en élève forme sou- 
vent en l'air des espèces de trombes , que lé vent 
promène suivant sa direction! Les chemins sont 
bordés d'arbres , et de distance en distance on ren- 
contre des corps-de-garde , mais fa plupart tombent 
en ruine. 

Arrivés a la ville cte Hîong-hien , nous ne vîmes, 

A4 



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S RETOUR 

en ïa traversant , qu'une pagode , deux arcs de 

triomphe , quelques pauvres maisons , des jardins 

et des terrains abandonnés. Le second faubourg , 

dans lequel nous restâmes , est beaucoup mieux 

bâti. 

[19.] Peu de temps après avoir quitté cet 
endroit , nous nous trouvâmes au milieu d'un 
terrain marécageux , sur lequel les Chinois ont 
construit une chaussée d'environ cinq cents toises 
de longueur, et dont les différentes parties com- 
muniquent entre elles par de petits ponts. Quoi- 
que ce chemin eût été raccommodé nouvellement 
avec de la terre et des planches , il y restoit encore 
un grand nombre de trous ; ce qui le rendoit fort 
dangereux pour les chevaux. Ii y a au milieu de 
cette chaussée un très-petit village avec un arc de* 
triomphe. 

Après avoir dîné à Jin-kieou-hien , nous conti- 
nuâmes notre route par un beau chemin planté 
d'arbres et dans une campagne unie, variée de 
temps en temps par des tombeaux. 

La poussière étoit moins forte que précédem- 
ment ; mais , en générai , l'aspect du pays est mi- 
sérable. Les villages sont pauvres et en mauvais 
état ; les pagodes sont ruinées , et les dieux ex- 
posés aux injures de l'air. On voit presque toujours 
à Fentrée de ces temples des figures d'hommes 
et de chevaux ; elles sont en terre et peintes de 



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DE PEKING. p 
diverses couleurs : à peu de distance on trouve 
des cfoches qui reposent à terre, et qui parois sent 
abandonnées. 

[20.] Nous arrivâmes de bonne heure à Hao- 
kien-fou. En entrant dans la ville , et sur Tespia- 
nade qui est entre les deux portes, nous trouvâmes ' 
sur un massif de pierre cinq petits canons de fer 
d'environ trois pieds de long. Ces canons étoient 
simplement posés sur le massif, et ii n'y avoit rien 
pour les fixer lorsqu'on les tire. Les murailles et 
une pagode qu'on laisse sur la gauche après avoir 
dépassé la porte , sont à moitié détruites. 

En nous rendant chez ie mandarin , nous vîmes 
de grands espaces entièrement vides , des maisons 
de peu d'apparence ; et , excepté une seule rue 
garnie de boutiques fort propres et bien dispo- 
sées, nous n'aperçûmes rien de remarquable. 

Arrivés chez le mandarin , on nous donna un 
guide pour nous conduire dans la maison où nous 
devions dîner avant d'aller a la comédie. Personne 
ne setant présenté pour accompagner l'ambassa- 
deur , lorsqu'on vint le prévenir que le spectacle 
alfoit commencer , il partit avec M. Vanbraam en 
palanquin : nous montâmes ensuite à cheval, mais 
comme celui que j'avois étoit boiteux , je restai le 
dernier, et le peuple me jeta des pierres en criant 
beaucoup après moi. 

L'ambassadeur et M. Vanbraam firent le salut 



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IO RETOUR 

devant fe nom de Fempereur , et assistèrent à la 
comédie; les mandarins leur firent servir des rafraî- 
chissemens , et leur donnèrent des présens consis- 
tant en soieries. 

Nous n'assistâmes point à la cérémonie, car à 
notre arrivée les Chinois nous ayant placés à l'écart , 
avec des domestiques , nous partîmes et nous par- 
vînmes bientôt à la porte de la ville en suivant 
une rue remplie de poussière et garnie de chétives 
maisons. Le chemin en dehors est beau et bordé 
d'arbres. Nous passâmes plusieurs villages et un 
pont bâti sur une petite rivière qui étoit pour lors 
gelée : les corps-de-garde et les pagodes sont tou- 
jours dans un état pitoyable ; enfin , dans toute 
notre route nous ne vîmes rien de remarquable 
avant d'être auprès des murailles de Yen-hien. Je 
traversai cette ville à pied, car mon cheval n'ayant 
plus la force de marcher , j'avois été forcé de l'aban- 
donner avant d'y arriver : ces animaux étant mal 
nourris , ne peuvent supporter une longue course. 

Le Kong-Rouan dans lequel on nous conduisit 
au sortir de fa ville, étoit misérable ; mais ayant 
aperçu en passant dans Yen - bien une maison 
garnie de banderoles , nous nous y fîmes conduire. 
Quelle fut notre surprise d'y trouver les gens de 
notre premier mandarin , disposant tout pour re- 
cevoir leur maître ! nous les chassâmes et nous 
nous installâmes dans ce nouveau Kong-kouan > 



■ 



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DE PEKINC: î I 

beaucoup meilleur que celui qu'on nous avoit des- 
vné; ce qui fait voir que les Chinois ne s'oublient 
pas , et commencent toujours par eux lorsqu'on les 
laisse faire. 

[21.] Nous arrivâmes à onze heures a Fou- 
tchan-y : les portes qui sont à l'entrée et à la sortie 
de ce bourg , sont presque détruites , et en aussi 
mauvais état que les maisons. Enfin , il n'y a rien 
de remarquable en ce lieu , qu'un pont fort an- 
cien , de quatre arches avec trois plus petites entre 
les piles : ce pont est pavé de pierres , et bordé 
de parapets ; mais tout l'ouvrage est sur le point 
de s'écrouler. 

La campagne est toujours unie ; les maisons 
des vi//ages, toutes assez misérables, sont basses , 
arrondies , ou presque plates ; les pagodes ne va- 
lent pas mieux que les demeures des particuliers , 
et sont en grande partie très-délabrées. Descendus 
dans notre Kong-kouan, en dehors de Fou-tching- 
hien , nous allâmes voir les murailles de cette ville, 
qui sont à-peu-près tombées. En général, les envi- 
rons offrent un coup d'oeil triste , et Ton ne voit 
que des ruines. 

M. Vanbraam parvint à se procurer un semoir 
Chinois ; cette machine est composée d'une espèce 
de trémie , au fond de laquelle il y a deux petits 
canaux qui conduisent le grain à chacun dès deux 
pieds , dont l'extrémité est armée d'un petit socle. 



12 RETOUR 
Le grain s'échappe a mesure que ïa machine ouvre 
la terre. Deux Chinois conduisent ce semoir , qui 
ne peut convenir que dans une terre très -légère 

(n: 43). 

Les corps-de-garde de cette province sont assez 
rapprochés; ils consistent dans une maison, une 
écurie et une espèce de tour carrée sur laquelle 
il y a un petit pavillon. Deux ou trois soldats ha- 
bitent ces corps -de -garde, qui sont presque tous 
délabrés , ce qui doit surprendre quand on pense 
qu'ils sont peu éloignés de la capitale. 

[22.] Après avoir traversé quelques pauvres 
villages , et suivi un chemin un peu plus pou- 
dreux qu'à l'ordinaire , nous arrivâmes à la ville 
de Kin-tcheou , où nous ne vîmes de curieux que 
trois arcs de triomphe, une pagode a trois étages, 
et une tour fort ancienne , qui en a onze avec un 
comble entouré de cercles de fer. 

La campagne après la ville continue d'être plate , 
a v ec des villages de distance en distance. La terre 
est argileuse et grise ; la poussière fut moins con- 
sidérable que le matin : les chemins bordés d'arbres 
ofTroient un beau coup d'oeil. Comme ils font quel- 
quefois des coudes assez considérables, nous nous 
imaginâmes de suivre un sentier a travers la cam- 
pagne ; et Dieu sait où il nous auroit conduits, si 
un petit Chinois n'eût couru après nous à toute 
bride : nous rîmes beaucoup en le voyant venir ; se& 



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DE PEKING. 13 
bras et ses jambes alloient comme les ailes d'un mou- 
lin ; il arriva tout essoufflé , et nous reprîmes avec 
lui fa vraie route. Après quelque temps nous vîmes 
ie Yun - ho , ou canal impérial , sur lequel il y 
avoit beaucoup de bateaux. Enfin , après avoir 
suivi un chemin creux, nous entrâmes dans le fau- 
bourg de la ville de Te-tcheou , première place de 
la province du Chan-tqng. Les boutiques étoient 
pour la plupart garnies de chapeaux, et ne présen- 
taient rien d'extraordinaire. 

L'ambassadeur fut reçu ici en cérémonie. Les 
soldats se tinrent rangés en ligne à l'entrée de la 
ville ; ils battirent sur un Lo ou bassin de cuivre , 
tirèrent des boîtes lors de son passage, et le gou- 
verneur de /a ville vint le visiter dès le moment 
qu'il sut son arrivée. 

[2 3 .] L'ambassadeur alla seul avec M. Vanbraam 
chez le mandarin ; car nous étant trompés de che- 
min, nous n'arrivâmes que quelque temps après. 
La première cour est spacieuse , et fermée par trois 
portes; la seconde est plus petite, et entourée de 
bâtiraens. Cétoit dans cette dernière qu'on avoit 
dressé la salle de la comédie ; elle étoit fort bien 
disposée et ornée de rubans de couleur plissés de 
différentes manières. 

L'ambassadeur et M. Vanbraam se trouvoient 
en face dans une grande salle ouverte , assis sur 
des coussins , ayant vis-à-vis d'eux les _ mandarins 



\{ RETOUR 

du lieu et les nôtres. Étant allés ies rejoindre , !e 
lingua Chinois vînt nous dire de nous retirer , 
donnant pour raison que le spectacle se donnoit 
seulement pour Fambassadeur , d'après les ordres 
de l'empereur : voyant que M. Vanbraam enten- 
doit très-bien ce que le Chinois nous disoit, et 
qu'il gardoit un profond silence , nous pensâmes , 
mon compagnon et moi , qu'il étoit plus prudent 
de sortir , ce que nous fîmes après avoir consi- 
déré un instant la disposition de la salle et de la 
comédie. 

La ville est assez peuplée ; les rues sont gar- 
nies de boutiques , mais de peu de valeur : nous 
étions à peine en dehors des portes , que nous 
vîmes venir Fambassadeur, précédé par des Chi- 
nois frappant sur des bassins de cuivre , et par 
deux mandarins avec des soldats. Le faubourg est 
long ; nous trouvâmes en dehors deux rangées de 
soldats , dont un tira des boîtes lorsque M. Titzing 
vint à passer : un mandarin du Chan-tong Fes- 
corta tout le temps qu'il fut dans cette province. 
En quittant Te-tcheou , on trouvé une tour de neuf 
étages. Dans cet endroit nous prîmes une autre 
route dans la direction de l'est, et nous la suivîmes 
pendant dix a douze jours. 

La campagne dans ces cantons est meilleure ; 
elle est bien cultivée , et plus remplie d'arbres 
fruitiers : les maisons sont entourées d'arbres-, les 



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DE PEKING. 15 
chemins en sont aussi bordés , et il y a moins de 
poussière que dans fa route précédente, flous 
v/raes plusieurs tombeaux, dont un étoit orné de 
figures d eléphans. Ensuite , après avoir dépassé 
une tour de sept étages , nous entrâmes dans la 
ville de Ping-yuen-hien. La maison que nous oc- 
cupâmes appartenoit à un mandarin. Deux arcs de 
triomphe en décorent l'entrée , et des arbres rem- 
plissent la cour. Les appartenons sont grands et 
fort propres i nous y trouvâmes une glace dres- 
sée à la manière chinoise, c'est-à-dire isolée, 
et une table de pierre ou poudding jaunâtre. Il y 
avoit dans un des corps-de-logis bâtis sur le der- 
rière de la maison, une grande salle dans laquelle 
étoient déposés les morts de la famille , dans des 
cercueils longs et bien peints , ayant à l'endroit de 
la tête une petite boîte blanche. Nous deman- 
dâmes à examiner de près ces cercueils ; mais nous 
ne pûmes que les entrevoir à travers les fentes 
des fenêtres , car les gardiens ne voulurent jamais 
nous permettre d'entrer. 

Notre demeure étant au pied des murailles , 
nous y montâmes par une longue rampe , au haut 
de /aquelle on voit un petit «pavillon. Elles sont 
en terre battue, et revêtues en briques, dont la 
majeure partie du côté de la ville, est tombée. La 
largeur des murs peut être de douze pieds par le 
haut. II est possible d'en faire le tour à cheval, 



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l6 RETOUR 
malgré les pàvillons qui sont construits sur chacune 
des portes. De dessus les murailles on domine 
toute la ville : elle est d'une moyenne grandeur \ et 
des jardins et des terres labourées en occupent une 
partie. Excepté une pagode , quelques édifices à 
deux étages , et un petit nombre de bonnes mai- 
sons, les bâtimens en général sont de peu d'ap- 
parence. 

Lorsque l'ambassadeur entra dans la ville , on 
tira trois coups, et deux soldats à cheval l'accom- 
pagnèrent jusqu'à la maison où le mandarin du 
lieu, et plusieurs officiers vinrent le visiter. L'un 
cTeux voyant l'embonpoint de M. Vanbraam , se 
récria beaucoup , en disant qu'il devoit être riche 
et spirituel. Telle est , ainsi que je l'ai déjà dit , 
la manière de penser des Chinois : on doit pré- 
sumer, d'après cela , quelle opinion ils avoient de 
quelques-uns de nous. 

Jusqu'à présent nous avions vu un grand nombre 
de corbeaux dans la province de Petchely ; ces oi- 
seaux disparurent en partie , et le peu qui en resta 
avoit un collier blanc. 

[ 24. ] Les chemins sont bordés d'arbres ; ia 
campagne est unie , et le terrain paroît bon. On 
aperçoit dans les champs un grand nombre d'arbres 
fruitiers; mais on en voit également plusieurs qui 
ne sont bons à rien , ei qui entourent les tombeaux. 
Les villages sont toujours chétifs et misérables ; on 

trouve 



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£>E PEKIN ùl \*f 
trouve aux environs des cylindres de pierres can- 
nelées , que les Chinois roulent sur les pailles pour 
en /aire sortir le grain. 

Arrivés au village de Tsy-ho-hien-ngan-chan, on 
nous servit des poires très-grosses , fort bonnes , 
et semblables aux beurrés; j'en mesurai une, elle 
avoit cinq pouces trois lignes de hauteur , sur quatre 
pouces six lignes de diamètre , et treize pouces et 
demi de circonférence. 

* 

On rencontre un petit nombre de Chinois dans 
les chemins , et fort peu dans les champs : depuis 
Peking , la population nous parut généralement 
médiocre dans les villages ; et si les grandes villes 
nous semblèrent plus peuplées , il ne faut pas s'en 
étonner, puisqu'elles sont le rendez-vous des gens 
de /a campagne qui y viennent en grand nombre 
pour vendre ou acheter des denrées. 

[25.] La campagne offroit le même coup d'oeil 
que la veille , mais la poussière étoit plus consi- 
dérable. Les maisons sont mauvaises ; les toits n'en 
sont pas aussi plats que dans la province de Pet- 
chely , et ils sont ordinairement faits de paille ou 
de tuile. # 

Dans ces cantons , les corps-de-garde contien- 
nent cinq soldats : à l'approche des mandarins ils 
sortent de la maison et se placent sur une ligne : 
ils sont grands , vigoureux^ et portent pour armes 
des flèches , des arcs et quelquefois des fusils. Les 

TOME II. B 



\B RETOUR 

femmes, que nous rencontrâmes en petit nombre, 

sont au contraire d'une taille médiocre. 

Nous ne vîmes rien de remarquable à Tsy-ho-hien ; 
mais seulement , en entrant , plusieurs tombeaux 
entourés d'arbres, ensuite une grande pagode, et 
à peu de distance , une tombe ornée d'une petite 
tour. On passe , après cette ville , une foible rivière , 
sut un pont de pierre de neuf arches , long d'en- 
viron cent cinquante pieds , et dont les pierres qui 
forment le parapet , représentent des figures d'a- 
nimaux. Le pont est pavé , mais en mauvais état. 

Nous en étions à une demi- lieue lorsque nous 
fumes tout-à-coup très-incommodés par une pous- 
sière considérable qui provenoit du terrain sec et 
sablonneux à travers lequel le chemin étoit creusé. 
Près de ce passage désagréable s'élève une mon- 
tagne sur laquelle les Chinois ont construit un fort. 
Un peu plus bas , sur la gauche , on voit avec 
plaisir une pagode bâtie sur une colline ombragée 
d'arbres touffus , et qui font un contraste frappant 
avec les terrains arides et desséchés d'alentour. 
La route continue ainsi £ travers plusieurs petits 
villages après lesquels nous nous trouvâmes dans 
un bas -fond arrosé par un ruisseau qu'on passe 
sur un pont plat , dont toutes les pierres sont 
fiées par des crampons de fer. Notre journée se 
termina au bourg de TWiang-cha : comme H, étoit 
de bonne heure, ;e fus me promener, ce qui me 



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DE PEKING.' l£ 
procura l'occasion de voir ferrer des ânes , des mu* 
lets et des chevaux. Les Chinois attachent fortement 
fecAeval a un piquet, ensuite ils lui relèvent le pied 
avec une corde. Le fer est mince , étroit et gros- 
sièrement fait, avec des entailles pour la tête des 
clous. Les ânes paroissent se laisser ferrer plus fa- 
cilement , car on ne les attache point. 

Je trouvai dans le bourg une vieille pagode qui 
sert de grenier à foin ; elle renferme une cloche 
antique, supportée par quatre piliers de pierre 
surmontés d'un toit de la même matière ; la cloche 
a près de six pieds de haut , sur trois de diamètre. 
A peu de distance il y a un réchaud de fer pour 
brûler les offrandes. 

Les habitans de ce bourg sont rieurs : ils s'ar- 
rétoient pour se moquer de nous. Nous vîmes du 
charbon fait avec de petites racines d'arbustes ; il 
brûle bien : lorsqu'il est rougi au feu, il n'a pas 
d'odeur et devient sonore. 

[26.] Le chemin continue entre les montagnes, 
et devient fort difficile. Nous traversâmes trois 
bourgs , quelques villages très-peu considérables , 
et plusieurs petits ponts , dont un avok une arche 
gothique. Cette route étant la seule qui existe 
dans ces cantons, est très - fréquentée : nous y 
rencontrâmes beaucoup de coulis ; mais elle étoit 
très -mauvaise pour les charrettes , et les nôtres rte 
purent y passer qu'avec de grandes difficultés , à 



XO RETOUR 

cause des cailloux ronds qui couvrent une bonne 
partie du terrain. Les pierres des montagnes sont 
inclinées et divisées par grosses lames ; elles res- 
semblent à du grès. 

Après avoir traversé quelques petits villages, et 
le bourg de Tchang-chang , dont les hommes et 
les femmes avoient des goitres , nous sortîmes enfin 
d'entre les montagnes , et nous pûmes jouir de la 
vue de la campagne , qui est très-belle , et diver- 
sifiée , de dislance en distance , par des maisons et 
des bouquett d'arbres. 

Un peu avant la ville de Tay-ngan-hien , que 
Ton ne découvre que de fort près , nous trouvâmes 
deux lignes de soldats postés sur le bord du che- 
min du faubourg , qui est considérable et garni 
de boutiques contenant des grains et autres objets 
nécessaires aux paysans. 

La ville n'étant pas éloignée de notre Kong- 
kouan, j'allai la visiter. On trouve dans la rue 
principale un arc de triomphe , et à l'extrémité une 
grande et belle pagode, dont un bonze m'ouvrit 
la porte. Les bârimens étoient bien entretenus , 
et, comme ils ont été construits par ordre de l'em- 
pereur , les toits sont en tuiles jaunes et les mu- 
railles peintes en rouge et en jaune. Au milieu de 
la grande cour il y a un Poussa , plus loin une 
cloche suspendue , et un fourneau de fonte de six 
pieds de hauteur. Une des pièces de la pagode 



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DE PEKING. 2 1 

renferme une déesse dont on ne voit que fa tête f 
le reste du corps étant caché par des toiles ; deux 
génies sont sur les côtés , et , plus en avant , un 
gros tambour et un grand miroir de métal , dont 
k poii étoit totalement terni. 

La nuit commençant à s'approcher , je fus forcé 
de retourner à la maison , toujours accompagné 
par les mêmes Chinois , mais en petit nombre. 
La ville me parut fbiblement peuplée. 

[27.] En quittant notre Kong-kouan , nous trou- 
vâmes à la sorrie du faubourg des soldats rangés 
en lignes , et qui avoient pour armes des sabres 
et des fusils. La campagne est unie, belle et très- 
bien cultivée, avec des habitations de distance en 
distance. Les chemins sont beaux, bordés d'arbres , 
et suivent les inégalités du terrain, qui tantôt est 
fbiblement élevé , et tantôt forme des pentes très- 
adoucies : en général , la route monte et descend , 
tourne soit à droite soit à gauche , sans qu'on ait 
fait le moindre travail pour la redresser ou la rendre 
plus unie. Arrivés au bourg de Tchouy-kia-tchang, 
nous le quittâmes bientôt ; mais à sa sortie , la 
campagne ne nous parut pas aussi belle que le 
matin. 

Les corps-de- garde de cette province sont en 
bon état ; les soldats, au nombre de six dans cha- 
cun , sont grands et vigoureux : novs rencontrâmes 
encore des Chinois avec des goitres. Le terrain est 



'22 RETOUR 

sec et sablonneux , ies pierres se détachent par 

feuillets/ Nous couchâmes à Yo-kîa-tchang. 

[28.] Nous eûmes le matin des montagnes sur 
la gauche , mais elles disparurent ensuite et nous 
laissèrent voir une belle campagne très-bien cul- 
tivée ; le terrain est cependant peu arrosé , car on 
ne trouve de ruisseaux que dans les fonds. 

Nous vîmes encore dans plusieurs villages dés ha- 
bitans avec des goitres , mais en plus petit nombre. 
Avant comme après la ville de Sin-tay-hien , la 
campagne est belle , bien cultivée , et garnie d'ha- 
bitations entourées d'arbres : des petits villages 
en ouire sont bâtis sur la route , et nous en tra- 
versâmes plusieurs avant d'être à Mong-yn-hien y 
petite ville entourée de murs hauts d'environ douze 
à quinze pieds , et dont on n'aperçoit aucune mai- 
son , excepté un fort construit au centre de la place. 
Le faubourg est long et considérable , parce que , 
suivant l'usage dés Chinois , les maisons ne sont 
bâties que sur les bords du chemin ; nous n'en 
vîmes aucune de remarquable, excepté celle qui 
étoit préparée pour un de nos mandarins : nous 
crûmes d'abord qu'elle nous étoit destinée , mais 
nos conducteurs nous firent aller jusqu'à Mong- 
yn-hien -kia-hin g , village assez médiocre, et 
qui n'a de remarquable qu'une pagode qui est 
à l'entrée. Nous logeâmes chez un maître d'é- 
cole et un marchand d'arbres 9 que ies mandarins 



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DE PEKINO. 23 
a voient fait retirer pour nous établir à leur place. 

f r" Mars.] Je fus sur le point de perdre mon 
journal ; heureusement pour moi que je Ta vois 
retiré de dessus ma selle , à laquelle j etois dans 
f habitude de rattacher ; car , au moment du dé* 
part , lorsque je voulus la prendre , elle ne se 
trouva plus. Les nfand&rins l'ayant fait chercher 
inutilement , m'en donnèrent une autre, et noua 
partîmes. 

La route continue sur des hauteurs et dans des 
bas-ronds. Le terrain est sec et les pierres sont 
argileuses. Nous traversâmes plusieurs petits viJ-r 
lages et un pont sans eau, avant d'arriver au 
bourg de To-tsang-y, où nous restâmes peu de 
temps. La route et k campagne sont toujours les 
mêmes, et nous mt vîmes rien qui méritât notre 
attention. Arrivés**u village de Tsin-to-tsy , on 
nous servit du (ait. 

Les soldats des corps -de-garde de ce pays sont 
autrement habillés que ceux des autres provinces ; 
ils ont des casaques garnies de clous , et portent 
sur la tète un casque en fer, surmonté d'un fer de 
lance avec une houpe rouge. Ces soldats étoient 
quelquefois au nombre de dix ; ils paroiss«ient 
forts et vigoureux. 

Nous vîmes le matin des vaches , des boeufs , 
des moutons et des cochons ; mais nous reçconr. 
txàroes peu de monde. La population estiiarWe. Les 

B4 



* 



24 RETOUR 

paysans sont robustes, mais laids ; les femmes ne 

scmt pas mieux. 

[2.] Avant d'être au village de Poen-tsing-tcha f 
nous aperçûmes plusieurs habitations. Le terrain, 
resserré d'abord entre deux montagnes qui s'apla- 
nissent peu à peu , devient ensuite presque en- 
tièrement uni : il est bien çuTtivé , et Ton y voit 
des endroits remplis d'arbres fruitiers ; aussi fa 
terre est -elle noire et meilleure dans ces cantons. 
La route fut la même que le jour précédent : on 
trouve beaucoup de pierres dans les fonds ; mais 
nous n'en vîmes plus à rapproche d'une rivière 
que nous traversâmes à gué , et qui paroît de- 
voir couvrir un grand espace de terrain lorsque 
ses eaux débordent. Des soldats rangés en ligne 
nous attendoient sur le rivajp ; mais leur pré- 
sence n'empêcha pas le peurflfcxïe nous dire des 
injures. Débarrassés de ces insoiens , nous pas- 
sâmes sur un pont de quatre arches , dont les 
garde-fbux , en marbre , sont ornés de figures de 
tigres; et laissant sur ia droite un tombeau dé- 
coré de colonnes et de figures d'animaux , nous 
atteignîmes les portes de Y-tcheou : ces portes 
sonudoubles , placées en face Tune de l'autre , et 
paroissent en bon état ainsi que les remparts. 

Le Kong-kouan où nous logeâmes sert de mai- 
son pour les examens des étudians ; il est vaste 
et composé de plusieurs salles et de pavillons : oa 



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DE PEKING. 25 
trouve à rentrée deux grandes pièces remplies de 
mauvais bancs et de méchantes tables pour'ies 
écoiiers , et plus loin un gros tambour. 

En nous promenant dans la ville , nous vîmes 
des boutiques de peu de valeur , des jardins , des 
terrains abandonnés , et des maisons de peu d'ap- 
parence , dont quelques-unes avoient seulement 
une entrée en brique. Vers l'extrémité de la ville, 
nous entrâmes dans une pagode considérable et 
qui a dû être très-belle lorsqu'on en prenoit soin : 
abandonnée maintenant, elle n'offre de curieux 
que plusieurs figures de tortues en pierre , élevées 
du temps de Kang-hy. La population de Y - tcheou 
n'est pas grande : des enfans et un très -petit 
nombre de Chinois nous suivirent dans notre 
promenade. • 

[3.] Nous vîmes pour la première fois , en quit- 
tant la ville , une porte triple, dont la première ou- 
verture est, comme à l'ordinaire, en face de la rue ; 
mais la seconde , au lieu d'être placée à gauche , 
est sur la droite , et la troisième , qui est en face de 
Ja première, en est séparée par un mur et par des 
maisons ( n.° J. La campagne , après la ville , 
est belle et bien cultivée, et Ton y voit beaucoup 
d'arbres fruitiers : les Chinois , en les plantant, 
ôtent toutes les racines et ne laissent que trois 
chicots. 

Nous fumes fort incommodés de la poussière , 



2.6 RETOUR 
provenant du terrain qui étoit sec, sablonneux, 
et peu arrosé ; nous vîmes cependant quelques 
petits ponts d'une ou même de trois arches, mais 
ii n'y avoit pas d'eau. Après avoir traversé à gué 
une rivière dont les bords sont garnis de digues 
qui s'étendent fort loin , nous entrâmes dans Ly- 
kia-tsy. La campagne après ce bourg est belle et 
bien cultivée , l'herbe commençoit à pousser. Les 
maisons des habitans et des villages sont meil- 
leures dans ces cantons ; mais les pagodes sont 
en très- mauvais état. Les hommes sont laids, les 
femmes sont petites et peu agréables. Enfin , dans 
toute notre route nous ne vîmes rien de remar- 
quable que quelques brouettes à voiles qui passè- 
rent près de nous avant que nous eussions atteint 
le village de Che-ly-poit , oii nous nous arrêtâmes. 

[4-] La première chose qui frappa nos regards 
en partant, fut la ville de Yen-tchin-hien , ou 
plutôt sa porte et ses murailles ; car nous la pro- 
longeâmes en dehors, et nous n'y entrâmes point. 
La campagne ensuite est belle et unie , avec des 

■ 

vergers considérables et des maisons. La terre est 
sablonneuse et extrêmement légère. 

Après avoir dépassé quelques villages et un 
grand nombre de tombeaux , nos voitures traver- 
sèrent Hong-hoa-pou , dans lequel la foule étoit 
considérable ; mais en sortant du bourg, nous 
rencontrâmes les mêmes Chinois , s'en allant par 



- 



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DE PEKING. 27 
bandes dans la campagne, pour regagner leurs 
ha&tations. 

Peu de temps après avoir quitté Hong-hoa-pou , 
on entre dans la province de Kiang-nan. La cam- 
pagne est belle , et Ton voit des villages et beau- 
coup de tombeaux dont ia plupart sont entourés 
de pins. Les corps-de-garde changent dans cette 
province; ils n'ont plus la tour cadrée, mais une 
petite cabane de bois, posée sur quatre piquets 
fort élevés, et dans laquelle on parvient au moyen 
d'une échelle; les soldats y sont au* nombre de 
cinq ( n/ tp ). Notre journée se termina au village 
de Tong-ou-tchen, près duquel on aperçoit sur 
une montagne une pagode entourée d'un bois. 

f j. J La campagne est belle ; on y voit quelques 
co/lines , mais elle est généralement unie : des 
maisons entourées d'arbres sont répandues dans 
les terres : le sol esf léger , et le chemin par fois 
difficile. Nous laissâmes la ville Sou-tsien-hien sur 
la droite ; elle est bâtie près du canal impérial ; 
aussi les voiles blanches des bateaux qu'on dis- 
tinguoit en avant des maisons , formoient un joli 
coup d'oeil. Peu après nous nous trouvâmes sur une 
chaussée pavée , terminée par un pont de pierre 
cf une longueur considérable et qui peut avoir une 
vingtaine de pieds de large : ies arches ne sont 
pas voûtées , elles sont formées par de grandes 
piwes plates. Un pavillon est bâti à l'entrée de 



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*8 RETOUR 
ce pont, mais il est presque ruiné. A sa sortie îe 
chemin continue sur une autre chaussée cons- 
truite en terres rapportées, pour servir de digue 
aux eaux impétueuses du Hoang-ho. La hauteur 
perpendiculaire de cette chaussée peut être de 
douze à quinze pieds , sa largeur par en-haut est 
d'environ vingt- cinq à trente , et de quarante à 
quarante - cin(| par en -bas : elle va en talus de 
chaque côté. Nos voituriers ne suivirent pas tou- 
jours cette digue , mais ils la quittèrent quelque- 
fois pour abréger le chemin , en passant à travers 
la campagne : au moment où nous en descen- 
dions pour nous rendre au village de Tchouen- 
ho-tsy , nous vîmes un piquet fort élevé , au haut 
duquel il y avoit une cage renfermant fa tête d'un 
assassin ; c'étoit la première exposition de ce genre 
que nous eussions encore vue : cela fait honneur 
aux Chinois et à leur poiice. 

La campagne , dans le voisinage de la chaussée , 
est unie ; le sol est léger et le chemin fatigant. 
Après avoir traversé quelques petits villages , et 
dépassé une pagode , nous nous arrêtâmes au bourg 
de Yen-hoa-tsy. 

Nous rencontrâmes dans l'après-midi des Chi- 
nois , portant sur des brouettes deux pièces de 
tois , longue chacune de trois pieds , sur quatre 
, à cinq pouces de diamètre. Ces morceaux de boi& 
étoient creux, fendus dans leur longueur, et fermés. 



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DE PEKING. 29 
avec des crampons de fer ; iïs contenoient l'ar- 
gent provenant des tributs et de l'impôt sur le 
sel, et néanmoins personne ne paroissoit chargé 
du soin de veiller sur les conducteurs de ces 
brouettes. Nous en vîmes d'autres , d'une assez 
grande dimension , destinées à conduire les voya- 
geurs avec leurs bagages ; une grande natte de 
bambou couvroit toute la machine , et les mettoit 
à Tabri du soleil et de la pluie. Ces brouettes étant 
très-grandes , avoient , outre le conducteur ordi- 
naire , un second Chinois et un âne qui les tiroient 
par devant « 

J'avois cru jusqu'à cet instant que (es Chinois 
respectoient l'emplacement destiné aux sépultures; 
mais a/ors je vis de ia terre labourée auprès des 
tombeaux ; d'où il faut conclure que le terrain est 
précieux dans cette partie du Kiang-nan. 

[6.] Nou$ étions le matin sur la chaussée; eHe 
suit le Yun-ho, ou canal impérial ; la digue est 
pleine et sans ouverture ; on rencontre dessus des 
maisons qui en occupent souvent plus de la moitié. 
JEn la quittant pour prendre à travers la campa- 
gne , nous aperçûmes un grand nombre de tom- 
beaux , dont plusieurs étoient entourés d'eau , ce 
qui doit , d'après l'opinion Chinoise , nuire à la 
conservation des corps ; mais il paroît que , dans ce 
canton , on n'est pas aussi scrupuleux qu'ailleurs ; 
ce qui provient sans doute , comme nous l'avons 



30 RETOUR 
déjà dit, de la rareté du terrain propre à îa culture; 
car des femmes enlevoient même l'herbe qui cou- 
vroit les sépultures. 

La campagne est bien cultivée ; des maisons 
avec des arbres sont répandus ça et là. Nous trou- 
vâmes quelques villages, et nous vîmes plusieurs 
corps-de-garde à moitié ruinés , avant d'arriver a 
Tsiuen-hing-tsy. Ce bourg est considérable ; la 
maison que nous occupâmes étoit bien entretenue, 
et ia salle principale a voit quelques carreaux de 
vitres aux fenêtres. 

La campagne, après le bourg, offre le même 
coup d'oeil ; mais le terrain est sec et sablonneux ; 
aussi vîmes-nous plusieurs ponts bâtis sur la terre , 
et sans qu'il y eût la moindre apparence d'eau : 
la plupart étoient petits , excepté un seul composé 
de sept arches. Ces ponts sont si peu solides , 
que les charretiers préférèrent de ptsser à côté : 
les eaux de pluie paroissent les pénétrer de toutes 
parts. 

On traverse de temps en temps des petits 
villages avant que d être à Lou-long-y , où nous 
devions nous arrêter ; mais nos mandarins nous 
firent continuer, afin de terminer dans ia journée fa 
route par terre. A peine étions -nous en chemin, 
que le temps devint très-sombre , et que les objets 
ne se distinguèrent plus qu'à la faveur des éclairs ; 
aussi nos voituriers furent-ils obligés de prendre 



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DE PEK1NG. jl 
des guides : enfin nous entrâmes , à sept heures du 
soir, dans le bourg d'Yang-kia-yn. 

Un des charretiers des mandarins écrasa un 
enfant dans l'après-midi : on f arrêta sur-le-champ, 
quoique cet événement ne fut pas arrivé par sa 
faute ; car les enfans sont très - curieux ; ils s'at- 
troupoient pour nous voir , et ne se dérangeoient 
pas , quelque soin qu'on prît de les avertir. 

[7.] Il plut, tonna, grêla et neigea tout-à-la- 
fois ; le temps devint froid et se mit à la gelée, 
ce qui nous fît rester dans notre Kong-kouan pen- 
dant qu'on s'occupoit a décharger les charrettes. 

[8.] Le Hoang-ho , du côté du nord , ou d'Yang- 
Jria-yn , est bordé de jetées fûtes avec de la paille 
posée par f/rs, et mêlée avec de la terre. Ses rives 
sont argileuses et d'une terre jaune et grasse ; aussi 
n'est-il pas surprenant que ses eaux soient jaunes , 
et que ce fleuve ait reçu. le nom de Hoang-ho 
f rivière jaune ] : le Hoang - ho peut avoir de cinq à 
six cents toises de largeur a l'endroit où nous 
le traversâmes. Un grand bateau nous servit a 
passer dé» F autre côtç. : la rive méridionale est si 
basse , que nous fumes obligés de nous faire porter 
par des Chinois , pour parvenir jusqu'aux palan- 
quins qu'on avoit préparés pour nous ; mais ils 
étoient si misérables , que nous préférâmes de 
monter à cheval. Le chemin suit une petite chaus- 
sée fort étroite , et ce ne fut pas sans peine que nous 



32 RETOUR 
arrivâmes à son extrémité , car le soleil faisartt 
fondre la glace, le chemin devint si glissant, que 
nous craignîmes souvent de tomber dans les ter- 
rains inondés qui nous environnoient. 

Après un bon quart d'heure d'une route aussi 
pénible , nous entrâmes dans le bourg de Tsin- 
kiang-pou , dépendant de la ville de Ouay-ngan-fou , 
où nous devions nous embarquer. Notre premier 
soin fut d'aller examiner les bateaux : ils sont grands 
et commodes ; une petite pièce , une grande salle 
et deux cabinets, composent l'appartement prin- 
cipal. La cuisine et le logement du patron sont 
a l'arrière ; un petit passage entretient la commu- 
nication. Les chambres sont garnies de fenêtres , 
et il règne en dehors , de chaque côté du bateau , 
une sallie en bois , d'un bon pied de large , sur 
laquelle les matelots passent du devant à l'arrière 
sans entrer dans l'intérieur ; il y a en dessus un 
emplacement couvert qui sert à loger les mari- 
niers et à placer des effets. Le grand mât est com- 
posé de deux pièces qui s'appuient sur le bateau , 
et se réunissent en pointe par le haut # on l'abat 
et on le relève avec deux autres pièces de bois dis- 
posées de la même manière , mais moins élevées , 
et qui servent de leviers. Lorsque le grand mât est 
couché en arrière sur le pont , c'est au petit qui 
alors reste debout , qu'on attache la corde pour 
tirer le bateau (n! 46 ). 

En 



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- 



I 



DE PEKING. 33 

Un attendant le départ, nous allâmes dans ie 
bourg pour acheter des . porcelaines et ce dont 
nous avions besoin pour notre voyage ; nous n'y 
vîmes rien de remarquable, excepté un assez grand 
nombre de curieux qui nous suivirent constam- 
ment pour nous regarder. 

Nous quittâmes le quai à cinq heures , et nous 
suivîmes le canal impérial appelé Yun-ho ; il est 
sale , étroit, et coule entre deux chaussées d'environ 
douze pieds de hauteur. 

Après avoir dépassé plusieurs maisons et un 
bourg , nous mouillâmes à la nuit à Ouay-ngan-fou. 

L'ambassadeur et M. Vanbraam eurent chacun 
un bateau , MM. Bletterman et Vanbraam le jeune 
en occupèrent un , et MM. Dozy , Agie et moi , un 
autre; /a suite de l'ambassade fut répartie dans plu- 
sieurs embarcations. 

[9.] Le canal est plus large, mais l'eau en est 
toujours sale : les chaussées se prolongent des 
deux côtés , et sont coupées dans divers endroits 
pour laisser un passage aux eaux pour l'arrosement 
des terres : ces ouvertures ou espèces d'écluses 
sont en maçonnerie, et le haut est garni de grosses 
pierres inclinées et percées d'un trou à l'une de 
leurs extrémités , pour y mettre un tourniquet , 
à l'effet de soulever la porte de bois qui ferme 
Técluse ( n.° 47 ). Le terrain de l'autre côté de la 
digue est bas ; on n'aperçoit aucune habitation; 

TOME II. C 



j4 RETOUR 

excepté quelques maisons én terre, et des pagodes 

èiV briqùes bâties sur fa chaussée. 

Nous vîmes dâns f après-midi des bateaux avec 
des* voiles de toîïe , les autres les ont de nattes 
cfûi se plient par feuilles , comme un paravent. Un 
grand nombre de corbeaux passèrent le soir près 
dë nous , se dirigeant du côté du sud. 

Nos bateaûx étoient lourds et rhanœuvroient 
difficifement. Lorsque les Chinois veulent s arrêter , 
ils laissent tomber une ancre par derrière : dans 
lè cas où le bateau s'éloigne trop du rivage , un 
matelot porte alors une ancre à terre , et foa 
vîré dessus poxxr s'en rapprocher : ces ancres, ou 
plutôt cès grappins ont quatré branches , dont 
trois sont pointues , et îà quatrième a un anneau 
auquel est attachée une chaîne de fer qui sert à. 
déraper l'ancre ; ensuite on l'enlève à l'ordinaire. 
H y a en outré sur l'avant dû bateau une grande 
rame pour le (Brigef. Les poulies ressemblent aux 
nôtres, elfes ont de quatre à cinq pouces de dia- 
mètrë ; mais èRés Sont en petit nombre , et les 
Chrhôis nè les emploient pas par-tout où elles se- 
roient nécessaires. 

[ io. J Le canal continue d'être bordé des deux 
côtés par une chaussée d'environ vingt à vingt- 
Cinq pieds de largeur, sur dix à doUze de hauteur t 
coupée quelquefois par des écluses. Nous eûmes 
ié rnatîn des rizières à notre gauche , et le lac 



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DE PEKING. 37 
Kao-yeou-hou à notre droite. Ce lac occupe un très- 
grand ferrain , et forme presque le demi -cercle ; 
son diamètre est si considérable qu'on distingue 
avec peine les terres de la partie occidentale. Nous 
aperçûmes dans son étendue un grand nombre de 
bateaux pêcheurs. 

Dans l'après-midi nous vîmes quelques mai- 
sons , des pagodes et une écluse ; la porte en étoit 
soulevée , et l'eau s'écouloit dans les terres avec 
beaucoup de rapidité ( n.° 47). Nous passâmes 
pendant la nuit la ville de Kao-yeou-tcheou. 

\ 1 1.] Le canal coule toujours entre des jetées 
faites avec de la paille ou des roseaux dont on a 
soin de former des amas considérables, qu'on re- 
nouvelle à mesure qu'on en consomme une partie : 
on a également pratiqué dans certains endroits, 
en avant de ces digues , des chemins en planches 
élevées sur des pieux , et qui servent pour le pas- 
sage des chevaux. Les Chinois n'ont pu nous ex- 
pliquer pourquoi on n'en voyoh pas par-tout. 

[12.] Nos bateaux s'étant arrêtés avant de passer 
la virle de Yang-tcheou-fou , nous allâmes visiter 
une pagode voisine. On trouve en entrant deux 
arcs de triomphe , l'un bâti an bas de l'escalier , 
et l'autre au haut ( n.° 12 ). La pagode est consi- 
dérable et bien entretenue : le pavillon principal 
contient un dieu , deux guerriers ; et plus loin , trois 
autres dieux rangés sur une même ligne , assis 

C 2 



3 6 RETOUR 
les jambes croisées sur une fleur ; neuf génies sont 
de chaque coté , et par derrière on voit une femme 
ayant trente bras. Un pavillon isolé renferme une 
autre déesse également assise sur une fleur. Les 
bonzes nous conduisirent dans leur salie d'étude , 
qui est très-propre , et qui donne sur un jardin ; 
ils nous prièrent d'accepter une tasse de thé , et 
nous accompagnèrent en sortant jusqu'à l'escalier. 

Le quai près duquel nous mouillâmes , est cons- 
truit de la même manière que les digues que nous 
avions vues en traversant le Hoang-ho , c'est-à- 
dire , en paille mêlée par lits avec de la terre. 

Nous partîmes a une heure, et nous employâ- 
mes deux heures pour prolonger la ville et les fau- 
bourgs ; il est vrai que nous allions très-doucement. 
Les remparts et les portes de la ville ne sont pas 
bien entretenus ; on distingue plusieurs .pagodes : 
la maison du Hopou est seule digne d'attention. 
Nous vîmes ici beaucoup de bateaux , ce -qui n'est 
pas étonnant % cette ville faisant un très-grand com- 
merce , principalement en sel. 

Le nombre des curieux qui cou vroient le rivage 
et les bateaux , étoit plus considérable que tout 
ce que nous avions vu jusqu'alors : parmi cette 
foule on distinguoit beaucoup de femmes qui se 
laissoient voir et se montroient librement ; elles 
inarchoient sans peine, quoiqu'elles eussent pres- 
que toutes les pieds serrés avec des bandelettes. 



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DE PEKIN G. 37 
Ces femmes paroissoient assez bien ; mais if est dif- 
ficile de prononcer sur leur beauté, car elles sont 
dans /'usage de se farder ie visage et de se peindre 
/es sourcils et les lèvres : leurs yeux sont petits 
et arqués. Les hommes nous parurent beaucoup 
mieux. 

A quelque distance en dehors de la ville , on 
voit à gauche une tour bien bâtie , et de sept 
étages j dont chacun est divisé par trois rangées de 
briques noires ; les fenêtres de cette tour sont pla- 
cées alternativement Les bords de fa rivière 
sont élevés ; ia campagne est unie , bien cultivée 
et remplie d'habitations construites de distance en 
distance : on*aperçoit aussi dans plusieurs endroits 
des tombeaux entourés de pins. 

Nous nous arrêtâmes au pied de fa tour pour 
recevoir des provisions dont fe dernier Hopou de 
Quanton , qui se trouvoit à cette époque grand 
mandarin de sel à Yang-tcheou-fou , faisoit pré- 
sent à l'ambassadeur. Peu de temps après que 
nous fumes partis , nous nous trouvâmes devant 
une autre tour bâtie auprès d'une pagode, et en- 
tourée d'édifices et de jardins. 

Cef endroit s'appelfe Kao-min-chy; c'est fa rési- 
dence de l'empereur lorsqu'il voyage; mais if y avoifc 
dix-sept ans qu'if n'étoit venu dans ces lieux. La 
tour de fa pagode a cinq étages, dont chacun est 
entouré d'une galerie ornée d'une balustrade en 

Ci 



38 RETOUR 
bois et couverte d'un petit toit supporté par de* 
piliers. Cette tour , qui est la plus belle que nous 
eussions encore vue , a huit côtés , huit portes , et 
seize fenêtres à chaque étage. Les murs sont blancs 9 
et tout ce qui est en bois est peint «n rouge. Le 
comble est formé d'un gros arbre fort élevé, en- 
touré d'une spirale en fer , surmonté d'un cercle 
et d'une boule dorée terminée en pointe; quatre 
chaînes attachées à la circonférence du cercle , tom- 
bent sur quatre des angles du toit ( n.° 13 ). On * 
distingue dans les environs beaucoup de bâtimens , 
un petit pavillon à deux étages , et un arc de 
triomphe entouré d'arbres , et situé à peu de dis- 
tance d'un escalier pratiqué dans le c/iiai qui borde 
la rivière. 

Cette pagode et les bâtimens ont été construits 
par l'empereur Kao-tsou des Souy, il y a environ 
W \<eh\ 4,u onze cent quatre-vingt-onze ans. Nous desirions 
< - " ^ ^ nous arrêter ici ; mais nos mandarins , qui dînoient 

à la ville , n'étoient pas avec nous , et à leur re- 
tour il étoit déjà nuit. Nous continuâmes donc 
notre route, et nous nous arrêtâmes à Ou-yuen , 
autre demeure de l'empereur. 

[13.] Les jardins cTOu-yuen couvrent un assez 
grand espace de terrain , dont une partie est rem- 
plie d'édifices et de pavillons , tantôt rassemblés , 
tantôt isolés , et se communiquant par une infi- 
nité de petites pièces et de corridors. Une rivière 



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DE PEKING. J9 
serpentoit autrefois dans ce jardin , mais on n'en 
^voit que ie lit , car les eaux ne le remplissent 
plus, quoiqu'il y aix cependant à peu de distance 
un étang assez grand. IJ existe aussi plusieurs 
ponts , dont un construit sur des piliers en bois , 
va en tournant^ mais il est en si mauvais état , 
qu'on n'ose se hasarder à passer aessus. f out tombe 
en ruines » et les voûtes sont en partie enfoncées : 
Jes appartenons ne sont pas mieux conservés , les 
planchers , les fenêtres , sont pourris : une seule 
pièce avoit encore quelque reste de papiers à rieurs ; 
et dans une autre on nousiit remarquer un bloc de 
marbre noir , monté sur un piédestal de marbre 
.blanc, sur lequel l'empereur a tjacé une sentence, 
qu'on a hit ensuite graver; mais l'ouvrage est gros- 
sièrement travaillé. U règne le long du canal une 
iongue galerie en bois, et convexe; ejle menace 
ruine , et je ne crois pas que personne autre qup 
nous ait osé y passer depuis .bien des années. 
L'ensemble du jardin est très-cn^eux , et ie coup 
d'ceij en devQÎt être très-bqan Jorsqu'jl étoît tien 
entretenu. Les rochers fàctjqes , que Jes Chinois 
aiment beaucoup ; sont encore bien conservés ; 
les allées vont en serpentant, et soni pavées dp 
petits cailloux. 

Depuis pnze.cent quatre-vingt-dix ans que fes 
Mtimens qu'on voit naos ce jafdin ont été bâtis , 
on a dû les refaire plus d'une fois , car les Qûnpjp 

C4 



4o RETOUR 
ne construisent pas solidement ; et malgré fe soin 
qu'ils «ont de peindre les bois et la charpente , fe 
soleil et fa pluie détruisant bientôt la peinture , 
une seule année écoulée sans faire de réparation s , 
doit suffire pour tout anéantir. 

L'empereur avoit abandonne Inutile possession 
de ce jardin à un marchand très-riche , mandarin 
de sel à Yang-tcheou-fou , à la charge *de l'entre- 
tenir ; mais celui-ci n'y faisoit rien , clans l'idée que 
ce prince , fort âgé , n'y viendroit pas. If est éton- 
nant que les mandarins, qui sont inventifs pour se 
procurer de l'argent -, n'aient pas engagé l'empe- 
reur à se rendre de ce côté, ou du moins à en 
montrer le désir , pour avoir un prétexte de ruiner 
ce marchand, qui auroit été énormément rançonné 
pour empêcher cette visite inattendue. 

Ces jardins nous donnèrent une idée complète 
de la manière dont les Chinois les construisent. 
On y trouve beaucoup de pavillons , des arbres par 
Louquets , des rochers, des ponts , des étangs , des 
rivières , mais peu de promenades. Avant de quitter 
Ou-yuen , on voit dans une des cours , deux tigres 
en marbre blanc, remarquables par leurs mauvaises 
proportions ( n.° jo ). A la sortie des jardins , et Je 
long du canal , on distingue encore les restes de 
l'escalier , et deux blocs de pierre avec les tron- 
çons des mâts auxquels on suspendoit autrefois des 
drapeaux. 



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DE PEKING. 4l 
Au retour de notre promenade, nous vîmes passer 
plusieurs barques impériales ; elles sont belles et 
fort grandes. H y a sur l'avant un cabestan, et tout 
près , un arc de triomphe en bo» rouge , verni 
et doré , servant à supporter les ancres ; les fenê- 
tres sont du même bois. Une moyenne barque que 
je mesurai , avoit quatre-vingt-douze pieds de lon- 
gueur, sur dix-huit de largeur. L'emplacement du 
cabestan est de quinze à seize pieds ; un passage de 
trois pieds* de large règne des deux côtés du ba- 
teau , et sert pour la communication de l'avant à 
l'arrière ( n.° j2 ). Ces barques ne portent que sept 
à huit cent pics de riz, mis en grenier [39 milliers 
1605 hect. à 43 milliers 1096 hect.] , tandis qu'elles 
pourroienr en contenir ie double ; mais fe peu de 
prorondeur des eaux du canal s'y oppose, et même 
on est obligé souvent d'ôter du riz et de le dé- 
poser dans de petits bateaux , pour le reprendre 
ensuite lorsque les eaux sont plus profondes. 

Le riz que ces barques transportent à Peking 
est destiné pour la maison de l'empereur , et pour 
la paie des mandarins et des soldats de la pro- 
vince de Petchefy. Ces barques vont lentement 
et ne font qu'un seul voyage dans l'année. Quel- 
ques-unes vont fort loin ; néanmoins les conduc- 
teurs nê reçoivent pas du gouvernement , dans 
cette occasion, au-delà de cent taëls [750 liv.] 
"pour leurs dépenses , quoiqu'ils soient obligés d'en 



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42 RETOUR 

faire beaucoup plus ; mais ils s'en dédommagent 
en prenant des effets et des passagers. Le maiv 
darin loge dans le milieu du bateau ; le derrière 
est destiné pour la cuisine et pour le logement 
des matelots , qui y vivent avec leurs enfans et leurs 
femmes. II faut quinze et vingt hommes pour le 
tirage de ces barques. Des gens condamnés pour 
certaines fautes y sont employés. 

Les barques impériales occupant une partie 
du canal , nous obligèrent de séjourner ici : nous 
profitâmes de ce retard pour faire une promenade 
dans les environs ; mais nous revînmes plutôt que 
nous ne le comptions , à cause des soldats Chinois 
qui nous accQmpagnoient. Ces gens aiment à frap- 
per les passans, et, ne pouvant les en empêcher, 
nous nous décidâmes à rentrer dans nos bateaux. 

La campagne est bien cultivée ; le sol est gras 
et très-productif. On voit des habitations avec des 
arbres de distance en . distance , et beaucoup de 
tombeaux faits en buttes , recouverts de gazon et 
entourés de pins. 

La rivière fut haute le matin et basse le soir : 
la différence dans l'élévation des eaux est de six 
à sept pouces , quoique le courant continue tou- 
jours d aller du même côté , c'est-à-dire , vers le 
fleuve Kiang ; il est seulement plus o* moins 
rapide. 

[ 1 4, 1 5 , 1 6. ] Nous fûmes forcés de rester sanf 



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DE PEKING. 4 43 
pouvoir avancer , retenus par le vent contraire et 
par la pluie : d'ailleurs , Jes barques impériales rem- 
plissant toujours la plus grande partie du canal , il 
•nous eût été impossible d'aller en avant, quand 
même le temps eût été favorable. Nous vîmes passer 
différens bateaux, dont <juelques-uns avoient une 
Xrès-jotie forme. Ces bateaux sont pontés, le mât 
de l'avant est droit , mai* celui de l'arrière est in- 
cliné ; le cabestan est placé à l'avant et la chambre 
du patron occupe le derrière. Ces bateaux sont 
longs , étroits et très -propres ; ils ont des voiles 
de toile et des ailerons en bois , qui se placent sur 
les côtés , pour les empêcher de dériver (n* ji ), 
Nous vîmes aussi un bateau rempli d'os d'animaux. 
Les gens de /a campagne brûlent ces ossemens , et 
en répandent les cendres dans les champs de riz, 
pour les fertiliser. 

[17.] Le temps étant clair et lèvent au nord, 
les Chinois se mirent en route de bonne heure , 
et eurent bientôt atteint les rives du Yang-tse- 
Vtang ; elles sont basses des deux côtés , à l'excep- 
tion de la partie du sud-est, qui présente quelques 
montagnes. Le fleuve, dans l'endroit où nous le 
traversâmes , peut avoir une lieue de large ; la 
vue est magnifique. Presque au milieu du fleuve 
on passe près de l'île de Kin-chan-sse [ montagne 
A 'or) r , dont la beauté répond bien à son nom em- 
phatique. Cette île, en partie boisée, est remplie 



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4i RETOUR 
d'édifices et de pavillons ; un chemin avec une 
balustrade , et un pont décoré de parapets en 
marbre blanc , leur servent de communication. 
Plus loin , sur un des cotés de l'île, il règne un quai 
avec un escalier qui descend jusqu'à la rivière. 
Plus haut, à mi-côte , uge tour à plusieurs étages 
domine un grand nombre de bâtimens qui s'é- 
tendent du côté méridional. 

L'île de Kin-chan-sse est formée d'un gros ro- 
cher dont la circonférence peut être d'un bon 
quart de lieue. Le côté du sud-ouest va en pente ; 
celui de l'est et celui du nord sont escarpés. A peu 
de distance de l'île , du côté du nord , un roc 
isolé s'élève d'une vingtaine de pieds au-dessus 
des eaux, et ajoute à l'ensemble pittoresque du 
paysage ( n.° jjj. 

. Arrêtés à l'entrée du canal appelé Tsin-kiang-ho, 
et forcés d'attendre le retour de la marée pour con- 
tinuer notre route , nous sortîmes de nos bateaux 
pour nous promener dans .le bourg voisin. Après 
avoir traversé deux ou trois rues , nous arrivâmes 
par une rampe «en pierre à l'entrée d'une pagode 
que les Chinois s'occupoient à restaurer. On doit 
dépenser un argent considérable dans la cons- 
truction de ces sortes d'édifices , car les boiseries 
et les fenêtres sont toutes surchargées de sculp- 
ture. La pièce la plus curieuse de cette pagode , 
et qui attira notre attention , est la galerie qu'on 



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DE PEKING. 45 
trouve en entrant , et dont la coupole est formée 
d'une grande quantité de pièces de bois ingénieu- 
sement disposées. 

En sortant de ce bâtiment nous allâmes sur la 
montagne, où Fon trouve encore une autre pa- 
gode , qui sert d'habitation à quelques bonzes. On 
jouit de cet endroit de la plus belle vue du monde. 
Nous avions sous nos pieds le bourg de Tsin-kiang- 
pou, dont les maisons, en très -grand nombre, 
sont couvertes en tuiles ; plus loin , dans Test , 
toute la ville de Tsin-kiang-fou avec sa vaste en- 
ceinte , dont la plus grande partie renferme des 
champs et des terrains cultivés , au milieu des- 
quels s'élève une tour a plusieurs étages. A notre 
droite , plusieurs habitations étoient répandues 
dans /a campagne ; et , plus près de nous , les 
montagnes offroient une grande quantité de tom- 
beaux , parmi lesquels on apercevoit des Chinois 
occupés à prier les mânes de leurs ancêtres. Dans 
la partie de l'ouest on voyoit l'île de Kin-chan-sse 
et la roche qui en est détachée. Une suite de ro- 
chers , mais plus petits., qui se prolongent dans la 
partie occidentale de l'île , fait présumer qu'elle 
occupoit jadis une plus grande étendue de ter- 
rain. Au-delà de l'île et dans I éloignèrent , on 
découvre les rives du Kiang , la ville de Koua- 
tcheou et plusieurs habitations. Du côté de l'est 
il y a au milieu du fleuve trois petites îles , et sur 



'46 RETOUR 
la rive méridionale , une tour auprès d'une pagode^ 
Après être restés ici quelque temps à considérer 
ce beau point de vue , nous redescendîmes dans 
Je faubourg , dont les rues sont sales et étroites. 

Le flot étant revenu , nos bateaux commen- 
cèrent a marcher, et nous entrâmes dans un canal 
étroit , sur lequel on trouve , de distance en dis- 
tance , dés ponts dont les côtés sont en pierre , 
mais dont le dessus est formé de grosses planches , 
qu'on retire pour donner un libre passage aux 
mâts des bateaux. Nous aperçûmes dans le bourg 
une assez grande quantité de femmes : elles 
ont toutes le visage couvert de fard; ainsi il est 
difficile de juger de leur teint , car la blancheur 
de leur figure étoit souvent très-différente de la 
couleur de leurs mains , qui , généralement, pa- 
roissoient assez brunes. La plupart de ces femmes 
avoient les dents jaunes , ce qui provient du tabac 
quelles fument : habitude qu'elles contractent de 
bonne heure. Elles étoient coiffées en chèvéux 
avec des fleurs , et paroissoient très -gaies : cons- 
tamment debout à la porte de leurs maisons, 
elles n'y rentrèrent qu'à l'approche des manda- 
rins, et reparurent dès le moment qu'ils furent 
éloignés. 

En arrfvârit auprès. des murailles de la ville, nos 
oreilles furent frappées d'un son extraordinairé , 
produit par des soldats placés dans les créneaux , 



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DE PEKING. 47 
*t qui souffioient dans de grosses coquilles pour 
fêter notre arrivée. Cette musique ressembloit 
assez à celle de nos pâtres en France , lorsqu'à 
/a nuit ils se retirent avec leurs troupeaux. Nous 
passâmes ensuite sous un pont d'une seule arche , 
dont le diamètre pouvoit être de trente à trente- 
cinq pieds , et la largeur de quinze à vingt 
( nf 14 ). La circonférence est formée de treize 
pierres ; il y en a neuf grandes , mais elles ne 
sont pas également longues ; celles d'en bas. ont 
de dix à douze pieds ; la longueur des autres 
diminue à mesure qu'elles approchent du cintre. 
Entre les deux premiers rangs il y a quatre pierres 
de deux pieds d'épaisseur , sur une longueur plus 
considérable : ces quatre petites pierres sont posées 
dans /a /argeur du pont. Toutes ces pierres sont 
taillées en portion de cercle, et quelques-unes ont 
des entailles qui entrent dans 1a* pierre voisine. 
Elles sont posées debout et à plat contre le pont; 
leur largeur est d'un pied et demi à deux pieds , 
et il y en a plusieurs dans Fépaisseur du pont. Les 
deux côtés de l'arche ne tombent pas perpendicu- 
lairement) mais sortent un peu et forment le fer 
à cheval ; une des pierres d'en bas commençoit 
à se détacher. En dehors de la circonférence de 
f arche il y a un second rang de pierres , mais il 
n'est placé que pour la décoration. On monte sur 
ces ponts par des rampes construites des deux 



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48 RETOUR 

cotés : les bateaux sont obligés de baisser leur» 

mâts pour passer dessous. 

Quoiqu'on soit dans ia campagne aussitôt qu'on 
est sorti du faubourg, on voit encore pendant long- 
temps les murs de Tsin-kiang-fou. Les enceintes 
des villes, comme je l'ai déjà dit , sont considé- 
rables, quoique peu habitées. Les digues, le long 
du canal , sont faites en paille mêlée avec de la 
terre , et quelquefois revêtues avec des jarres. 

Nous trouvâmes dans le canal, des Chinois qui 
s'occupoient à en retirer la vase ; ils emploient pour 
cela deux mains de fer liées ensemble par une 
charnière , et dont les bords sont garnis d'une 
bande de fer ; deux grands bamboux emmanchés 
dans la machine , et disposés de manière a l'ouvrir 
et a la fermer , servent à ia faire descendre dans 
l'eau , et à l'en retirer. 

[ 1 8.] Plusieurs petits ponts d'une seule arche, 
donnent passage aux eaux pour l'arrosement de la 
campagne : nous vîmes deux écluses , mais elles 
étoient écroulées. Arrivés à la ville de Tan-yang- 
hien , nous en suivîmes' les murs qui sont un peu. 
délabrés , et nous passâmes sous deux ponts dont 
les pièces de bois avoient été retirées pour faire 
place aux mâts de nos bateaux. 
* Peu de temps après avoir quitté la ville , on trouve 
une très-jolie pagode avec un quai qui se prolonge 
le long de la rivière, et un escalier pour y descendre* 

On 



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BÊ PEKING. 4$ 
On voit à rentrée de cette pagode un arc de 
triomphe bien conservé; plus loin, des pavillons 
à doubles toits , peints en rouge , et par derrière, 
mie jolie tour à cinq étages ; cette pagode s'appelle 
San-y-ko (n? 54). Les Chinois racontent qu'un 
chrétien nommé Kiang-tsy-tay , vivoit dans ce lieu 
il y a trois cents ans ; on montre encore son appar- 
tement dans la partie de l'est ; ce chrétien venoit 
d'un pays situé à l'ouest de la Chine , appelé Kiang- 
kio. 

Après avoir dépassé cette pagode , nous nous 
promenâmes dans ia campagne : elle est unie et 
coupée par des fossés remplis d'eau ; la terre est 
grasse et argileuse. Les Chinois cultivent le blé ; 
il commençoit à pousser : ifs le sèment en rayons, 
et quelquefois par touffes placées de distance en 
distance. Les bords du canal sont élevés , étroits par 
en haut , et allant en talus du côté des terres ; cette 
pente est ensemencée, ce qui fait voir que dans 
cette partie de la Chine, on ne perd pas de ter- 
rain. On aperçoit dans la campagne des habita- 
tions répandues çà et là; et plus près du canal, 
plusieurs petits villages qui sont toujours envi- 
ronnés de bouquets d'arbres ou de bamboux, où 
les paysans se rassembïoient pour nous voir passer. 
Les maisons sont en briques , couvertes en tuiles , 
et meilleures que celles que nous avions vues pré- 
cédemment. 

TOME I I. D 



t 



JO RETOURj 

Nous trouvâmes en nous promenant une plante 
semblable au fraisier; mais les Chinois n étant pas 
d'accord sur ses qualités , nous ne pûmes savoir si 
ejles. étoient bonnes ou mauvaises. Ayant rencontré 
une brouette vide, nous nous efforçâmes de la faire 
rouler ; mais ce ne fut qu'avec peine que nous 
réussîmes à la tenir en équilibre. On doit juger 
par -là des efforts du conducteur pour faire aller 
cette machine lorsqu'elle est chargée et qu'elle 
porte de plus une voile. 

Arrivés au bourg de Liu-tching, nous n'y vîmes 
rien de remarquable , excepté un pont d'une seule 
arche. Les femmes , dans cet endroit , portent autour 
de la tète un morceau étroit de peau brune, avec 
une petite bande d'étoffe noire , large d'un doigt , 
qui s'étend du milieu du front jusque entre les 
sjpurcils , et dont le bas est orné d'une perle , 
( n.° 49 ). Les vieilles femmes portent cette bande 
plus large , et celles qui sont en deuil Font en 
blanc : cette bande noirç sied bien , et relève la 
blancheur du visage des femmes ; cependant il est 
difficile , comme je l'ai déjà dit , de juger de leur 
teint, car elles mettent toutes du rouge et du blanc, 
non pas séparément , mais mêlés ensemble , de ma- 
nière qu'il y en a qui ont la figure entièrement 
rougeâtre. 

[ 19. ] La nuit nous empêcha de voir la ville 
de Tchang-tcheou-fou. Descendus le matin pour 



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de peking: 'jt 

nous promener , nous trouvâmes la campagne bien 
entretenue , traversée par de petits ruisseaux , et 
des habitations bâties de distance en distance. Le 
canal est plus large , et ia chaussée qui le borde 
des deux côtés s'abaisse insensiblement presque au 
niveau des terres : le tirage des bateaux est .facile; 
les Chinois , qui y sont employés , changent de 
temps en temps , et sont fournis par les bourgs 
et les villes du voisinage. Quelques soldats nous 
accompagnèrent dans notre promenade ; mais ils 
nous laissèrent aller par-tout , et ne s'occupèrent 
qu'a nous faire faire de la place lorsque les curieux 
nous incommodoient. 

Après avoir passé plusieurs petits ponts en pierre 
qui sont construits pour l'écoulement des eaux 
dans les terres et faciliter le tirage des bateaux, 
nous arrivâmes à Hung-lin , qui n'a de remar- 
quable que deux arcs de triomphe, une vieille pa- 
gode et un pavillon à double étage , dans lequel 
on aperçoit une pierre noire. 

Nous découvrîmes plusieurs pagodes ornées de 
jolies tours : ces dernières , bâties sur des hauteurs 
et dominant sur tous les environs , doivent jouir 
d'une très-belle vue; elles paraissent! Lien entre- 
nues , et en les considérant avec une lunette d'ap- 
proche, nous aperçûmes plusieurs bonzes qui se 
promenoient dans les environs. 

Les Chinois nous firent distinguer entre- les 

D a 



52 RETOUR 

gorges dés montagnes, des édifices entourés d'ar- 
bres ; ils nous dirent que c'étoit la demeure d'un 
mandarin , dont Tun des ancêtres , décapité in jus- 
tement , fut dans la suite reconnu innocent : son 
tombeau est à Hang-tcheou-fou. Le bas de ces- 
montagnes est rempli de sépultures : ces monu- 

* 

mens étant blanchis , ainsi que les murs qui les 
environnent , on ies prendroit de loin pour des 
villages ; quelques-uns sont entourés d'arbres. 

Arrivés à la ville de Vou-sse-hien , ^îous trouvâ- 
mes plusieurs soldats rangés en ligne ; trois d'entre 
eux avoient des trompettes* Nous passâmes ensuite 
devant quelques pagodes et deux petites îles cou- 
vertes de maisons et de magasins de poteries ; car 
ce lieu est célèbre par ses vases en terre et ses 
théyères : on y fabrique aussi des jarres d'une gran- 
deur considérable , et qui ne coûtent cependant 
(p'un taél [ou 7 liv. 10 sous ] la pièce. Il y avoit 
beaucoup de mouvement sur la rivière , et nous 
.y vîmes des bateaux très-jolis et très-bien vernissés. 
Un pont de bois fait la communication entre le 
faubourg et ia ville, dont on voit les murs et la 
porte en demi-cercle : peu de temps après l'avoir 
dépassée, nos bateaux s'arrêtèrent. 

Nous aperçûmes dans cette journée , pour /a 
première fois, un cercueil placé sur la terre, dans 
un champ, et simplement recouvert de quelque* 
gazons. 



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DE PEKIN G. 
[20.] En traversant Jou-sse-kouan , bourg 
très -considérable , nous vîmes trois ponts bâtis. 
sur le canal , et d'autres plus petits, construits sur 
les branches latérales. Le canal est bordé de quais ; 
mais ifs sont tombés en partie , ou menacent ruine. 
Parmi un assez grand nombre de maisons, il y en 
avoit de bonnes, entre autres celle du mandarin du 
lieu. En passant devant une pagode , nous vîmes 
plusieurs bonzes aux fenêtres , et une très -jolie 
personne placée au second étage , derrière une- 
natte légère faite de bambou ; erle étoit bien habil- 
lée , d'une figure agréable , et beaucoup mieux que 
les autres femmes , qui, en général, ne sont pas 
aussi bien que les hommes : ces derniers portent , 
pour fa plupart, des lunettes. On voit en sortant 
du bourg, deux pagodes, et Ton en découvre d'au- 
tres sur les montagnes : ce pays serabfe être fa 
patrie des bonzes ; ils paroissent l'avoir choisi de 
préférence , en effet nulle part ils ne sont aussi 
nombreux. 

Ces cantons offrent aussi une grande quantité 
de tombeaux , dont plusieurs occupent un espace 
de terrain considérable , et sont d'une construction 
recherchée. Les cercueils sont déposés dans des mai- 
sons faites exprès , précédées de figures de chevaux , 
d'éléphans , de tigres et de béliers , et entourées , 
de tous côtés , d'arbres antiques que la cognée res- 
pecte , et qui tombent uniquement par caducités 



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j4 RETOUR 

Les sépultures des particuliers ont la forme 
de petites maisons , et sont couvertes en tuiles 
(n! j7 ). Le pauvre élève une butte de terre au- 
dessus du cercueil de son parent, ou se contente 
de le placer à découvert sur le sol ; cette vue est 
désagréable , et jette dans I'ame une tristesse som- 
bre et mélancolique. Parmi ce grand nombre de 
tombes répandues ça et là , nous vîmes dans la 
journée un champ entièrement rempli d'une mul- 
titude de pierres placées debout sur le terrain , et 
ayant depuis un pied jusqu'à trois de hauteur : ce 
lieu noirs parut être un cimetière. 

Arrivés au bourg de Pa-to-hio, nous em- 
ployâmes une demi-heure pour le traverser : les 
maisons sont en briques , avec le devant en bois. 
La population est plus considérable dans ce pays ; 
les femmes portent le bandeau de peau et la bande 
noire ; elles mettent du fard , peignent leurs sour- 
cils en noir , et les rendent très-étroits ; elles se 
mettent en outre du rouge aux lèvres , et forment 
un point d'un rouge vif au milieu de la lèvre infé- 
rieure : toutes ces femmes paroissoient fort con- 
tentes d'être regardées , et ne se retiroient point 
lorsque nous les considérions. 

La campagne après le bourg est très-belle , et 
coupée par plusieurs canaux sur lesquels il y a 
des ponts , quelques-uns d'une seule arche , et 
d'autres de trois. Les tombeaux sont toujours ea 



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DE PEKING. 55 
grand nombre ; nous vîmes un arc de triomphé 
élevé en /'honneur d'une femme qui ne s'étoit pas 
remariée après la mort de son mari : il faut obtenir 
fagrément de l'empereur , pour construire ces mo- 
numens. Peu de temps après, nos bateaux passèrent 
sous un pont de trois arches très-élégamment fait et 
nouvellement bâti ( n.° ij ). Pour consolider l'ou- 
vrage , les Chinois ont mis des pierres qui traversent 
Fépafsseur du pont, et dont les extrémités s'em- 
boîtent dans d'autres placées debout ; mais tout 
cela est insuffisant , et les ponts ne durent pas long- 
temps; ce qui n'est pas étonnant, lorsqu'on réflé- 
chit que les pilotis qu'emploient les Chinois , n'ont 
que trois ou quatre pouces de diamètre , sont pla- 
cés à sept ou huit pouces de distance , et enfoncés 
médiocrement ; aussi ne peuvent-ils supporter la 
bâtisse , qui par conséquent s'écrase promptement. 
De plus , les côtés de Farche ne tombant pas per- 
pendiculairement sur la pile , et les pierres courbes 
et peu épaisses qui font le revêrissement , n'y étant 
retenues que par une entaille, il suffit du plus petit 
affaissement pour les en faire sortir , et, par suite, 
pour faire écrouler entièrement le pont. 

Après avoir passé devant plusieurs maisons qui 
bordent la rivière, nous ne tardâmes pas à mouiller 
au bas d'un quai , devant un arc de triomphe cons- 
truit en dehors des murs de fa ville de Soù-tcheoU- 
fbu.La rivière étoit couverte de bateaux; et cdrtarA 

D4 



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$6 RETOUR 
îa plupart furent obligés de se retirer pour non* 
faire place , le coup d'oeil devint très -animé. De 
l'endroit où nous étions , on voit les murs de la 
ville , et une tour de sept étages ; plus loin , un 
bâtiment à double toit , et sur la gauche un pont 
de bois. On s'aperçoit qu'on est ici dans une des 
plus riches provinces de la Chine; les maisons sont 
meilleures , et les Chinois mieux habillés. L'arc 
de triomphe devant lequel nous étions , est en 
pierre ; il est composé de trois portes , et sur- 
monté de .petits toits ; l'ouvrage est surchargé de 
dessins fort lourds : tout cet édifice , dont le haut 
est très-considérable , n'est porté que sur quatre 
gros piliers : les pierres sont à jointures , et en- 
trent les unes dans les autres. Ce monument élevé 
en l'honneur d'un mandarin nommé Pong-hou , 
a été construit sous le règne de l'empereur Kang- 

[21.] Vers les neuf heures du matin, notre 
troisième mandarin vint chercher l'ambassadeur : 
nous partîmes tous en palanquins , M. Titzing et 
M. Vanbraam , chacun porté par quatre coulis 
et nous , par deux seulement. Les rues de Sou- 
tcheou-fou sont étroites ; nous passâmes un petit 
pont, sous lequel il y avoit très-peu d'eau : les bou- 
tiques sont médiocres , et ne renferment rien de 
beau. II y avoit peu de femmes dans le chemin , 
mais beaucoup de peuple; aussi , pour le contenir, 



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DE PEKING. 57 
«voit-on placé de distance en distance des soldats 
armés de gros bâtons. 

Arrivés chez le mandarin, les Chinois nous con- 
duisirent dans une pièce séparée , et nous firent 
entrer ensuite dans la saile de cérémonie, où étoit 
déposée une lettre de l'empereur. MM. Titzing et 
Vanbraam firent le salut , après quoi on les fit as- 
seoir d'un côté , et nous cinq , vis-à-vis d'eux. Le 
plancher étoit couvert de gros tapis rouges , et 
plusieurs grosses lanternes de corne étoient sus- 
pendues au plafond. Le fond de la salle étoit garni 
de paravents avec de petits carreaux, derrière les- 
quels se tenoient les femmes des mandarins. Le 
pavillon destiné à la comédie étoit bien disposé, 
et l'espace qui le séparoitdu bâtiment, étoit cou- 
vert par un ciel formé de bandes entrelacées de 
toile jaune, rouge et bleue. 

Les Chinois apportèrent d'abord des tables char- 
gées de fruits, une pour l'ambassadeur, une pour 
M. Vanbraam , et trois pour nous cinq. De petits 
mandarins , décorés d'un bouton d'or , nous ser- 
virent en mettant un genou en terre ; ils nous 
offrirent d'abord les fruits , ensuite les viandes, 
et plusieurs fois du vin Chinois , auquel nous ne 
touchâmes pas. Dans le même temps , les acteurs 
parurent sur le théâtre , et exécutèrent différentes 
marches : plusieurs de ces comédiens étoient dé- 
guisés en oiseaux , et l'un d'eux représentoit une 



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58 RETOUR 
biche. Tout ce manège dura deux heures , et au- 
roit continué plus long-temps si l'ambassadeur ne 
se fût levé pour aîler dans une salle voisine. II 
demanda alors à voir les édifices de Sou-tcheou- 
fou ; mais les mandarins firent beaucoup d'objec- 
tions , en disant qu'il n'y a voit rien de curieux ; 
enfin , sur nos instances , ils nous conduisirent 
dans une pagode que*f empereur avoit honorée 
de sa présence , et qui est en grande réputation 
à la Chine. Cette pagode, en partie bâtie sur une 
hauteur , est extrêmement délabrée , et nous au- 
rions perdu notre temps en venant la visiter, si 
de la nous n'avions découvert toute l'ertceinte de 
la ville qui est vaste , et qui renferme de grands 
terrains cultivés, avec des champs et des habita- 
tions isolées. La partie de la ville qui contient le 
plus de maisons , offre deux tours et quelques édi- 
fices qui nous parurent beaucoup meilleurs que 
celui où nous étions. M. Titzing voyant que les 
mandarins ne se montroient pas disposés à nous, 
mener ailleurs , se détermina à retourner dans nos 
bateaux. Les soldats rangés en ligne chez le man- 
darin et à la porte de la ville, tirèrent trois coups 
de boîte, et firent de la musique lorsque nous pas- 
sâmes. Les Chinois offrirent des présens consistant 
en soieries , en thé et en provisions. 

De retour dans nos barques , nous voulions nous 
aller promener dans la ville; mais nos mandarins; 



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DE PEKING. JO. 
flous ayant annoncé que nous ne tarderions pas à 
partir, nous n'osâmes pas nous écarter. Nos domes- 
tiques Chinois en parcourant Sou - tcheou - fou , 
Tirent de belles boutiques , et nous dirent que les 
femmes étoient très-jolies , mais nous ne pûmes en 
juger par le petit nombre que nous aperçûmes : on 
en fait commerce , et elles se vendent fort cher. 

[22.] Nous avions fe lac Tay-hou à notre droite. 
La campagne est unie et coupée par des ruisseaux ; 
les maisons sont construites en terre, et couvertes 
en briques. On continue de voir des tombeaux de 
formes différentes , et une grande quantité de cer- 
cueils placés dans les champs (n." 5 6 et 57 ). Les 
Chinois prétendent que l'humidité du terrain les 
détrufroit bientôt, c'est pourquoi ils les déposent 
sur le soi , ayant fe soin de les huiler en dedans et 
en dehors, et de mettre beaucoup de chaux avec le 
cadavre. Lorsque les corps sont détruits, et qu'il 
n'en reste plus que les os , ils les brûlent, et ren- 
ferment les cendres dans des vases ou jarres qu'ifs 
mettent dans la terre. Les habitans de ce canton 
sont aussi peu scrupuleux que ceux des autres 
parties de la province; ils sèment et récoltent des 
grains sur les tombeaux, Nous trouvâmes en nous 
promenant , des champs remplis de mûriers ; ces ar- 
bres sont petits , plantés en allées et taillés courts : 
on cultive aussi du blé et une plante dont la graine 
sert a foire de l'huile. 



60 RETOUR 

Nous passâmes deux ponts de cinq arches avant 
que d'être a Ping-ouan-kin , et quatre autres dans 
ce bourg, qui est considérable, mais dont le quai 
en pierre, qui règne le long du canal, est en mau- 
vais état. A la sortie du bourg on laisse à droite un 
lac , au milieu duquel on voit une petite île avec 
une pagode. 

La campagne est bien cultivée et coupée par 
des canaux , sur lesquels on a construit des ponts 
d'une arche ; quelques-uns en ont trois. Les habi- 
tations paroissent plus considérables, et le pays est 
plus peuplé ; les corps-de-garde sont bien entre- 
tenus , et nous en vîmes un près duquel il y avoit 
trois arcs de triomphe. 

Plusieurs bateaux , d'une structure différente > 
passèrent près de nous dans l'après-midi ; ils por- 
toient deux voiles de toile, l'une basse et l'autre 
plus élevée : le mât se dresse ou s'abaisse par le 
moyen d'une bascule. Ces barques ressemblent à 
celles des Hollandois. On voit aussi sur le canal k 
des petits radeaux faits de bamboux ; un petit mât 
avec «ne voile sert à les diriger ; les conducteurs 
logent dans une petite cabane couverte en nattes, 
et construite sur l'arrière. 

[23.] Nous passâmes pendant la nuit dans la 
ville de Kia-hing-fou , première place de la pro- 
vince du Tche-kiang. 

La campagne est belle et remplie de mûriers^ 



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DE PEKING. 61 
Ces arbres ressemblent à ceux ^fui croissent en 
France ; ils produisent des fruits bons à manger ; 
leur hauteur est depuis tr6*is pieds jusqu'à quinze , 
et le diamètre de l'arbre va depuis deux pouces 
jusqu'à cinq. Les Chinois coupent toutes les 
pousses de Tannée , et ne laissent que les mères 
branches , qu'ils taillent en trois chicots de cinq à 
sept pouces de longueur. Les vieux arbres sont 
conduits comme les jeunes; on les plante par allées 
et Ton sème des fèves dans l'intervalle (n.* $j) 
Le terrain est argileux et plat ; il s'y rencontre ce- 
pendant quelquefois des hauteurs , où les Chinois 
enterrent leurs morts ; aussi ne voit-on plus au- 
tant de tombes déposées dans les champs. 

Avant d'être à Hiong-kiao , où nous vîmes trois 
arcs de triomphe, dont un d'une construction toute 
particulière ( n, 9 jS) t nous passâmes un pont nou- 
vellement bâti. La circonférence de l'arche est 
fermée par vingt-une pierres, savoir, cinq grandes 
de chaque côté , avec quatre petites qui les sé- 
parent , et trois pour la clef. Les grandes pierres 
sont arquées ; elles ont six pieds de hauteur , et 
diminuent à mesure qu'elles approchent du cintre : 
l'épaisseur des pierres est d'un pied et demi à deux 
pieds. L'ouverture du pont est de trente à trente- 
cinq pieds , et la largeur va de douze à quinze 
et même à vingt. 

Arrivés ,a Ming-tching, nous n'y vîmes rien 



6l RETOUR 
de remarquable^ ue deux ponts placés Fun à l'en- 
trée et l'autre à la sortie du bourg. Ce Heu est 
considérable ; les maisons sont pour la plupart en 

bois. 

La campagne , après le bourg , est belle et bien 
cultivée ; on aperçoit encore, de temps en temps , 
quelques cercueils posés dans les champs , et plu- 
sieurs tombeaux , dont quelques-uns sont remar- 
quables par leur construction ( n' $6 }. Le bas 
du tombeau est formé d'un large piédestal a six 
côtés , sur lequel s'élève une colonne hexagone , 
d'environ douze à quinze pieds de hauteur sur près 
de trois pieds de diamètre ; elle est surmontée 
d'une pierre a six angles relevés , et dont le mi- 
lieu se termine en pointe. 

On ne voit plus autant de pagodes , mais on 
trouve des arcs de triomphe. Nous passâmes de- 
vant trois de ces monumens , dont deux étoient 
élevés en l'honneur de femmes restées veuves , et 
le troisième a la mémoire d'un homme qui s'étoh 
distingué par ses services. 

Avant d'arriver à la ville de Che-men-hien , on 
traverse un faubourg, qui a un pont h son entrée 
et un semblable à sa sortie, avec cf autres plus 
petits dans l'intérieur. Le canal suit les murs de ia 
ville, qui sont en pierre, avec des bastions, mais 
tombés en partie. On raconte que lorsqu'on vou- 
loit bâtir autrefois les murs de Che-men-hien , ils 



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DE PEKIN G. 63 
^écrouloient d'eux-mêmes à mesure qu'on les éle- 
voit. Un astrologue consulté sur cet événement , 
proposa pour expédient de jeter dê distance en 
distance des pains d'or pour servir de fondemens; 
on fit ce qu'il vouloit, et dès-lors les murs ne tom- 
bèrent plus : tels sont les contes des~Cninois; mais , 
trop rusés maintenant , ils ne recommenceroient 
pas la même opération. 

Nous nous arrêtâmes en dehors de ia ville ; les 
maisons et les habitans n'annoncent plus ia même 
aisance , et l'on ne voit pas autant de monde. 

Les femmes emploient toutes du fard pour se 
peindre le visage ; elles paroissent jolies de loin ; 
mais considérées de près elles le sont moins. On 
ne sauroit s'imaginer le contraste de la couleur 
de la peau de la figure avec celle des mains ; elles 
/es tiennent toujours un peu pliées en avant , ou 
presque cachées par les manches de leurs robes. 
En générai , les femmes n'ont pas la bouche bien ; 
les dents supérieures sont larges, et sur-tout jaunes : 
cette couleur désagréable provient, comme on l'a 
déjà dît, du> tabac qu'elles sont dans l'habitude de 
fumer. t . 

[ ji4. ] Le terrain est plat le long du canal , 
avec des collines et des montagnes dans 1 eloigne- 
menr ; ia campagne est belle , bien cultivée et 
coupée par des ruisseaux ; les habitations sont 
éparses. 



I 

64 RETOUR ' 

En nous promenant le matin, nous trouvâmes^ 
des champs entièrement remplis de la plante dont 
on fait l'huilé (n* 66). Nous vîmes des pêchers 
et un grand nombre de mûriers ; ces derniers sont 
disposés par allées, avec des fèves et des grains 
semés dans les intervalles. Plus loin, nous trou- 
vâmes du blé planté par touffes , avec un petit 
rayon pratiqué de chaque côté pour la conserva- 
tion de feau. Cette méthode peut être bonne , 
mais le grain est semé à de trop grandes distances. 

En continuant d'avancer, nous remarquâmes 
dans un endroit un cercueil déposé sur la terre ; il 
ne répandoit aucune mauvaise odeur , sans doute 
parce qu'il étoit ancien , car il étoit assez entr'ou- 
vert pour laisser voir les ossemens du cadavre. 

Cette manière de placer les morts doit avoir de 
grands inconvéniens , sur-tout si le cercueil vient a. 
s'ouvrir lorsque le corps est encore frais. 

Au moment de rentrer dans nos barques, nous 
aperçûmes dans un bateau une femme bien ha- 
billée en soie, ayant des fleurs dans les cheveux, 
et attendant seule le moment de passer le canal ; 
elle s'avança doucement pour nous considérer, et 
nous parut jeune , très-agréable et beaucoup plus 
jolie que toutes les Chinoises que nous avions vues 
jusqu'alors. II paroît que les femmes sont dans 
l'usage de marcher seules dans la campagne , ou 
seulement accompagnées d'une domestique ; elles 

traversent 



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DE PEKIN G.' 65 
traversent ainsi la rivièrç en portant avec elles leurs 

en fans. 

Nous ne tardâmes pas à parvenir au faubourg 
de Hang-tcheou-fou , dans lequel on trouve plu- 
sieurs ponts et des' maisons bâties en bois et cou- 
vertes en tuiles. II étoit une heure lorsque nous 
nous arrêtâmes le long du quai. 

Nous descendîmes bientôt a terre, accompagné» 
de quelques soldats pour nous faire faire place, 
.et nous suivîmes la rue du faubourg qui conduit 
à Hang-tcheou-fou; elle est pavée et bordée de 
maisons : des soldats étoient placés de distance en 
distance pour contenir ie peuple ; précaution inu- 
tile, car il resta très-tranquiUe. On passe un pont 
et un arc de triomphe avant d'arriver à la porte, 
qui est double. Des soldats étoient rangés en ligne 
sur l'esplanade , et auprès d'eux il y avoi} deux 
pièces de canon montées swr des affûts à trois 
roues, dont les deux de l'avant étoient à rais, et 
celle de derrière pleine. Ces canons pou voient por- 
ter de dix a douze livres de balle ; ils avoient la 
bouche renforcée par un bourrelet, et l'un d'eux pa- 
roissoit avoir été cassé dans cet endroit par un bou- 
let. Nous aurions désiré considérer ces pièces de 
plus près , ainsi que les grosses carabines Chinoises 
qui étoient vis-à-vis, mais cela nous fut impossible. 

Nous trouvâmes encore des soldats et un man- 
darin après la seconde porte, et à peu de distance 

TOME II. E 



6 g • ftEtocu 

Hteiïk Hrcs tfe tricrrtîptie èn pierre "i *és toottùmenir 
sont très-beaux, et ornés de sculptures saillantes , 
3mais qtrl 'semblent aVoir été Routées ètètre faites 
ite k{tre%ie *orrn>osltioh ; car <dahs un endroit oà 
-tes 'drtieittens étoiént %ri$és , jè distinguai des fife 
«t!e fer'contoWrtés suivant le dessin. Notre prome- 
nade se prolongeà assefc Idih dans 4a vftîe; tes tues 
«en ^ift ( niédkK?rément litiges , mais dans certains 
-quartiers elles sorrt étroites et bordées âè maeures 
^atrpres deSquellés oh trouve des oh'amps latoowés. 

ptfptiiatioh paroît considérable ; les femmes 
*ortoient febrement de leurs maisons >pour nous 
considérer; eHes etoient toutes ^fardé^s , mêfne les 
>petttes fifres ëe sept à huit ans. Excepté lés bon- 
«îéroes «tes apothicaires o^ii sont belles , lès frtftres 
'îhêftté'fit peti ^attention. Nos soldats Voulurent 
nous mener plus avant pour nous en montrer d'au- 
*t res , 'mais nous retournâmes sur nos pas , dans la 
'cïarnre -detre surpris par la nuit. En teVenant , 
h6us achetâmes dhez un parfumeur des sachets , 
'ainsi 'tftre du Manc et #u rouge à l'usagé des fem- 
mes : le rouge avoît l'odeur de la rose, 

£h Terrtrânt dans le bateau , nous apprîmes que 
îa mère de notre patron àvoit ses deux filles à tord , 
^quelles êtoient restées pendant seize jours dans 
tfne pétite chambre au-dessous de la cuisine : po- 
sition ïbrt gênante et'qùeeétte pauvre fcmme au- 
toit pu leur éviter ; car nous n'aurions pas vdttlu 



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DE PEfcING 67 
îa chagriner pour le plaisir de satisfaire notre 
curiosité. 

[-2J.J II étoit neuf heures lorsque nous quit- 
tâmes les bateaux. L'ambassadeur, accompagné 
des soldats Holiandois, étoh dans son palanquin , 
précédé par un mandarin et par plusieurs soldats 
Chinois , dont un tenoh un' grand parasol de 
soie ; nous le suivîmes également portés dans des 
chaises par quatre coulis. Arrivés à la porte de la 
ville 1 nous trouvâmes de la troupe ^ et f on tira 
trois -coups de boîte. Les rues sont pavées, mais 
peu larges , et de temps en temps on trouve de 
petits ponts et des arcs de triomphe. H y a de très- 
belles boutiques , fort vastes et garnies de diverses 
marchandises ; celles des parfumeurs sont les plus 
ornées. Le peuple > q« n'étoit cependant pas aussi 
nombreux que nous aurions dû nous y attendre , 
bordoit les rues , .gardant un profond silence et 
restant tranquille , quoiqu'il n'y eût que fort peu 
de soldats placés de distance en distance pour faire 
la poHce. On n'entendoit du bruit que dans les 
carrefours, où les Chinois se press oient davantage 
pour nous voir. Nous ne vîmes qu'un petit nombre 
de femmes ; les unes restoient devant leurs portes ; 
fes plus riches se tenoîerït derrière des jalousies, 
et d'autres , placées dans des palanquins auprès 
des endroits où nous devions passer , nous regar* 
doient sans se cacher. 

Ea 



68 RETOUR 

En avançant dans la ville , nous passâmes devant 
une mosquée. Cet édifice n'a de ressemblance avec 
les bâtimens Chinois que par le toit ; le reste en 
diffère totalement; la bâtisse en est plus exhaussée 
et plus imposante ; la porte , qui est grande , élevée 
et ronde par le haut, a le dessous en forme de 
coupole , entièrement remplie de trous à la dis- 
tance d'un pied les uns des autres ; de chaque côté 
il y a des colonnes surmontées d'un entablement 
dont le dessus se termine dans une espèce de crois- 
sant. Sur le dehors on lit cette inscription en arabe: 

ce Temple pour les Musulmans qui voyagent et 
•> qui veulent consulter FAIcoran. » 

Le vice-roi, qui commande à deux provinces, 
ne résidant pas dans la ville , nous allâmes chez Je 
gouverneur de la province , où nous trouvâmes plu- 
sieurs soldats rangés dans la cour auprès de deux 
figures de tigre en pierre. Les Chinois nous fi- 
rent d'abord attendre dans une chambre séparée , 
et de la nous conduisirent dans la salle de céré- 
monie où étoit la lettre de l'empereur , renfermée 
dans une espèce de petite pagode faite avec une 
étoffe de soie jaune. Le gouverneur paroissoit d'un 
certain âge ; il avoit une figure prévenante , et 
portoit le bouton rouge de corail et la plume de 



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DE PEKING. 6*9 
paon. Ce mandarin ayant frappé trois fois la tête 
contre terre, prit, d'un air respectueux, la lettre 
de f empereur , la lut en la tenant à la hauteur de 
ses yeux , et la remit dans le petit pavillon de soie. 
AIM. Titzing et Vanbraam rirent alors le salut 
ordinaire , puis ils prirent place , le premier du 
coté droit de la salle , avec trois d'entre nous , et le 
second vis-à-vis de lui , avec les deux autres : aussi- 
tôt des acteurs, qui se tenoient dans une salle très- 
bien disposée, commencèrent à jouer la comédie, 
et firent sortir de dessous une grosse grenade un 
grand nombre de petits oiseaux , et un homme 
habillé en chauve -souris. On nous apporta alors 
des fruits et différentes viandes ; mais , peu d'ins- 
tans après , /'ambassadeur s'étant levé , le gouver- 
neur rentra dans fa salle , et lui demanda s'il avoit 
vu fa comédie et s'il avoit mangé ; lui ayant répondu 
que oui , on se sépara. 

Nous vîmes en descendant dans la cour un 
cadran solaire en pierre fait par les Chinois; et au 
moment où nous quittâmes la maison du man- 
darin , les soldats tirèrent trois coups de boîte. 
La route que nous suivîmes nous ayant fait re- 
passer devant la même mosquée que nous avions 
déjà vue , nous demandâmes à la visiter , mais on 
nous dit qu'elle étoit abandonnée. Nous conti- 
nuâmes donc de marcher, et peu après étant sortis 
de la ville par une porte carrée et fort petite, noua 

£3 



yO RETOUR 
en prolongeâmes les murailles , qui , à notre sur»- 
prise , nous parurent assez mat entretenues. Le 
chemin est pavé et passe k côté de quelques mai- 
sons , d'oit nous découvrîmes un lac appelé Sy-hou t 
et des montagnes boisées qui l'entourent de toutes 
parts. Parvenus auprès d'un village, nous passâ- 
mes sur un petit pont , en laissant à droite une 
montagne sur laquelle est construite une tour de 
sept étages. 

On aperçoit ensuite un grand nombre de sé- 
pultures entourées de pins et de cyprès : ces tom- 
beaux d'une structure différente de ceux que nous 
avions vus précédemment , ont la forme d'une pe- 
tite maison.; les murs en sont blancs , assez bas , 
et surmontés d'un toit peu élevé ; le devant est de 
bois peint en noir , et le dedans est partagé par des 
cloisons qui forment de petites cellules dans les- 
quelles on dépose les cercueils ( nf 62 ). 

Ces tombeaux varient pour la forme ou fa gran- 
deur , suivant, le goût ou la richesse des proprié- 
taires. Le plus remarquable étoit celui de ce man- 
darin qui fut décapité injustement, et dont on nous 
avoit montré la maison de campagne avant la ville 
de Sou-tcheou-fou. Ce monument est composé de 
deux cours : dans la première on voit en entrant , 
de chaque côté le long du mur, les quatre calom- 
niateurs représentés à genoux, les mains liées der- 
rière le dos ; l'un d'eux est cassé et, se trouve hors 



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DE PEKIN G. ?t 

de sa place : parmi ces, quatre figure*, qui sont 
en cuivreuse trouve celte diMfwfwraej, On boner 
roil autrefois; fa, mémoire de- ce î^ndariui* e* ve- 
natfit tous, les aas frapper su* k té<e & sesi ajçcur 
saeurs , comme poiw tes punir <artme qu'ils 
avoie^t connais. Un peu plufibaut, #tde chaque 
côté , sont trois mandarine % un tigre , un bélier 
et un cheval. Toutes ces figures, sont en pierre , 
et placées en avant de trois portes, servant dfe»* 
trée à ia seconde cour- qui renferme les tombes du 

père et du fils- Ces tombe» ont 1% fowne d'un* ca- 
lotte. Celle du fils est sur te QQ*é „ et plus petite 
que celle du père qui es* au milieu de la coaui , ei 
en ava-ot d'une grande *kte de. pierre cha«gée de 
vases &it& de la même matière. Un htec pareil:» 
ma leçueJ on a gravé tes ijwflw.de ces. mandajans , 
indique que Ngo-fey, et son. fils» Ngo ^ ouaog > 
vivotent il y a environ huUçents ans » aous l'empe- 
reur Tcbao > de fa dynastie des Song (h."- (o,ct6i). 

En quittant le tombeau de ce personnage cé- 
lèbre , nous continuâmes notre route, ayant à notre, 
gauche une petite fàe boisée % hquetie oa commur 
nique par uu poatt de pierre. Cette îfe est remplie- 
de parlons : ici, plusieurs femmes accouruxent 
pour nous considère* ; mais la petitesse de leur* 
pieds les, empêcha, d'aller assez vite pour nous re^ 
joindre. Noua ne tardâmes pas à parwnk à un* 
longue chaussée qui traverse te lac, et s'élève de* 

E4 



^2' RETOUR 

quelques pieds au - dessus du niveau des eaux ; sa 
largeur est de vingt-cinq à trente pieds ; le milieu 
en est pavé , et les bords sont cultivés en certains 
endroits et garnis de saules, de pêchers et d'arbres 
de différentes espèces. Des petits ponts "( n ° 59) sont 
construits de distance en distance sur la jetée , 
afin de laisser un passage libre aux bateaux, dont 
les uns étoient occupés à la pêche, et les autres 
destinés aux personnes qui viennent de la ville 
pour se promener (n. 9 59 ). Une grande partie du 
lac est entourée de collines et de montagnes boi- 
sées d'où se précipitent des torrens qui fournissent 
à l'entretien de ses eaux ; plusieurs petits ponts 
assez bien bâtis augmentent la beauté du paysage, 
et entretiennent en même temps la communication 
parmi les diverses habitations qui sont répandues 
sur les bords du lac. 

Nous marchions depuis quelque temps lors- 
qu'après avoir traversé un grand nombre de spec- 
tateurs , nos porteurs s'arrêtèrent dans une cour 
environnée d'édifices. Plus loin, des escaliers en 
pierre conduisent jusqu'à la moitié de collines dont 
le penchant est couvert de pavillons, de rochers, 
factices et de chemins tortueux. Ces lieux , s'ils 
étoient mieux entretenus , seroient d'une grande 
beauté , et mériteroient l'inscription emphatique 
que l'empereur a faite en leur honneur, et que l'on 
conserve, écrite en gros caractères, sur une planche» 



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DE PEKING. 73 
élevée : Stao-yeou, Titn-yuen [ On trouve des jar- 
dins qui imitent, en petit, ceux du ciel]. 

Montés au sommet des coHines , nous décou- 
▼rîmes tout le lac , dont l'étendue peut être d'une 
lieue. Du côté opposé on aperçoit le fleuve Tsien- 
tang-kiang, qui court à Test ; et plus près , des 
maisons et des tombes qui remplissent la cam- 
pagne : ces hauteurs sont couvertes de pins et de 
Thuya , ou d'arbres de vie. Nous serions restés 
long-temps à examiner ce beau paysage, mais le 
vent froid du nord nous fit descendre , et nous 
rejoignîmes nos mandarins qui nous attendoient 
pour nous conduire à la pagode de Ting-tse-tse , 
dont nous trouvâmes les environs remplis de cu- 
rieux : Je chef des bonzes vint au devant de i'am- 
Jbassadeur. On voit en entrant dans l'enceinte , 
deux guerriers de trente à quarante pieds de hau- 
teur; et plus loin , un bâtiment carré qui contient 
cinq cents dieux. Cet édifice est partagé par allées , 
dont chacune a quatre rangs de divinités : dans 
le croisement des ailées il y a en outre des dieux 
en bronze , et des tours du même métal , qui ont 
neuf étages avec des petits Poussa aux fenêtres. 
Toutes ces figures sont dorées , excepté un petit 
nombre habillées en noir , et quelques autres 
ressemblant à des nègres , et ayant comme eux la 
barbe et les cheveux frisés. Le premier de ces dieux 
Rappelle San-pao-fo. Parmi toutes ces divinités, le* 



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74 RETOUR 

bonzes nous montrèrent l'empereur* On présume 
que cette déification prématurée doit attirer les, 
largesse» de ce prince ; aussi & pagode et tous les 
bâtimens sont parfaitement bien entretenu^. Er* 
sortant de là on nous mena dans une salle où il 
y avoit un puits profond d'environ vingt; - cin<| 
pieds : une lumière descendue jusqu'au fon4> noua 
permit de distinguer le gros tronc d'un arbre, ^uâ, 
suivant le rapport des bonzes , avoit servi seul ar la 
construction de la pagode, et avoit cessé de croître 
lorsqu'elle fut terminée. U faut croire qu'on avoit 
tiré de cet arbre tout le parti possible , car il étoit 
presque au niveau de Peau. Les bonzes nous débi- 
tèrent cette fable de la meilleure foi du monde , et 
nous la reçûmes de même. 

Cette belle pagode est desservie par Uofs t cents 
bonzes. Le supérieur porte , comme les autres , 
une robe^ grise , mais il a par-dessus une grande 
écharpe <Tun rouge -clair. En le quittant, nous 
allâmes examiner une vieille tour bâtie sur une 
éminence voisine; elle a plusieurs étages % ou , du 
moins , elle les a eus , car le temps et le tonner** 
l'ont beaucoup endommagée. U ne reste rien des 
voûtes intérieures; les ouvertures des fenêtres sont 
confondues , et Ton ne voit plus qu'une masse 
de brique de couleur rouge , entremêlée de quel-* 
ques broussailles. Cette tour > bâtie sous l'empe- 
reur Tsieou des Song , compte quinze cents ans 



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DE PEKING. 7J 
d'ancienneté ; néanmoins, les briques sont encore 
très - nonnes. On lui a donné le nom de Louy- 
fong-ta. [ tout d<s vents et du tonnerre]. 

On voit dans. les environs un tombeau composé 
<Tun paviUon, e* d'une pierre noire entourée de ma- 
ço nnerie* De cet endroit on découvre tout k lac . 
et au milieu deux teès- petites fies, dont une est 
remplie de pavillons et renferme un étang : trois 
gros piliers de fer fort anciens , sont placés en 
triangle a peu de distance de cette île , et paroissent 
avoir servi à attacher les barques. On aperçoit à 
droite une partie de toi vHJe,, et une tour qui est 
bâtie sur une colline (iC i6\)\ On ne pouvoit 
choisir , suivant les idées chinoises, déplace plus 
agréable pour un mort , car it doit Jouir encore , 
d'après eux , de la délicieuse vue de tout ce qui 
l'environne : cependant , si ce lieu est superbe 
par sa situation > il est triste , et Ton y est affecté 
d'un sentiment qui porte à. la mélancolie. Je ne puis 
dire si cette sensation que f éprouvai, provenoit de 
ra vue antique de ces lieux , ou si elle n'étoit que 
l'effet du temps sombre qui répandoit un air de 
tristesse suc cette multitude de pins qui couvrent 
les montagnes et entourent les tombeaux, mais 
elle me suivit long-temps» 

Après être rentrés dans nos palanquins , nous 
continuâmes notre route. Le chemin est en bon 
étal, et pavé ; il règne au milieu un cordon formé 



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j6 RETOUR 
par de grandes pierres , et sur les bords un autre 
plus petit d'environ six pouces de largeur ; les in- 
tervalles sont cailloutés. Quelques soldats étoient 
rangés le long du chemin, à quelque distance 
d'une des portes de la ville , dont on voyoit en- 
core les murs; mais à l'entrée du faubourg nous en 
trouvâmes un plus grand nombre , ayant des man- 
darins à leur tète. Ces soldats avoient des sabres , 
des flèches et des fusils ; ils portoient des cottes 
de maille et un casque luisant surmonté d'un fer 
de lance. Ils avoient bonne mine et l'air martial : 
quelques-uns d'eux, placés de distance en dis- 
tance, soufflèrent dans une conque marine, tandis 
que d'autres tirèrent lorsque l'ambassadeur passa. 
Nous ne traversâmes qu'une partie du faubourg , 
qui nous parut être considérable , et nous arrivâmes 
bientôt en face d'une maison et d'un petit arc de 
triomphe en bois , orné de banderoles rouges , 
auprès duquel il y avoit encore des soldats. La 
marée étant basse, le terrain , qui est noir et ferme, 
étoit à sec. Les porteurs nous conduisirent jusqu'à 
nos bateaux, en passant sur un pont formé avec 
des planches placées sur des charrettes attachées 
deux à deux. Un grand nombre de buffles dé- 
voient remmener ces charrettes après notre embar- 
quement. Nous en remarquâmes d'eux d'un blanc 
rougeâtre, les autres étoient d'un gris sale. Ces 
animaux galopent facilement avec un ou deux 



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DE PEKING. 77 
Chinois sur le dos ; ils tiennent la tête horizonta- 
lement et le cou alongé. 

Nos barques étant petites, nous fumes obligés 
de nous diviser pour être plus commodément ; de 
sorte que je restai seul. Ces bateaux sont longs , 
couverts^ bois , avec une fenêtre sur les côtés, 
garnie de coquilies ; ils tirent peu d'eau ; la forme 
en est ronde en -dessus comme en -dessous, ex- 
cepté que le milieu est un peu plat. La plus grande 
ur se trouvant à deux ou trois pieds au-dessus 
de l'eau , ils s'abordent sans se faire de mal ; d'ail- 
leurs les planches cèdent au choc : l'intérieur est 
partagé en trois chambres ; une grande , qui con- 
tient deux lits fixes en bois ; une autre plus petite 
sur le devant , et la troisième à l'arrière , dans 
laquelle le patron couche et fait sa cuisine : les 
deux extrémités du bateau sont pointues, celle de 
l'arrière est plus élevée. Le mât se place à l'avant, 
et la voile est de toile. Les mariniers sont obligés . 
de passer ou dans l'intérieur, ou par-dessus, pour 
se rendre de l'avant à l'arrière, n'y ayant point de 
saillie pratiquée en -dehors comme aux bateaux 
que nous venions de quitter. 

Nous nous mîmes en route a quatre heures sur 
Je fleuve Tsien-tang-kiang , qui est très -large : la 
rive gauche est basse , avec des montagnes a quel- 
que distance ; mais la rive droite est escarpée et 
formée par des montagnes boisées , qui sont 



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7 8 RETOUR 
presque à pic sur la rivière : on aperçoit cepen- 
dant quelques petites vallées ; Je chemin de ha- 
Jage suit k croupe des montagnes. 

Après quelques momens de marche, nous nous 
arrêtâmes le long du rivage. Devant rester ici un 
jour pour attendre notre premier maq^rin, qui 
étok de Hang-tcheou-fôu , et dont le père étoit 
marchand , nous profitâmes de ce retaTd pour aller 
nous promené* dans les environs , et visiter une 
pagode remarquable et appelée Hoey-fa-tse : elle 
est bien bâtie , les cours sont pavées et les bâli- 
merrs bien entretenus , à l'exception néanmoins 
d'un seul , dont Jes bonzes ont fait un magasin. 
On trouve en entrant dans la cour deux pavillons , 
dont l'un Tenferme une doche et l'autre un tam- 
bour. La tour est belle ; elle a huit cotés de vingt- 
cinq pieds de face chacun ; l'épaisseur du mur , au 
rez-*fe-chaussée , est de dix-huit pieds , y compris 
.l'escalier yoûté qui conduit aux étages supérieurs. 
Cet escalier , dont fa largeur est d'environ trois 
pieds* est en forme de spirale, et soutenu inté- 
rieurement par «n second mur de six pieds d'é- 
' paisseur , faisant le pourtour d'une salie d'environ 
dix- trait pieds <éù diamètre, qui occupe le centre 
dè h touT. M y «a à chaque étage une pareille 
pièce qui renferme une niche avec un Poussa , 
excepté h l'étage supérieur , du milieu duquel 
part une très-grosse poutre qui soutient le comble 



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DE PEKING. 79 
>t s'élève en -dehors de plusieurs pieds au-dessus 
-du toit. La hauteur de la tour , y compris le com- 
ble, peut être de cent soixante -dix pieds ; nous 
comptâmes cent quatre-vingt-dix marches de huk 
bons pouces chacune. Il y a en -dehors , a chaque 
étage , une galerie couverte ; elle commence à se 
<Jégrader dans quelques endroits. La vue est su- 
perbe de la pièce supérieure : on découvre le cours 
du fleuve , une partie de la ville et des Faubourgs, 
et , plus près , un grand nombre de tombeaux» 
Quelques petits jardins potagers dépendent de 
cette pagode, dont les environs, entièrement cou- 
verts d'arbres , lui donnent un air vraiment pitto- 
resque. Cinquante bonzes font ici leur séjour; ils 
nous dirent que la tour existoit depuis sept cents 
ans ; ce qui est difficile à croire , par le bon état où 
elle se trouvott encore ; mais les galeries n'étant 
«qu'ajoutées, il est a présumer qu'elles auront été 
•xenouvélées plus d'une fois. 

Nous vîmes le soir un Chinois conduisant seul 
son bateau; il ramoh avec les pieds, et tenoit fa 
barré avec les mains. II paroît que c'est un usage 
Tecu , puisque d'autres Chinois qui étaient avec 
fui , ne cherchoient nullement à f aider. 

La réception de l'ambassadeur à Hang^tcheou- 
fbu fut très-bonne ; d'où l'on peut conclure qu'elle 
auroit pu être par-tout la même ; mais , dans les lieux 
où nous passions , notre premier mandarin , homme 



§0 RETOUR 
très -orgueilleux et très-bète, prenoit la place dV 
l'ambassadeur , et se faisoit rendre des hommages 
qui n'étoient pas pour lui : né dans ce pays , et 
fils d'un marchand , il n osa pas faire ici l'homme 
d'importance* aussi tout se passa dans le plus 
grand ordre* Ii se fait un grand commerce à Hang- 
-tcheou-fou , et Ion y fabrique beaucoup d'étoffes 
de soie. 

[a6.] La marée monta vers les six heures et 
demie du matin, elle venoit avec une grande ra- 
pidité ; nos matelots écartèrent les bateaux les uns 
ties autres pour éviter l'abordage; une demi-heure 
après , ils se placèrent de nouveau près du ri- 
vage. Nous desirions voir encore la ville, pour y 
acheter quelques raretés ; en conséquence M. Tit- 
zing en paria à notre troisième mandarin; mais 
cela souffrant quelques difficultés , nous nous 
contentâmes d'aller sur une montagne voisine , 
d'où nous découvrîmes une partie du lac Sy-hou 
et de la ville de Hang - tcheou-fou. En revenant 
nous vîmes. un grand nombre de tombeaux , dont 
un sur - tout fixa notre attention. Sur une grande 
esplanade à laquelle on parvient par deux esca- 
liers , on trouve une tombe circulaire et sphérique 
en dessus , et de chaque côté deux pierres noires , 
qui indiquoient autrefois la qualité du mort, car 
actuellement on y découvre à peine un caractère 
(n: 62). . 

Notre 



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DE PEKING. 8r 
Notre promenade fut très-agréabïe ; tantôt nous 
étions sur des hauteurs , et tantôt clans des vallées 
profondes où l'on trouve de l'eau excellente. Les 
arbres les plus communs sont les pins; les Chi- 
nois en coupent les branches et e*i Tont des amas 
considérables pour les vendre ensuite. 

De retour à nos bateaux , et après nous être 
reposés quelque temps, nous allâmes le long du 
rivage. On aperçoit de distance en distance des 
maisons bâties à l'entrée de plusieurs petits pla- 
teaux où l'on cultive du riz, et l'herbe dont on fait 
de l'huile. Nous passâmes sur deux ponts, dont l'un 
de cinq arches étoit plat et presque écroulé d'un 
côté : il nous parut étonnant que les Chinois ne 
le raccommodassent point, puisqu'il n'y avoit pas 
d'autre chemin dans cet endroit , et que nous y 
rencontrâmes un grand mandarin avec tout son 
cortège. Dans cette promenade , qui fut de près 
d'une lieue, nous ne vîmes qu'un petit nombre de 
paysans , et quelques femmes qui se mirent aux 
portes pour nous regarder ; et quoique nous ne 
fussions que deux , personne ne se permit de nous 
dire fa moindre chose. 

[27.] On nous conduisit le matin entre les 
gorges des montagnes , dans un jardin planté 
d'arbres fruitiers ; ils étoient tous en fleurs , et 
fbrmoient un contraste frappant avec la triste ver- 
dure des pins qui couvroient tous les environs. 

TOME II. F 



82 RETOUR 

Nous trouvâmes à notre retour nos Chinois oc- 
cupés à recevoir des provisions , et bientôt après , 
nos bateaux quittèrent le rivage, laissant a droite? 
des montagnes boisées avec de petits villages dans 
les bas , et sur la gauche un terrain plat avec des 
montagnes dans réloignement. La rivière est large : 
l'eau en montant et en descendant , fait prendre 
à la vase les formes les plus singulières. Chaque 
brin de paille, entouré de limon , représente un 
vase, un arbre ou une maison. 

Nous vîmes ensuite des habitations où Ton soc- 
cupoit à faire du vin , et un village renommé pour y 
son commerce en huile ,,et remarquable par un 
quai qui règne le long de la rivière ; près de la des 
Chinois travaiiioient à terminer un très-grand ba- 
teau. Nos mariniers tiroient les barques avec de 
petites cordes très-fortes ; chacun avoit la sienne. 

[28.] Terrain plat avec des montagnes à une 
lieue de distance , mais qui se rapprochent de temps 
en temps , et forment des vallées. Ces montagnes 
sont arides à leur sommet, et boisées à leur base. 
Le terrain est ocreux et sablonneux ; les pierres 
sont disposées par bancs inclinés , et se détachent 
par feuillets. 

Après avoir dépassé une tour de sept étages , 
dont il ne r es toit que la pièce de bois qui soutenoit 
le comble , et deux cercles de fer , nos bateaux 
mouillèrent près des murailles de fa ville de Fou- 



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DE frEklNG. 85 
hiang-hien. On voit à sa sortie, du côté des mon- 
tagnes , un pont très - bien fait , composé de trois 
grandes arches , et d'autres plus petites (n. 9 64). 
Les environs- sont en partie couverts de maisons 
et de magasins remplis de branches de pin , què 
les Chinois transportent par eau dans beaucoup 
d 1 endroits , car nous rencontrâmes plusieurs ba- 
teaux et des radeaux, qui en étoient entièrement 
chargés. La campagne est belle et pittoresque ; les 
champs sont couverts d'herbe à huile; on aperçoit 
aussi beaucoup de pêchers , et d'autres arbres frui- 
tiers sous lesquels les Chinois sèment quelques 
grains. Les mûriers , dont on trouve un grand 
nombre , sont ici plus gros que ceux que nou* 
avions vus précédemment ; on les élague en de- 
dans pour feur donner de fair, mais on rie Coupé 
pas toutes les petites branchés. En général , ces 
arbres ne paroissent pas aussi bien taillés que dans 
la province de Kiang-nan. 

On ne voit plus autant de monde , et même 
on n'en rencontre que fort peu : les habitations 1 
sont en petit nombre : elles sont le long de la ri- 
vière , et pour la plupart chétives. Nous ne vîmes 
dans cette Journée qu'une pagode, et un seul arc 
de triomphe. 

[ 29. ] La qualité et la disposition du terrain 
continuent d'être les mêmes : la campagne est rem- 
plie d'arbres, de mûriers et de bamboux ; presque 

Fa 



84 RETOUR 

tous les champs sont couverts de blé et de navettle. 

Pendant toute la matinée nous ne vîmes rien 
de curieux , excepté une montagne dont le sommet 
étoit couvert d'arbres à travers lesquels on distin- 
guoit une pagode et une vieille tour. D'un côté 
la montagne se prolonge en pente, que les Chi- 
nois cultivent par terrasses; de l'autre côté elle est 
à pic sur un bras de rivière qui la sépare de Tong- 
lou-hien. Cette ville n'est pas fermée de murailles ; 
les maisons en paroissent bonnes , et quelques- 
unes ont jusqu'à deux étages au-dessus du rez- 
de-chaussée. Le seul ornement de Tong-Iou-hien 
consiste dans un arc de triomphe qui est bâti près 
du fleuve. Le terrain après la ville est plat sur la 
gauche , et montueux sur la droite; mais les mon- 
tagnes s'ouvrent ensuite , et forment une vaste 
plaine dans laquelle on voit un grand nombre de 
mûriers et de bamboux, avec des champs de blé 
et d'herbe a huile. 

Nos bateaux furent obligés de faire beaucoup 
de détours sur la rivière , pour éviter les rochers 
et sur -fout les bas-fonds qui sont formés par des 
amas considérables de galets. Dans ces circons- 
tances les Chinois étant obligés de tirer avec p/us 
de force , font descendre ia corde qui est au haut 
du mât , et l'attachent au milieu , pour éviter de 
foire incliner le bateau. 

[30.] Nous étions le matin dans un passage 



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de peking; 85 

resserré par des montagnes arides et élevées. La 
rivière, quoique large, n'étoit libre qu'au milieu , 
à cause des bas-fonds qui sont sur les côtés. 

On ne voit ça et là qu'un petit nombre d'ha- 
bitations qui sont occupées par des marchands 
de bois. Une petite pagode dominée par deux 
rochers isolés , séparés l'un de l'autre, et sur les- 
quels il y a un monument en pierre , est tout ce 
qui attira notre attention. Le terrain continue 
d'être montagneux ; mais les montagnes s'abaissent 
à la fin et forment de grandes vallées où nous 
vîmes des champs de blé , de fèves et de navette. 
La campagne offre de jolis points de vue; on dis- 
tingue au loin sur les hauteurs, des terrains culti- 
vés , et plus près , des champs remplis d'arbres , de 
bamboux et de mûriers. Les maisons sont presque 
toutes à deux étages , elles sont bonnes et bien 
bâties. On trouve une tour de sept étages , et un 
pavillon qui n'en a que quatre , avant d'arriver à 
la ville de Yen-tcheou-fou , dont nous passâmes 
assez près, mais en la laissant sur la droite, ainsr 
que le bras de rivière qui en baigne les murs , et 
une seconde tour de la même forme que la pre- 
mière. 

Nous aperçûmes quelques champs de thé , dont 
les plants étoient isolés et éloignés d'environ deux- 
à trois pieds les uns des autres. 

[31.] La route continue entre des montagne* 

F* 



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8tf RETOUR 
au bas desquelles il y a des plateaux qui s étendent 
plus ou moins, et dont une portion est remplie d'ar- 
bres, de mûriers, de bamboux, et l'autre contient 
de grands espaces où Ton cultive le blé , la navette 
et les fèves : les collines sont couvertes de pins. 

Après avoir dépassé une tour a sept étages , une 
pagode et quelques villages dont les maisons en 
briques sont bonnes et à deux étages , nous nous 
arrêtâmes au faubourg de Lan-ky-hien , ville bâtie 
au pied d'une montagne. 

[i. er Avjul.] La campagne est unie des deux 
côtés, avec des montagnes dans l'éloignement. Oa 
voit néanmoins sur le devant plusieurs collines > 
dont les unes sont arides et les autres cultivées par 
gradins , et dont les bas sont garnis de pins et de 
bamboux. Le terrain est rougeâtre et sablonneux ; 
les pierres se détachent par feuillets ; les, champs 
sont remplis de mûriers , de fèves , de navettes 
( n.° 66) et de blé : ce dernier est planté par touffes 
isolées et disposées en rayons ; sa feuille est large: 
il paroît pousser avec force. La rivière continue 
d'être d'une difficile navigation , à, cause des bas- 
fonds qui , dans certains endroits , donnent à ses 
eaux une telle rapidité , que les paysans sont forcés 
d'élever des digues pour s'opposer au courant et 
l'empêcher de dégrader les terres. Ces courans se 
rencontrent aux détours de la rivière , à la suite 
de petites îles , derrière une pointe avancée % ou 



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DE PEKIN G. 87 
après des bas-fonds : l'eau s'y accumule pendant un 
certain temps ; mais franchissant enfin l'obstacle 
qui Ja retenoit , eile coule avec impétuosité et 
entraîne tout ce qu'elle rencontre. Dans ces cas , 
les patrons mouillent et laissent tomber à cet effét 
«n long morceau de bois qui traverse le devant du 
bateau : cette manière , qui est expéditive , sert 
également lorsqu'une des cordes des tireurs vient 
à casser. 

On voit des maisons bâties de distance en dis- 
tance dans la campagne ; elles sont très-bonnes , 
peintes en noir , avec un encadrement de couleur 
blanche autour de toutes les fenêtres (n* (fyj. Après 
avoir passé devant le bourg de Hong-tchoun , qui 
tst générafement bien bâti , et avoir laissé une 
four de cinq étages , nous trouvâmes des moulins" 
(n: 68) pour pîfer Te grain. Ifs sont entourés dé 
nattes et couverts en paHIe. Une roue de sept à* 
huit pieds de diamètre, portant des palettes à sa 
circonférence , fait tourner avec elle cinq morceaux* 
de bois fixés sur son axe , qui pèsent tour à toui* 
sur autant de leviers dont ^extrémité , garnie d'un 
piton , retombe dans un mortier de pierre placé 
en -dessous : ces sortes de roues plongent ordinai- 
rement de trois ou quatre pieds dans l'eau. 

La campagne est toujours très-belle. Dans un en- 
droit , une tour à sepr étages , mais d'une moyenne 
proportion ; plus loin > un arc de triomphe placé 

F4 



88 retour' 

en avant d'un antique tombeau , forment un très- 
joli point de vue ( n.° 6y ). 

[2.] La campagne est plate, on voit seulement 
de temps en temps quelques collines boisées. Les 
maisons paroissent bonnes , les terres sont bien 
cultivées; on y trouve du blé , de l'orge, des fèves 
et de la navette , outre des mûriers et des arbres de 
différentes espèces. 

Avant d'être au bourg de Ya-tsin , dépendant de 
la ville de Long-yeou-hien , qui est à une demi- 
lieue dans les terres , on dépasse une tour de sept 
étages , et peu après une autre semblable peu éloi- 
gnée d'une colline entièrement composée de pier- 
res rougeâtres , disposées par bancs inclinés. 

Au village de King-ping-kieou , nous fumes 
obligés de passer entre la terre , et des arbres qui se 
trouvent dans la rivière : le courant étoit rapide en 
cet endroit; mais le vent du nord nous favorisant, 
nous sortîmes heureusement de ce passage dange- 
reux. Nous aperçûmes ensuite dans la campagne 
quelques plantes de thé , des pins, des mûriers et 
des champs entiers d'orangers. Plusieurs vaches 
paissoient auprès d'un village dont les habitans 
exploitent les carrières voisines. Ces gens ne creu- 
sent pas en dessous , mais travaillent à découvert 
et de haut en bas. 

Nous ne vîmes rien de curieux qu'un arc de 
triomphe , et une toux de neuf étages avant de 



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DE PEKING. 89 
\ious arrêter pour souper. On trouve le long du 
rivage de grosses pièces de bois enfoncées dans 
la terre pour amarrer les bateaux ; le courant est 
rapide et ronge les terres ; elles étoient minées 
prodigieusement d'un côté. On fait ici beaucoup 
de charbon avec des branches de pin ; plusieurs 
bateaux en étoient chargés. Je trouvai , en me 
promenant , du IHas semblable à celui d'Europe , 
tinais sans odeur ; il n'avoit que huit à dix pouces 
de hauteur , et sembloit ne pas devoir s'élever au- 
delà d'un pied ( n.° 67 ). On rencontre peu de 
monde , et ce pays paroît ne contenir qu'un très- 
petit nombre d'habitans. 

[3.] Nous arrivâmes pendant la nuit à la ville 
de Kieou-tcheou-fou. Le courant étant très-rapide, 
les bateaux, pour traverser le fleuve , furent obli- 
gés de s'élever prodigieusement sur la gauche ; 
mais en le traversant , ils furent entraînés avec 
une telle force , que rendus près de terre ils se 
trouvèrent plus bas que l'endroit opposé d'oîi ils 
étoient partis. Parmi les bateaux qui refouloient 
avec nous le courant de la rivière, j'en remarquai 
un petit dans lequel il y avoit une jeune fille et 
un Chinois d'un certain âge ; celui-ci étoit couché 
nonchalamment , tandis que la pauvre fille faisoit 
tous ses efforts pour faire avancer sa petite barque. 

La campagne au-delà de la ville est unie ; on 
voit cependant dans i'éloignement , des montagnes 



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pO RETOUR 
arides , et sur l'avant , plusieurs collines rougeâtres, 
dont les moins hautes sont cultivées par gradins, 
et les plus élevées couvertes de pins. La culture 
est celle du blé, de l'orge , des fèves et de la na- 
vette. On trouve des orangers et des mûriers , mais 
ceux-ci n'avoient pas encore poussé. Des maisons 
isolées et bien bâties sont répandues dans les 
champs : le terrain est sablonneux sur un fbndf 
d'argile dont l'épaisseur est quelquefois de dix à 
quinze pieds. 

Nous vîmes plusieurs moulins pour piler les 
grains ; l'un d'eux avoit une roue semblable à 
celle de nos moulins , dont Taxe faisoit aller cinq 
pilons : une autre de ces roues en fàrsoit mouvoir 
une plus petite placée perpendiculairement pour 
faire tourner une meule horizontale; mais la ma- 
chine n'alloit pas , étant en partie brisée. Plusieurs 
Chinois étoient occupés à passer et à bluter la fa- 
rine. Cesmouims appartiennent, en communauté > 
à un village dont chaque paysan a le droit de venir 
faire piler son grain : l'entretien est supporté par 
chaque particulier suivant ses moyens. On ren- 
contre aussi près des villages , de jeunes enfant 
qui font sécher au soleil des vermicelles étendus 
sur des nattes : les Chinois consomment beaucoup 
de ces sortes de pâtes , dont les filets sont plus ou 
moins gros. 

Nous aperçûmes des buffles et des vaches y mais? 



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DE PEKING. pi 
•n petit nombre : on voit peu de monde dans la 
campagne ; unie d'abord , elle changea bientôt ; 
les montagnes se rapprochèrent, et même jusque 
sur le bord de la rivière : nous, vîmes ensuite plu- 
sieurs villages , et des fours a brique, 

[4]- La campagne est toujours la même : les 
hauteurs sont tantôt près de la rivière , et tantôt 
assez éloignées, mais forment toujours des pla- 
teaux entre les gorges où Ton cultive le blé et les 
navets : en général le pays est montueux. Nous 
vîmes beaucoup d'orangers , quelques lataniers et 
des mûriers , dont les boutons commençaient à 
grossir. 

Avant d'arriver a la ville de Tchang - chan - bien , 
dont les murailles s'étendent jusqu'aux montagnes 
Yoisines, et renferment plusieurs collines arides , 
nos bateliers mouillèrent auprès d'un pont dont les 
piles sont en pierre , et sur lesquelles on étend de 
Tune à Fautre des pièces de bois qu'on retire à 
volonté pour donner un Hbre passage aux barques , 
qui remplissoient, dans ce moment , une bonne 
partie de la rivière. La campagne autour de la ville 
est très-bien cultivée; les champs sont partagés par 
planches ou Ton sème des légumes. On voit à 
Tentrée , une tour de sept étages , qui tombe en 
ruines ; la porte de la ville est pareillement dégra- 
dée , et le pavillon qui est au-dessus, n'est fermé 
<iue par des nattes. Les murailles sont b^es et 



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^2 RETOUR 
construites en pierre ; les rues sont étroites , cail- 
loutées , et bordées de boutiques dans lesquelles 
on vend de petites bourses , des pipes et des sou- 
liers garnis de gros clous. Les bouchers ont le même 
usage qu'en Europe, et étalent leur viande sur de 
grosses pièces de bois. Plusieurs maisons sont en 
briques , et d'autres entièrement en bois. Durant 
notre promenade nous fûmes suivis par un petit 
nombre de Chinois , et nous vîmes peu de monde. 
De retour dans nos bateaux , nous demandâmes 
aux mandarins des chevaux pour notre voyage par 
terre ; ils firent d'abord des difficutés , en disant 
qu'il n'étoit pas facile de s'en procurer ; mais ayant 
insisté , ils promirent à la fin de nous en fournir. 

[5.] L'ambassadeur partit en palanquin dès le 
matin ; mais les mandarins nous ayant fait attendre 
pour des chevaux , il étoit près de onze heures 
lorsque nous nous mîmes en route , entourés d'un 
grand nombre cTenfans qui crioient après nous , 
et qui nous suivirent dans la ville. A sa sortie , 
on trouve un chemin très-bien entretenu , qui 
consiste en une chaussée pavée de petites pierres 
avec un rang d'autres plus larges placées au mi- 
lieu. H est disposé de cette manière dans les vil- 
lages et dans les bas-fonds ; mais dans les autres 
endroits , la terre est seulement bien battue ; ce 
chemin peut avoir environ vingt pieds de largeur ; 
il monte et descend foiblement , en passant tantôt 



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DE PEKIN G. 93 
«dans des vallées ensemencées , et tantôt entre des 
collines couvertes de pins ou cultivées. On voit 
du blé, de l'orge, des navets , des pois gris et du 
Tchou-ma ; cette espèce de chanvre , qui a la côte et 
la feuille épaisse , croît très-haut; ii est fort, et on 
s'en sert pour faire des cordes et de grosses étoffes. 

Nous traversâmes quelques petits villages , et 
nous vîmes plusieurs maisons qui servent de re- 
traite aux voyageurs. Avant d'arriver au bourg de 
Tsao-ping-y , situé à moitié du chemin , et dans 
lequel nous nous arrêtâmes pour prendre des ra- 
fraîchissemens , nous trouvâmes dans une gorge 
de montagne, une porte fortifiée avec des mu- 
railles qui s'étendoient sur les hauteurs voisines : 
ce poste, défendu par un petit nombre de soldats , 
sert à garantir /e pays contre les incursions des 
voleurs. A peu de distance du bourg on en trouve 
encore un pareil, qui fait la séparation entre les 
provinces du Tche-kiang et du Kiang-sy. Après le 
bourg , la route continue entre des collines plus 
ou moins élevées, et dont quelques-unes offrent 
des pierres argileuses , grises , veinées de blanc , 
ou brunâtres avec des taches vertes. Le chemin en 
général est bien entretenu , et coupé de distance 
en distance par des rigoles pratiquées pour l'écou- 
lement des eaux ; ii faut y faire attention , car 
un de nos compagnons de voyage culbuta, avec 
son cheval , et roula dans les terrains inondés qui 



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p4 RETOUR 
sont destinés à ia culture du riz , et qui bordent 
la route. Les Chinois nous avoient prévenus que 
nous verrions beaucoup de tabac» mais nous n'en 
aperçûmes qu'un champ d'une médiocre étendue. 

Après avoir passé trois arcs de triomphe , nous 
arrivâmes auprès d'une petite rivière sur laquelle 
il y a un pont en pierre, et qui est très-bien fait; 
des Chinois s'occupoient a y placer des parapets ; 
mais la pluie nous empêcha de rester plus long- 
temps , et nous força d'entrer promptement dans 
le faubourg de Yu-chan-hien , dont les maisons 
sont presque toutes en bois , a l'exception de quel- 
ques-unes qui ont les côtés en briques ; elles sont 
généralement meilleures que celles de la ville , 
où Ton ne voit de 'remarquable que deux arcs de 
triomphe très-bien travaillés , et deux pagodes. La 
porte est bâtie en demi-cercle ; elle est peu élevée 
ainsi que les murailles , et construite, comme elles , 
avec des pierres rouges. Entrés dans le second fau- 
bourg , nous ne tardâmes pas à arriver dans le 
Kong-kouan qui nous étoit destiné, et qui se 
trouva être le même que le lord Macartney avoit 
occupé l'année d'avant. Cette maison, que i'anïbas-» 
sadeur anglois prétend être destinée à faire les exa- 
mens , n'en a nullement l'apparence , et sert uni- 
quement aux marchands qui vont en voyage : elle 
est grande et assez bonne ; les principaux murs 
font en briques , et la façade en bois. 



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DE PEKIN G; 9$ 
Nous allâmes dans le faubourg pour voir si nous 
trouverions quelque chose à acheter, mais les bou- 
tiques n'avoient aucun objet de valeur ; les Chi- 
nois se tinrent aux portes de leurs maisons pour 
nous regarder ; plusieurs nous suivirent , mais le 
nombre n'en fut pas considérable. 

Nos bateaux n étant pas éloignés , nous fûmes les 
examiner ; ils étoient de deux espèces : les grands 
sont lourds et n'ont que des nattes qui se poussent 
en place de portes ; les petits ressemblent assez à 
ceux de Nan-ngan-fbu. Le bateau destiné pour 
l'ambassadeur, étoit tout en bois (n.° 17 ) ; il avoit 
au milieu une grande salle , ensuite une chambre à 
coucher, et en avant deux autres pièces dont une 
pour les matelots. Les Chinois qui rament sont 
placés sur l'avant; ils peuvent faire le tour du ba» 
teau en dehors , sur une planche saillante qui 
règne tout autour. Le patron se tient a l'arrière , 
monté sur une espèce de coffre ; il a également une 
rame près de lui, dont ii se sert au besoin. Un toit 
en bois le met à l'abri du qgieit et de la pluie. 
La partie antérieure du bateau est* percée de trois 
trous , qui servent au même usage que dans les 
bateaux de Nan-ngan-fbu ; le mât est placé vers 
les deux tiers de la longueur du bateau ; la voil« 
est de natte , et se plie par feuilles. 

L'ambassadeur n'arriva qu'à six heures du soir , 
après lui nos lits et une partie du bagage. Deux 



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5>6 RETOUR 
soldats HoIIandois obtinrent seuls des chevaux , les 
autres vinrent en palanquins ; nos domestiques et 
plusieurs effets ne quittèrent Tchang-chan- hien 
qu'à quatre heures de l'après-midi , les mandarins 
n'ayant pu parvenir à se procurer plutôt les coulis 
nécessaires. Les chevaux paroissent être très-rares 
dans ce pays , nous n'en rencontrâmes aucun , les 
Chinois voyageant presque tous à pied ou en pa- 
lanquin. 

Nous ne rencontrâmes que peu d'habitans et 
encore moins de voyageurs dans la route que nous 
fîmes par terre dans cette journée , quoique ce 
passage fasse la séparation des deux provinces de 
Kiang-sy et de Tchekiang, et que, suivant les 
Chinois , il serve de communication à sept pro- 
vinces différentes. 

[6.] Nos effets n'étant pas encore arrivés, nous 
allâmes dans la ville , où nous vîmes un arc de 
triomphe très-bien travaillé : nous entrâmes ensuite 
dans une ancienne pagode appelée Ouang, dans 
laquelle des Chinoîi venoient de faire un sacri- 
fice en égorgeant une poule sur un petit tigre en 
pierre , placé a l'entrée de la salle principale. Le 
sang étoit encore chaud. Nous regrettâmes beau- 
coup de n'avoir pas été témoins de cette offrande, 
et des cérémonies qui se pratiquent dans cette cir- 
constance ; c'étoit la première fois que j'enten- 
dois parler d'un sacrifice sanglant. Nous visitâmes 

ensuite 



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ï)E pekiWg. 07 

ensuite une autre pagode ; celle-ci n'étoit pas 
encore entièrement achevée. On emploie beau- 
coup de bols dans fa construction de ces édifices , 
et fes Chinois les font avec un soin particulier, 
car les portes et les fenêtres sont travaillées a jour 
et ornées de sculptures. Xa porte extérieure est en 
brique et fort bien constate. 

En revenant à notre lWng-kouan , nous ren- 
contrâmes notre premier mandarin , précédé des 
soldats, des tranche- têtes , des bourreaux et des 
porteurs de chaînes du gouverneur de la ville , 
chez lequel il alloit faire sa visite. Tout fier de cet 
attirail respectable , il crut que nous nous arrê- 
terions pour le saluer ; mais nous continuâmes 
notre route sans le regarder. Nous aperçûmes 
peu d'hommes dans la ville, et encore moins de 
femmes. 

Le derrière de notre maison étant occupé par 
le propriétaire et par ses femmes , celles-ci nous 
regardoient par les fentes de la porte et par un 
trou pratiqué dans la cloison ; mais u*i Chinois- 
étant survenu au moment où elles ne s'y atten- 
doient pas, il les fit retirer; nous mîmes alors une 
planche devant le trou, pour montrer au maître 
de fa maison que nous ne chcwfeians pas à voir 
chez lui. Quelques-unes de ces" femmes étoienfc 
jeunes , assez jolies et bien habillées. 

La rivière qui passe a Yu-chan-hien n'est pas 
TOME II. G 



5>S RETOUR 

large j ses bords sont plats , avec quelques collines , 

dont les unes sont arides et les autres couvertes de 

pins , qui croissent par-tout ; les montagnes sont 

dans I cloignement. Nous nous embarquâmes ie 

soir. 

[7.] On cultive dans les champs l'orge , le blé 
et le Tchou-ma ou chancre : on trouve aussi des 
arbres à suif et des mûril^ , mais ceux-ci paroissent 
plus rares. Les habitations sont de distance en dis- 
tance, et forment un bel effet. On aperçoit aux 
environs quelques bestiaux, et plusieurs moulins ; 
ils sont mieux faits dans ces cantons que ceux que 
nous avions vus précédemment , et portent sur Taxe 
quatre dents pour chaque levier ou pilon , ce qui le 
fait agir plus promptement. Le terrain est sablon- 
neux et rougeâtre ; les pierres sont de la même cou- 
leur : les Chinois les tirent des collines voisines , 
qu'ils exploitent de haut en bas et à découvert. 

La ville de Kouang-sin-fbu , où nous nous arrê- 
tâmes seulement pour y prendre des vivres , a des 
murailles an pierres rouges ; une petite tour avec 
un comble en pierre et ayant plusieurs étages , 
une seconde qui n'en a que deux, enfin , un petit 
pavillon ouvert , construit en pierres rouges , son t 
tout ce que nous, vîmes de remarquable auprès de» 
cette ville. 

Nous arrivâmes dans la soirée à Ho-keou. Ce 
bourg est considérable et •paroît fort peuplé : 



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de peking: 99 

les fondemens des maisons sont en pierres rouges. 

Tandis que nous faisions route , les officiers des 
lieux devant lesquels nous passions, envoyoient 
complimenter les mandarins qui nous condui- 
soient : lorsqu'ils venoient eux-mêmes , ils restoient 
sur le bord de la rivière ; et lorsque nos bateau* 
déploient , ils présentoient de loin leurs compli- 
mens écrits , et se mettoient même à genoux lors- 
qu'ils étoient d'un grade très-inférieur. 

[8.] De hautes montagnes s'élèvent à Test. La 
campagne est plate , avec des collines dans Téloi- 
gnement : celles qui sont les plus basses sont cul- 
tivées par terrasses ; les autres sont arides et com- 
posées quelquefois entièrement de pierres rouges. 
On voit un grand nombre de pins : les Chinois 
en plantent dans tous les endroits où ces arbres 
peuvent croître. Le terrain en général est rouge. 
La culture auprès de Y-yang-hien , où nous arri- 
vâmes le matin , est celle du blé , de l'orge et de 
l'herbe à huile. Après avoir quitté cette ville , dont 
les murs en pierre et en partie détruits sont 
peu élevés du coté de la rivière et presque au 
niveau des maisons , la violence du vent nous 
obligea, de nous mettre à l'abri , à peu de distance 
VTune tour de sept étages , presque aussi large par 
ie haut que par le bas, et dont le comble en pierre 
avoit la forme d'une lanterne surmontée d'une 
autre plus petite. Cette tour est bâtie sur un© 

G 2 



IOO RETOUR 

foible hauteur , totalement composée de pierres 

rouges disposées par bancs inclinés ( n. f ij ). 

[p.] Nous partîmes de très-bonne heure, mais 
nous nous arrêtâmes de nouveau , malgré tout ce 
que put objecter M. Vanbraam pour déterminer 
nos mandarins à continuer : ceux-ci prétendoient 
que nous ne pouvions connoître la direction du. 
chemin , et que les vents étant contraires dans l'en- 
droit où nous étions , ils dévoient l'être encore plus 
loin; enfin, le temps s'étant un peu calmé, nos 
bateliers se remirent en route dans l'après-midi. 

Le terrain est toujours entrecoupé de collines et 
de montagnes : ces dernières sont en arrière et pré- 
sentent les formes les plus singulières. Après avoir 
marché quelque temps , nous passâmes devant une 
colline percée a jour, appelée Tching-neng-che, 
et nous arrivâmes , peu de temps après, à la ville 
de Kouey-ky-hien , précédés par un bateau con- 
tenant des soldats qui frappoient sur des bassins 
de cuivre , et qui jouoient sur des instrumens. Les 
murailles de la ville sont basses du côté de la ri- 
vière , et sont construites en pierres rouges : on 
aperçoit par -dessus plusieurs arcs de triomphe et 
quelques maisons qui paroissent fort bonnes. 

On voit près de la ville une montagne nommée* 
Long-fou-chan , près de laquelle il y a un canal et 
un village qui fut jadis la demeure cTun astn» 
nome fameux nommé Tchan-hien-tse. Les Chinois 

4 * 



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DE PEKING. 101 
prétendent qu'il guérit les possédés du démon : 
ceux qui l'invoquent en reçoivent un billet avec 
son nom ; une personne de ia famille de ce person- 
nage , portant le même nom que lui , occupe sa 
place , et jouit de certains privilèges et d'une pen- 
sion qui lui est accordée par l'empereur. 

[ 1 o. ] Une petite tour de pierre , haute d'environ 
quinze a vingt pieds , est tout ce que nous vîmes 
de curieux avant d'être à la ville de Ngan-jin-hien , 
dont les murs , bâtis en pierres rouges , s'étendent 
au loin et renferment plusieurs collines arides. La 
campagne , après la vilïe, est très-belle et coupée 
par des ruisseaux. Le terrain est uni et rempli 
d'arbres , principalement de ceu^x qui produisent 
Je suif: dans les endroits ou il n'y en a pas , on voit 
de /orge et de l'herbe à huile. 

Nous marchâmes très -lentement dans Faprès- 
midi , nos bateaux attachés l'un à l'autre se laissoient 
aller au fil de Feau et n'osoient faire route , parce 
que les patrons avoient reçu l'ordre d'aller douce- 
ment, et d'avoir l'attention de ne pas dépasser fa 
barque de notre premier mandarin. Ce Chinois 
auroit cru sa dignité compromise si un de nos ba- 
teaux avoit été plus vite que le sien ; il avoit même 
déjà tait donner quelques coups de bambou au 
patron de fa barque de l'ambassadeur, pour n'avoir 
pas exécuté ses ordres : aussi depuis se tenoit -ii 
de barrière , et les autres bateaux n'osant plus aller 

Gj 



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102 RETOUR 
commè à fordinaire , nous n'arrivâmes qu'à six 
heures du soir au village de Ouang-kia-pou , à peu 
de distance de la ville. 

[il] On trouve de temps en temps des mai- 
sons et de petits villages répandus dans la cam- 
pagne : la culture est Forge , le blé , Therbe à huile 
et le Pe-tsay. Cette plante potagère , fort estimée 
des Chinois , ressemble à nos cardes poirées ; elle 
parvient jusqu'à deux pieds et plus de hauteur % 
et pèse de dix à quinze livres. Les Chinois ex- 
posent cette plante au soleil pour la faire sécher % 
ou la confisent dans la saumure. 

Après avoir passé le bourg de Long-tchin , éloi- 
gné d'une lieue de la ville de Yu-kan-hien , nous 
trouvâmes la campagne unie et disposée par grands 
plateaux ; les terres sont rouges , basses et parta- 
gées par la rivière , ce qui forme plusieurs îles sur 
lesquelles on recueille du foin en assez grande? 
abondance. 

Les Chinois n'ont pas de fauïx; ils se servent 
d'une espèce de couperet (n.° 70) de huit à neuf 
pouces de longueur sur trois de largeur ; le coté 
du tranchant est droit; Je dos est arrondi, et porte 
à l'extrémité la plus large une douille de fer dis- 
posée de biais , à laquelle on adapte un manche. 
Les Chinois font peu d'ouvrage avec ce mauvais 
instrument , qu'ils tiennent droit et sans se pen- 
cher. Le foin est chargé dans des bateaux à mesure 



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DE PEKING. 103 
xju on le coupe : une partie est consommée par les 
animaux ; l'autre est étendue dans les champs , 
où elle se pourrit et sert jd'engrais. Après avoir 
passé devant plusieurs fours à briques , nos ba- 
teaux mouillèrent à l'extrémité du bourg appelé 
Cha-hong. * 

[12.] La rivière forme différens canaux ; elle 
devient large ensuite , et l'on voit une grande 
étendue d'eau dans le sud-ouest. Nous avions le 
lac Po-yang à l'ouest , mais il nous fut impossible 
de le découvrir. La rivière reprit bientôt sa lar- 
geur ordinaire , et la campagne devint plus élevée : 
on y voit des arbres , des habitations et des tom- 
beaux. Les maisons des villages sont dans un état 
déplorable , elles tombent en ruine , et je ne sais 
comment on permet aux Chinois de les habiter. Le 
terrain est rougeâtre, argileux, et veiné de jaune. 

Nous n'aperçûmes dans toute la journée que 
quelques vaches , un petit nombre de boeufs , et 
huit chevaux , qui paissoient librement dans les 
champs. 'Nous rencontrâmes le soir un bateau 
pêcheur ( n' yo ) ; il étoit long , étroit , ayant d'un 
coté une planche blanchie et inclinée jusqu'au bord 
de l'eau , et de l'autre côté un filet de la longueur 
du bateau. Le poisson, en voyant cette blancheur, 
saute par-dessus, sans dépasser le bateau à cause 
du filet; ce qui peut arriver à Macao, où I on pêche 
de la même manière , mais sans filet. 

G4 



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104 RETOUR 

[13.] La campagne est plate, fa rivière fort 
large; mais une île qui en occupe le milieu, di- 
minue sa largeur ; cette, île est celle devant laquelle 
nous nous étions arrêtés en montant, aussi nous 
ne tardâmes pas à distinguer la maison que nous 
avions déjà occupée. Le rivage que nous suivîmes 
ne présente rien de curieux, excepté plusieurs fours 
k chaux qui sont construits avec de petites pierres 
rouges posées de biais les unes sur les autres, et 
retenues en dehors par des cordes ( n.° 7/ ). La 
pierre qu'on emploie pour faire la chaux, est tendre 
et blanchâtre. 

Parvenus aux faubourgs de Nan-tchang-fou , 
capitale de la province du Kiang-sy, nous n'y vîmes 
que des maisons misérables : un petit nombre de 
soldats nous attendoit le long de la rivière, et 
bientôt après nos bateaux s'arrêtèrent auprès d'une 
place entourée de maisons. Nous allâmes nous pro- 
mener dans les faubourgs et dans une partie de la 
ville. Les rues en sont étroites et sales , quoique 
pavées avec de larges pierres plates. Ndus vîmes 
un grand nombre de boutiques , mais les plus 
belles sont presque toutes situées dans le même 
quartier , les autres sonx peu riches ; il y en a d'en-* 
tièrement remplies de chapeaux de paille et d'éven^ 
tails ; plusieurs . contiennent tout ce qui est à 
l'usage des comédiens. Étant entrés, chemin fai- 
sant, dans une boutiquç pour acheter quelques 



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DE PEKING. IOJ 
bagatelles , nous rîmes beaucoup de voir le mar- 
chand s'enfuir à toutes jambes ; mais les soldats 
Chinois qui nous accompagnoient pour écarter 
Je peuple , ramenèrent promptement cet homme , 
qui d'abord pâle et tremblant , se remit bientôt de 
sa frayeur , et nous vendit très-cher : il paroît que 
c'est l'usage dans ce lieu , car ayant marchandé 
quelques porcelaines dont la forme différoit tota- 
lement de celles qu'on trouve à Quanton, nour 
fûmes obligés de les laisser, vu le haut prix qu'on 
nous les fit : la même chose nous arriva chez 
un marchand de curiosités , qui nous demanda le 
quadruple de ce que l'objet valoit. II paroît qu'on 
fait un grand commerce a Nan- tchang-fou , à en 
juger par le nombre des boutiques , et par la ma- 
nière dont elles sont fournies. 

Un grand nombre de Chinois remplissoit la place 
devant laquelle nos barques étoient arrêtées, ce- 
pendant la foule «n'étoit pas très-considérable , et 
nous n'en fûmes pas incommodés durant notre pro- 
menade. L'île qui étoit près de nous , étoit environ- 
née de beaucoup de bateaux , dont une partie sert 
à faire un pont qu'on retire à volonté. Les Chinois 
nous proposèrent de changer de barques , mais 
nous préférâmes de garder les mêmes. 

[i4-] Vers les neuf heures, le troisième man- 
darin qui nous accompagnoit , vint prendre l'am- 
bassadeur pour le conduire dans la ville : notre 



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ïo6 RETOUR 
premier conducteur s'étant emparé du pavilîon que 
les Chinois avoient construit pour recevoir l'am- 
bassade lorsqu'elle descendroit , et nos bateaux 
se trouvant à l'extrémité de la place, l'endroit où 
M. Titzing mit pied à terre, étoit tellement rempli 
de boue , qu'on fut obligé de mettre des planches 
pour qu'il pût parvenir jusqu'à son palanquin. 
Cela fait voir de quelle manière les Chinois en 
agissent avec les étrangers : si une fois on leur 
cède quelque chose par politesse, ils l'exigent en- 
suite comme un droit. 

L'ambassadeur fit le salut ordinaire ; il assista 
ensuite à une comédie et à un repas que lui don- 
nèrent les mandarins de Nan-tchang-fou , qui 
en général furent très-honnêtes. M. Titzing étant 
revenu, bientôt après nos bateaux se mirent en 
route , laissant l'île a droite , et la ville et le fau- 
bourg a gauche. Les pavillons du bateau de l'am- 
bassadeur furent changés; les mandarins en firent 
mettre de rouges à la place des jaunes quiy étoient 
auparavant. 

La campagne est plate , sauf quelques collines : 
Jes habitations sont répandues de distance en dis- 
tance dans les champs; les paysans s'y occupent 
à la culture du blé , de l'orge , de l'herbe à huile 
et du Pe-tsay ; aussi voit-on beaucoup de piquets, 
dressés exprès , pour faire sécher cette dernière 
plante. 



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DE PEKING. I07 
[15.] La campagne est très-belle ; elle est unie ; 
mais on voit quelquefois des collines dont les bas 
«ont cultivés. Les habitations sont répandues dans 
Jes champs , et toujours environnées d'arbres. On 
distingue aussi des villages , et nous vîmes deux 
pagodes, dont une, bâtie sur une colline boisée , 
présentoit un fort joli point de vue. Les bords de 
la rivière sont couverts d'arbres de différentes espè- 
ces , de saules et d'oziers. Le fleuve forme plusieurs 
îles; son cours est rapide ; ii ronge et emporte les 
terres : pour y remédier, les Chinois construisent 
des quais, mais qui s'écroulent promptement par 
le peu de soin qu'ils mettent à les faire. La côte est 
sablonneuse sur un fond d'argile. Nous vîmes peu 
de monde , très -peu de bestiaux et quelques ba- 
teaux qui remontoient ou descendoient la rivière. 

Aimés à la ville de Fong-tchin-hien , on nous 
donna de la musique ; mais les musiciens n'étant 
pas plus habiles que ceux que nous avions entendus 
lorsque nous étions passés précédemment , leur 
concert fut aussi détestable que la première fois : 
cependant cette musique plut si fort à notre pre- 
mier mandarin , que, pour en jouir seul, et à son 
aise , if fit passer nos bateaux de l'autre côté de la 
rivière. 

[16.] La campagne est be!!e et coupée par des 
ruisseaux : les collines sont couvertes de pins, on 
culûvées par terrasses , sur lesquelles il y avoit du 



Io8 RETOUR 
blé et de belles orges. On apercevoit des champs 
entiers d'herbe a faire de l'huile : le terrain est 
argileux , rouge par fois , et tantôt jaunâtre. Les 
maisons sont entourées d'arbres , et répandues ç> 
et là ; elles sont bâties généralement en bois , et 
paroissent mauvaises ; les pagodes , au contraire , 
sont en bon état, et bien construites. Nous vîmes 
plusieurs fours à chaux ; les uns étoient dans la 
terre, les autres en dehors : ces fours sont petits, 
entourés de nattes attachées avec des cordes. Pour 
souffler le feu , les Chinois se servent d'un grand 
rond d'osier (n.° ji J. La pierre à chaux est tendre , 
blanchâtre , avec des veines grises. Nos bateaux 
s'arrêtèrent , f après - midi , au bourg de Tchang- 
tchou-chen , éloigné de trois lieues de la ville de 
Lin-kiang-fou : le courant y étant rapide, les Chi- 
nois ont construit un quai le long de la rivière. 
Ce bourg paroît considérable , et il s'y fait un grand 
commerce en drogueries. 

[17.] Le terrain est plat et coupé par des ruis- 
seaux ; on aperçoit plusieurs collines ; des mon- 
tagnes paroissent dans 1 eloignement : la terre est 
argileuse , de couleur rouge et jaunâtre. Nous 
vîmes le matin une Chinoise assise , avec son ba- 
gage, sur une brouette conduite par deux hommes, 
(n. 9 18). On passe devant une tour blanche de 
neuf étages , avec un comble en pierre, et devant 
une pagode qui en est peu éloignée , avant que 



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DE PEKING. 109 
d'arriver au bourg d'Yun-tay , dans lequel on fait 
de fa chaux , et où nous trouvâmes beaucoup de 
bateaux chargés de charbon. Ce bourg est consi- 
dérable ; mais nous n'y vîmes de remarquable 
qu'un grand vase à brûler des otfrandes , placé, 
suivant l'usage , au devant de la pagode : ce vase 
étoit en fer , et pouvoit avoir de dix à douze pieds 
de hauteur ( n. a ji ). La campagne , après le bourg, 
est fort belle ; on voit beaucoup d'orangers; les 
habitations sont placées de distance en distance. 

Nous vîmes l'après-midi deux pagodes, dont 
Tune est voisine d'une tour qui n'a plus que trois 
étages et a très-peu de distance de la ville de Sin- 
kan-hien, dont on distingue le quai bâti le long 
de la rivière , et deux autres pagodes qui en sont 
peu éloignées. 

Nous descendîmes ici pour nous promener. On 
cultive l'orge , l'herbe à huile et le Pe-tsay. Nous 
aperçûmes dans les champs de l'avoine , mais en 
très-petite quantité , car les Chinois l'arrachent; ils 
n'ont pas même de nom pour cette plante qu'ils 
désignent sous le nom générique de Me [grain] . Ils 
parurent étonnés lorsque nous leur dîmes qu'elle ser- 
voit à la nourriture des chevaux. Nous trouvâmes 
de Ti vraie , du sainfoin , et de l'oseille dont nous 
mangeâmes les feuilles , au grand étonnement de 
ceux qui nous suivoient. En continuant notre pro- 
menade , nous traversâmes un petit village dont 



IÎO RETOUR 

les femmes s'occupoient a ûler du coton herbacé. 

[i8.] Le terrain continue d'être le même. Le 
haut des collines est garni de pins , mais le bas est 
cultivé. La ville de Hia-kiang-hien , où nous arri- 
vâmes dans l'après-midi, ne présente aucun édi- 
fice remarquable, et ses murailles sont en très- 
mauvais état. On voit seulement au-delà de la 
rivière, qui est large en cet endroit, plusieurs 
pagodes et un arc de triomphe. En quittant la 
ville , le terrain est plat à droite , avec des mon- 
tagnes éloignées ; du côté opposé elles sont placées 
sur le bord du fleuve et arides : sur Tune d'elles on 
voit une vieille tour ruinée par le tonnerre , ce qui 
lui a fait donner le nom de Ta-Iouy-ta / uur frappée 
par le tonnerre ]. 

[19.] Les montagnes sont quelquefois près du 
fleuve , et dans d'autres endroits elles en sont éloi- 
gnées ; les bas sont cultivés par terrasses : en gé- 
néral , le terrain est montueux ; il est jaunâtre et 
rougeâtre sur un fond d'argile. La campagne est 
coupée par des ruisseaux , et Ton voit dans les 
champs des maisons et plusieurs tombeaux ; nous 
en vîmes un qui occupoit à lui seul unè colline 
entière t8). 

À la ville de Ky-chouy-hien , où nous trouvâmes 
des soldats rangés en ligne , nous descendîmes 
sur une très -jolie pelouse qui règne le long de la 
rivière. Une pagode se trouvant à peu de distance , 



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DE PEKINC. I I I 

nous y entrâmes ; elle a deux étages ; du plus 
élevé on découvre une belle campagne , unie 
jusqu'aux montagnes, qui ne sont pas très -éloi- 
gnées. Les murs de la ville sont en mauvais état ; 
lui teneur est misérable , peu peuplé , et , à l'ex- 
ception d'un petit nombre de bonnes habitations , 
la plus grande partie de la ville est remplie de 
petits jardins , d'espaces vides et de méchantes 
maisons tombant presque en ruine. Les boutiques 
sont chétives. Cette ville a dû être jadis dans un 
état plus florissant , car nous vîmes les restes de 
plusieurs arcs de triomphe ; un autre n'étoit pas 
encore totalement ruiné, et un dernier venoit 
d'être nouvellement construit. 

Arrivés près des murailles, nous y montâmes 
pour découvrir les portes de la ville ; mais nous 
en trouvant trop éloignés , nous descendîmes par 
une brèche faite aux murs , et par laquelle on jette 
les immondices. 

[20.] La vue, après Ky-chouy-hien, est très- 
agréable. Les bords de fa rivière sont couverts 
d'arbres ; le terrain plat d'abord , présente ensuite 
des collines rougeâtres et boisées : plus loin sont 
des montagnes, dont la plus avancée a la forme 
<f un pain de sucre. 

Après avoir passé deux tours blanches , nos ba- 
teaux mouillèrent en-dehors de la ville de Ky-ngan- 
fou, que nous allâmes visiter. Le faubourg est 



112 RETOUR 
long et garni de boutiques. Les murailles de fa 
ville sont mauvaises. Le quartier que nous tra- 
versâmes ' n'étoit occupé que par des maisons de 
peu d'apparence ; mais étant éloignés du centre de 
la ville , il nous fut impossible de juger de l'in- 
térieur. Le hasard , car nous étions sans guides , 
nous ayant conduits à une autre porte, nous nous 
trouvâmes dans la campagne ; elle est très-jolie et 
coupée par des ruisseaux. Un chemin pavé nous 
ramena dans le faubourg , et , après une heure de 
marche , nous rentrâmes dans nos bateaux. Un 
très-petit nombre de Chinois nous suivit; nous 
N en vîmes fort peu durant notre promenade, et la 
quantité de ceux qui étoient sur le rivage, pour 
nous regarder , n'étoit point du tout considérable. 
On ne voit pas beaucoup de bateaux sur Ja rivière , 
et rien n'annonce une ville du premier ordre. 

A peine étions-nous en route , que nous revînmes 
sur nos pas pour changer une partie de nos vivres 
qui étoient gâtés. Repartis , pour la seconde fois , 
nous passâmes une demi-heure après devant une 
tour de neuf étages , qui a la forme d'un cône 
tronqué ; elle est noire , sans comble , et paroît 
très-ancienne. Le terrain est plat et entremêlé de 
collines ; les montagnes sont tantôt proches et 
tantôt éloignées de la rivière. 

Arrêtés a Touy-fong, nous allâmes dans ce 
bourg qui est considérable ; les rues, où l'on voit 

beaucoup 



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DE PEKlNG. I 13 

beaucoup de boutiques , sont pavées avec des bri- 
ques et de petites pierres. Étant entrés dans une 
maison qui avoit de Fapparence , nous remarquâmes 
fe plafond de la première salle disposé en coupole 
et très-bien travaillé : il y a dans la cour , qui est 
au milieu de la maison , des pierres placées de- 
bout , sur lesquelles on a gravé le nom et la qualité 
du propriétaire. Les boiseries de l'appartement prin- 
cipal sont vernissées, et dans une des pièces on 
voit une grosse lampe suspendue. 

Plusieurs maisons du bourg nous parurent aussi 
bonnes que celle que nous venions de visiter. Les 
Chinois nous en montrèrent une appartenant à un 
mandarin qui s'étoit enrichi : les murs en sont neufs 
et les portes vernies , mais le temps ne nous permit 
pas d'y entrer. 

Les chemins en-dehors du bourg sont bordés 
d'arbres. Dans certains endroits on voit des Chi- 
nois occupés à faire des cordes de bambou. 
L'homme qui les travaille est monté sur un écha- 
faud de douze a quinze pieds de haut, et la corde 
descend à mesure qu'elle est tressée. Lorsqu'elle 
est achevée , on la met à tremper dans un trou 
dans lequel on a versé de l'urine. Les habitans 
du bourg restèrent fort tranquilles ; quelques-uns 
nous suivirent, et parurent très-contens lorsque 
nous nous arrêtâmes à considérer leurs maisons. 
Le terrain , dans les environs , est sablonneux , 
TOME II. H 



Il4 RETOUR 
rougeâtre et quelquefois jaunâtre. Dans l'après- 
midi un corps mort flottoit sur la rivière. 

[21.] Le terrain est montueux; les endroits 
plats sont cultivés et parsemés, de maisons et <te 
différens arbres. 

Je vis le matin des chiens qui mangeoient un 
cadavre abandonné sur la grève. Dans Faprès-»midi 
nous passâmes devant un tombeau d'une grande 
étendue et qui étoit presque détruit. On voit dans 
la partie la plus élevée une grande pjexre debout, 
deux mandarins et trois animaux ; plus bas , il y 
a deux chevaux placés vis-à-vis Tua 4e l'autre: 
toutes ces figures sont en pierre ( v.' 73). jLa coi- 
line sur laquelle ce monument e&t situé , est rou- 
geâtre et jaunâtre ; les pierres qui la composent 
sont par bancs inclinés. La campagne devient 
ensuite plus unie; et après avoir passé une tour 
de neuf étages, qui penche par le haut, nos ba- 
teaux ne tardèrent pas à mouiller près du rivage , 
à peu de distance de la viHe de Tay-hp^hiett, 

[22.] De l'endroit où nous éttoos on «perçoit 
une partie de la ville et une tour blanche : il y en 
avoit une autre près de nous ; mais cejie-ci étoit 
petite, rouge et tellement couverte de broussailles , 
qu'on l'auroit prise pour un gros tronc d'arbre. 
La campagne est toujours la même, et fait voir 
de temps en temps des collines rougeaudes , dont 
les parues élevées sont couvertes de pins et les 



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DE PfKING. Ilj 
plus basses, d^lnpçs à Ja culture. £îous yîmes 
plusieurs petits villages^ des corps-de-garde et quel- 
^^^ aui'n'avpient rien de «manpwbfe, 
jhofsoin seul qui ,£tcflt orné de figures de pierre, re- 
présentant des chevaux , des t>etfers et des tigres. 
fJous aperc&nes jlans Taprès -midi uue trentaine 
de vaches. Qn trouve à, la sor^e^'un bourg appelé 
Pe -r kia- tsun , une pçgode , et un arc de triomphe 
formé de deux triangles égaux, dont, le sommet est 
réuni par un e ( Ratisse ; £ peu de distance est une 
tour dont il ne reste que çleux étages , avec vn 
escalier en-dehors : nxms crûmes Sabord qu'elle 
étoit trèsranqeune ; mais ou nous ajt^ue cejte ruine 
avoit été cpnstruite récemment avec .des rochers 
factices apportés $e Quanton., On s'en aperçoit en 
Ja considérât 4e .près ; car cet ouvrage est d'un 
styJe .mesquin et trop xnédiocre pour représenter 
une tour arctique et ruinée par le temps. 

[23.] La campagne est uiye et coupée de col- 
lines boisées : on voit fies maisons et beaucoup 
d'arbres. Nous n'aperçûmes de curieux qu'une tour 
de neuf étages, \âûe sur une .hauteur, et une pa- 
gode , au bas de laquelle est un quai qui borde 
la rivière et dont il sort deux petits filets d'eau. 
îPJus.loin la carflpagne est Ja infjme ; majs on dé- 
couvre des montagnes, sur -tout auprès de Quan- 
Jigan-hien , où nous nous arrêtâmes, ^es maisons 
4e cette ville ont peu d'apparence, et son seul 



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Il6 RETOUR 
commerce consiste en huile qu'on retire des graines 
du Tcha-tchou qui croît dans tous les environs. 
Les montagnes qui font face à la ville sont cou- 
vertes de pins ; mais c'est sur-tout dans ies bas 
qu'ifs sont en plus grande quantité. Sur une de 
ces montagnes on distingue une tour de cinq 
étages : chaque étage va en diminuant ; les deux 
premiers sont larges et très - inclinés , les trois 
autres le sont moins. La tour a huit côtés et res- 
semble à une pyramide. Le terrain au-delà de fa 
viile est montueux et très-boisé. Nous parvînmes 
bientôt dans un endroit nommé Mien-tsin-tang , 
vis-a-vis d'une grande vallée qui se prolonge entre 
des hauteurs , et dans laquelle on voit un village 
et un petit pont bâti sur un ruisseau. 

Etant descendus à terre, nous prîmes le chemin 
qui suit le bas des montagnes ; celles-ci s'ouvrent 
quelquefois et forment des vallées dans lesquelles 
on cultive le riz et la navette : les hauteurs sont 
couvertes d'arbres à huile. Nous vîmes , en nous 
promenant , quelques orangers en rieurs. 

[ 24. ] La rivière étant montée pendant la nuit 
de huit à neuf pieds , le courant devint si fort que 
nos bateliers n'osèrent se mettre en route ; ce 
retard nous permit de nous promener dans le voi- 
sinage. 

Le terrain uni étant rare , les Chinois cultivent 
, » le riz dans les petits plateaux qui sont au bas des 



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DE. PEKIN G.' Iiy 
montagnes , ou dans ceux qui , quoique plus 
élevés, sont néanmoins susceptibles d'être arrosés 
par les eaux qu on y conduit des hauteurs. Les 
montagnes sont généralement couvertes de pins 
et de taillis ; mais dans les endroits où la terre est 
meilleure , on l'emploie à !a culture duTcha-ichou 
( n. et 74, 7$ ). Cet arbuste ressemble au thé par 
sa feuille , mais elle est plus grossière ; sa Heur 
est blanche et composée de cinq pétales. La baie 
qui lui succède a la forme alongée , et renferme 
quelques noyaux huileux dont les Chinois tirent 
de fhuile en les écrasant dans des moulins des- 
ûnés à cet usage. Ces moulins sont .mus par une 
grande roue à augets , que fait aller un foible 
courant d'eau, et qui elle-même en fait tourner 
une autre placée horizontalement dans le bâtiment* 
Cette dernière roue est partagée par quatre pièces 
de bois qui sortent un peu en-dehors de la circon- 
férence , et portent à chaque extrémité une petite 
roue garnie de fer qui roule dans un, canal de bois 
également doublé de fer, dans, lequel on met les 
graines duTcha-tchou pour être écrasées : lorsque 
celles-ci le sont suffisamment et qu'on en a exprimé 
ensuite toute l'huile y les Chinois en. composent , 
en les mêlant avec de la paille, des espèces de pains 
dont ifs se servent au lieu de savon. Nous trou- 
vâmes dans un de ces moulins un arbre creusé et 
qui paroissoit servir de pressoir ; mais personne 

H 3 



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I l 8 RETOUR 

n'étant là , nous ne pûmes en connoître FempIoL 

[25.] La route continue entre dès montagnes 
qui , tantôt très-près de la rivière et tantôt éloignées ; 
laissent entre elles dés plateaux que les Chinois 
mettent à profit. Les hauteurs sont couvertes ô?arbres 
à huile : dans les bas, ori voit dès maisons, des bou- 
quets de bambou' x et plusieurs lataniers. 

Le terrain est rougeâtre et par fois jaunâtre : 
les pierres posées par bancs inclinés se détachent 
par feuillets ; elles ressemblent à dés grès, etaautres 
fois elles sont très-douces au toucher et comme 
des cos. 

Nous nous arrêtâmes à Où-hib , qui n'a rien de 
remarquable que deux ponts , dont l'un est bâti à 
Fentrée et Tautrë à ïà sortie du bourg. Lés piles 
du prèmier sont en pierres et supportent des ma- 
driers en bois. L'eau qui coule sous ce pont vient 
des montagnes ; elîè est limpide et cfairë , et con- 
traste étrangement avec l'eau salé et jaune de 
la rivière. On rabriqùé ici de là chaux , car plu- 
sieurs personnes s^bccupoierit à' en charger des 
bateaux. Nous entrâmes dans une "pagode dont 
une partie âvoït été employée a élever un théâtre : 
H paroît que îés dieux a ïa Chine sont traités un 
peu cavalièrement ; car leurs demeures sont des- 
tinées à divers usagés , et servent égafement aux 
voyageurs et aux comédiens. 

Le terrain après fe bourg est ïe même , mais 



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DÉ FEKiîtG. II? 
cépetiézsH phis plat dans certains endroits. On passe 
près de plusieurs habitations et d'une île boisée , 
sur Jaquette nous vîntes des bestiaux. Parvenus a 
Leartg-fbu*tang , Mtf sur Te boni d'un ruisseau , 
nous allâmes voir ce bourg , qui avok étédepui* peu 
t* pfàtê des flammes : cela n'est pas étonnant, car 
presque toirtes les maisons sont en bois ; cepen- 
dant on fes construit de nouveau et de ia même 
manière. Nous vîmes plusieurs orangers- en fleurs. 

Notre maître-d'hôtel fut obiigé d'acheter ici des 
provisions , nos mandarins n'ayant pris aucune- 
précaution pour s'en procurer : aussi lorsque nos 
bateaux arrivèrent , ils nous cédèrent promptement 
la place et passèrent de l'autre côté de la rivière. 
Nous étions étontiés de cet excès de politesse ; mais 
«eus n'en filmes phis surpris lorsqu'on nous eut 
dit que nous n'avions rien pour souper. L'ambas- 
sadeur se décida en conséquence à ne partir que ' 
lorsque nous aurions des provisions suffisantes. Je 
vis encore un cadavre flottant sur Peau. 

[26.] Nous ne quittâmes le bourgqu'après avoir 
reçu ce quinoUs étoit nécessaire pour deux jours. 
Le terrain est montUeux , sec et aride ; la terre est 
rougeâtre, Jaunâtre et argileuse : on voit de l'orge , 
du riz, de la navette, des cannes à sucre et l'arbre 
à huilé. Les villages sont misérables. 

Nous passâmes dans un endroit où le cours de 
\a rivière est embarrassé par des rochers; mais les 

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120 RETOUR 
eaux étant hautes , nous n'en aperçûmes aucun. 
Les hommes qui tiroient les bateaux avoient beau- 
coup de peine a cause des chemins qui étoient 
couverts d'un limon gras et glissant, ou coupés de 
temps en temps par des ruisseaux qu'il fàlloit passer 
à la nage : ceux des Chinois qui ne savoient pas 
nager, rentroient alors dans les bateaux, pour re- 
descendre ensuite. On est révolté de l'indécence 
de la plupart de ces gens ; obligés d'ôter leurs 
habits pour traverser les différens ruisseaux qu'ils 
rencontrent, ils ne les remettent plus, et conti- 
nuent à tirer les bateaux en restant entièrement 
nus , et sans s'inquiéter s'ils passent devant des 
maisons , ou devant des femmes. 

[27.] Après avoir prolongé une petite île , un 
village et une pagode , on ne trouve plus de ro- 
chers ; le terrain continue d'être montueux pendant 
quelque temps , mais à la fin les montagnes dispa- 
roissent , et Ton n'aperçoit plus qu'un petit nombre 
de collines dont plusieurs sont coupées en terrasses. 
On voit des arbres à suif, des bamboux , des pins 
et des arbres à huile ; la culture est l'orge , le blé 
et le chanvre ; la terre en général est rouge -jau- 
nâtre. On trouve en avançant , une tour de neuf 
étages , et l'on parvient bientôt au point où se réu- 
nissent les deux rivières, Kan et Tchang : de cet 
endroit on aperçoit un corps -de -garde en avant 
des murs et de la porte septentrionale de ia ville de 



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de peking: 121 

Kan-tcheou-fbu : sur la gauche , un quai qui borde 
la rivière Tchang; et par dessus des murs , une tour 
de neuf étages , d'une forme tout-à-fait singulière. 
Chaque étage est plus large en haut qu'en bas , 
néanmoins tous les étages vont progressivement 
en diminuant : le comble ressemble à un vieux 
chapeau de paysan Chinois , et les toits ont l'air 
<Ten être les rebords ( n.° 76 ). 

If y avoit beaucoup de bateaux sur le Tchang ; 
nous le traversâmes pour rentrer dans le Kan , que 
nous suivions auparavant , et nous prolongeâmes 
les remparts de la ville, qui sont bien entretenus et 
bâtis sur un terrain coupé en terrasses. Mon bateau 
étant arrivé un des derniers, et le temps étant à la 
pluie , il ne me fut pas possible de visiter Kan- 
tcheou-fou ; mais deux Hollandois y étant entrés , 
montèrent sur les murs , d'où ils ne découvrirent 
rien de remarquable , excepté la tour dont je viens 
de parler. 

[28.] A notre départ nous prolongeâmes les fau- 
bourgs dans lesquels on s'occupe à construire des 
bateaux; et nous avions déjà marché pendant long- 
temps , lorsqu'après avoir passé un grand village 
dont les habitans fabriquent des cordes de bam- 
bou , nous aperçûmes encore les murs de. la ville. 

On voit sur les bords de la rivière de fort beaux 
arbres , des lilas , des pins et des arbres à suif. Le 
terrain est plat , hors quelques collines rappro- 



122 HETOUR 

chées, et dés montagnes qui iônt éloignées : fa 
terre est toujours rougeâtre. Là campagne est belle , 
coupée par dés rùîsseâtrx , et garnie dé ff és-petits 
villages , dont les maisons paraissent fort bonnes ; 
parmi celles-ci on en distingué de grandes , et qui 
sont des sucreries. La canne à sucre étoit déjà 
plantée dans les ehartips ou Ton avoit recueilli 
Forge ; elle avoit près <Tun piéd de haûteuf : nous 
vîmes beaucoup de buffles dans la campagne. 

La rivière fait un grand nombre de détours , et 
laisse plusieurs bas^fbnds à découvert. 

[29.] Le terrain est rnontueux, et pht dans cer- 
tains endroits; les eolfîries, souvent placées sur fe 
boni de la rivière , sont en .général roUgeÉtfes et 
composées de grands bancs de dix à dbirze* pieds 
d'épaisseur, fortement inclinés (ti? 

Nous aperçûmes quelques Villages auprès des- 
quels il y avoit des roues pouf élever les eaux dé 
la rivière et les conduire dans la campagne. 

Nous passâmes devant une tour de sefn étages , 
et une autre de cinq , fort vieïHe et sans cômbfé , 
avant que cFêtre à Nari-kang-hîen. Cette vifte est 
petite, mais assez bien bâtie. Les dehors en sont 
bien cultivés , et l'on y fait verfif des légumes. 
NoUS rte vîmes rien de curieux dans cet en- 
droit, qu'une belle pagode, dédiée à Confucius. 
La statue de ce philosophe n'y est pas , on rie con- 
serve que sa tablette , ou plutôt son nom. Cette 



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DE PÉKIN G. II3 
pagode paroît peu fréquentée , <?é dont on s'a- 
perçoft facilehient à Tà&éit de moisi qui se fait 
sentir en y ëtîtfarit. H y af dans* là salfé principale 
une coupofé sùrmôntéë 6*uttë fahfef rie à jour , ou 
ron a peint les Koua [figures symboïiquès] . On a 
construit dans Favant-cdur ùiï pont de trois arches 
sur un pérît bassin , et uA peu étt' avant, trois portés* 
en formé <f arc de triomphé. 

On trouvé un peu pftiS loin , près dé la riVièré, 
une autre pagodé, rhak élfe était fermée , éf nous 
îie pûmes la visiter*. Lé pénple , râssêmblé pott* 
nous regarder , étoit assiez riombréux ; nous vfmés , 
plusieurs femmes , dont deux , asséz jolies , nous 
parurent fort peu timides' ; les nommés rte Sont pa& 
bien dé figure. 

[ 30.] Le térràiri ofrrè îe même aspéct : on Voit 
des bambou*, dés pins , des Mas ét dés arbrès à 
suif. Les maisons sont bâties dan* téè plateaux qui 
se trouvent ëhtré lés coHmeS j cfuèlqués Villages 
sont sut lé bord der lâ frvrèré. Nous vîmes auprès 
d'un dé céa? villages ûtté tour de sept étages ét trois 
roues pour élever les eaux ; ûrte d'elfes avoit deux 
rangées dé bànrbôux crëùx placés à Sa circon- 
férehcë. Pou* augmenter fer forcé diï courant ét 
feire tourner cé$ roùéS aVéc plus dé rapidité, 
les Chinois plantént dés pïqùéts qui occupent h 
moitié dé là riVîêVe , mâls ces piquets sé pour- 
rissent, et îës bâtéïiers, rté lés Voyant plus , s'en 



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124 RETOUR 

approchent sans le savoir et crèvent souvent leurs 
bateaux : c'est ce qui arriva à celui de l'ambas- 
sadeur , dont on fut obligé de retirer une partie 
des effets pour pouvoir boucher la voie d'eau qui 
s'y étoit faite. 

[i.' r Mai.] Le terrain ne varie point. Nous 
passâmes devant plusieurs villages , auprès des- 
quels il y avoit quelques bestiaux. Nous vîmes 
encore d'autres roues ; une d'elles avoit une digue 
qui occupoit presque toute la rivière ; de sorte que 
foutre partie étant barrée par un bas-fond , ce ne 
fût pas sans peine que nous parvînmes à passer. 
On rencontre assez souvent de ces bas-fonds , dont 
quelques-uns sont à découvert. 

Les maisons qu'on aperçoit dans la campagne 
sont construites de terre, couvertes en tuiles et de 
fort mauvaise apparence. On continue de voir des 
sucreries , mais le nombre n'en est pas aussi grand 
que précédemment. Le pays est montueux , les 
bords de la rivière sont boisés : nous trouvâmes 
dans un endroit plusieurs grosses roches fort éle- 
vées , rangées sur une ligne et occupant la moitié 
du fleuve. En approchant de Nan-ngan-fbu , nous 
découvrîmes trois tours ; la première à droite ; la 
seconde de cinq étages , bârie sur une montagne a 
gauche, et une troisième de la même hauteur, en- 
vironnée d'arbres et située derrière une pagode. 
Peu cFinstans après, nps bateaux arrivèrent à la 



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DE PEKING. 125 
même place où nous nous étions arrêtés en allant 
à Peking. 

[ 2. ] H venta très-fort pendant la nuit ; la pluie 
tomba avec une telle violence , que la rivière ayant 
augmenté prodigieusement , le courant entraîna 
plusieurs trains et un grand nombre de bateaux : 
celui de nos cuisiniers fut emporté à plus d'une 
lieue , et on ne parvint à fe ramener qu'avec beau- 
coup de difficulté. Les mandarins craignant qu'il 
n'arrivât quelque accident , engagèrent l'ambassa- 
deur à descendre , et nous retournâmes dans le 
même Kong- kouan que nous avions occupé en ve- 
nant. Nous allâmes ensuite nous promener dans fa 
ville : les rues en sont étroites , pavées de pierres et 
de briques , et garnies de boutiques de peu de va- 
leur ; p/usieurs maisons sont en ruines. La rivière 
partageant la ville , un pont couvert en réunit les 
deux parties ; les piles sont en pierre , le dessus 
est en bois et garni de chaque côté de boutiques 
qui régnent d'une extrémité à l'autre (nt 78). Les 
Chinois s'occupoient alors a retirer des décombres 
qui s'étoient accumulés contre deux des piles , et 
qui les avoient endommagées pendant la nuit. Les 
murs de Nan-ngan-fou sont peu élevés ; les portes 
n'ont aucune apparence , et la ville ne paroît pas 
extraordinairement peuplée. 

La rivière ayant baissé de huit pieds , depuis le 
-iiatin , et le chemin se trouvant libre , il nous fut 



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l%6 RETOUR 
possible d'aller sur jcj.es montagnes peu éloignées. 
On trouve à mi-côte un arc de triomphe et plu- 
sieurs lumens, dont une partie .consent encore 
<tf.es idoles et l'autre quelques cercueils. Parvenus 
au sommet <Je ces fauteurs, et près de la tour que 
nous avions aperçue en venant, nous découvrîmes 
.tpuie la ville , Jes iàufyjurgs et le cquts tortueux 
4e la rivière. La tour .a sept étages , eJte est en 
.briques et sans auver,;ur,es ; elle flicljne beaucoup 
tfans sa jpajMe la plus .étorée. I* campagne des 
$ny;rons est remplie de tombeaux, Npus trou- 
yam.es eAieyenant,des .espèces <Je framboises, elles 
étoiçnt fades au gqftt , mais agréables par leur 
fraîcheur. 

[ 3 .] Nous n^eûmes aucune difficulté pour avoir 
des chevaux ; et pour la dernière fois les manda- 
rins prirent -des précautions. Les çfcevaux qu'ils 
nous donnèrent appartenpient à la ville , et des 
soldats Soient .chargés d'en prendre soin et de les 
nourrjr. Le service de ceux-ci se borne à porter les 
dépêches , ou à accompagner les mandarins : ceux 
qui nous suivirent étant a pied, nous n'allâmes 
,qu'au pas .pour jne pas les fatiguer. 

En quittant notre maison nqus traversâmes une 
partie ,du faubourg , et nous prolongeâmes ensuite 
les murs de la ville. La route d'abord unie, tourne 
ensuite entre plusieurs collines. Nous aperçûmes 
plusieurs petits villages auprès desquels nous vîmes 



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DE PJ2KING. ixj 
des champs de tabac , et d'autres nouvellement 
plantés en riz. I^s chemin se rétrécir à mesure 
qu'on approche des hauteurs ; dès qu'on a com- 
mencé à monter , on trouve un corps-de-garde , en- 
suite, un peu pius l>aui, un édifice ruiné, et bientôt 
on parvient au haut de fa montagne Mey^in , où 
une simple por*e fait Ja : sipar.ajtion des provinces 
de-Xiang-sy et de Quang-tpng (n! 2j). On voit, 
en dwendapt, des maisons , un corps-de-garde et 
une pagode, dont ia principale pièce est occupée 
par une statue du dieu Fo; il est assis sur une 
iïeur ; ses cheveux sont petits e* frisés (n.° SjJ; 
dans un étage au-dessus est Ja statue de JLap- tse 
( n' S4J, et dans un autre pavillon, celles de Con- 
ftçius et de pjusieurs idoles. Cette pagode est des- 
servie par <juelques bonzes ,qui nous reçurent fort 
poliment et nous offrirent <jm thé. IJ n'y avoit pas 
Jong-temps que mous étions sortis de Ja pagode, 
lorsque nous rencontrâmes w groupe de Chi- 
nois et de coulis, gardant un profond silence, et 
ayant au milieu dieux Je gouvewur de Nan-ngan- 
fou, occupé à : foue donner des coups de bambou 
il -deux couiis , rfju'il avoit vus 4e loin yojer des 
etfêts. moment où nous arrivâmes , l'un des deux 
veiuu't de recevoir Y*ngt-cinp; cpups ; iJ se relevoit , 
soutenu.pardeu*hommes : ses quisses étoient toutes 
rneurmes, et ii, pou voit à peine marcher. Le second 
£Mi¥>is fut étgndu par terre , deux soldats lui 



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Il8 RETOUR 
tinrent las pieds , un troisième s'assit sur son dos , 
et le quatrième se mit a frapper avec un bambou 
sur les cuisses nues du patient. Celui-ci, comme 
moins coupable, ne reçut que cinq coups, après 
quoi le mandarin continua son chemin. 

La route , du coté de la montagne qui regarde 
la province de Quang-tong, n'est pas aussi ra- 
pide que du côté du Kiang-sy ; elle est en partie 
pavée et passe entre plusieurs collines au pied des- 
quelles on trouve quelques petits villages. Après 
avoir pris des rafraîchissemens à Tchong-tchang- 
tang , nous continuâmes de marcher entre des hau- 
teurs boisées, dont les bas sont destinés à la culture 
du riz. 

La campagne s'ouvre ensuite , et Ton arrive 
bientôt à Nan-ngan-fou , dont nous rencontrâmes 
le gouverneur allant au devant de l'ambassadeur. 
On voit en passant la porte de la ville , trois petits 
canons posés sur des pièces de bois , et plus en 
avant , un grand bâtiment consacré à Confucius. 
Les boutiques sont de peu de valeur, et nous n'en 
vîmes aucune qui pût mériter notre attention en 
suivant la rue principale qui conduisoit à notre 
Kong-kouan. La maison où nous logeâmes, est 
vaste, et sert pour les examens» Étant peu éloignés 
du lieu où nous devions prendre nos embarcations , 
nous allâmes les examiner; la meilleure ayant 
été prisé par les gens du mandarin , nous fîmes 

changer 



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DE PEKING. Ho, 
changer Tinscription et remettre le nom de l'am- 
bassadeur : nous insistâmes pareillement pour 
qu'on remplaçât par des bateaux plus légers et 
plus commodes , ceux qu'on nous avoit destinés , 
qui étoient lourds et mai distribués. 

M. Titzing étant arrivé , le gouverneur de la 
ville vint lui rendre visite. Ce mandarin portoit un 
bouton de cristal et étoit décoré de la plume de 
paon 9 que l'empereur lui avoit donnée pour le ré- 
compenser de sa bonne conduite durant la guerre 
fie la Cochinchine : il paroissoit très-honnête, et 
avoit deux pouces a Tune de ses mains. 

Nous rencontrâmes dans le passage de la mon- 
tagne beaucoup de coulis , dont plusieurs trans- 
portaient des pedtes monnoies de cuivre dans la 
province de Kizngsy : on tait monter le nombre 
de ces coulis à deux ou trois mille , parmi lesquels 
il y a des femmes qui portent aussi bien des far- 
deaux que les hommes : quoi qu'il, en soit , à l'exr 
ception de ces porteurs, on ne voit pas en général 
beaucoup de monde dans la campagne , ni même 
dans la ville , qui cependant paroît assez consi- 
dérable. 

[4-] Le gouverneur de Nan-hiong-fbu se rendit 
le matin chez l'ambassadeur pour le conduire dans 
ia ville : nous entrâmes d'abord dans l'enceinte d'une 
pagode , où l'on voit une vieille tour de neuf étages, 
fort endommagée et totalement ruinée en dedans. 

TOME II. I 



tJO JIETOUR 

La première pièce de ia pagode contient utt 
Poussa de cuivre J>run&tre , assis les jambes croi- 
sées , dont la poitrine et le ventre sont découverts : 
cette dernière partie , plus brillante que Ce reste de 
la figure , n'a acquis ce poii que par le frottement 
produit par les femmes , qui , voulant avoir des 
x enians , viennent intercéder ie Poussa , et lui passent 
les mains sur ie venue. On voit ensuite dans une 
autre salle un dieu fort grand , que les bonzes nous 
dirent être entièrement de cuivre : cette statue 
étapt entourée par des cloisons et par une bal usé 
Jrade, il étoit difficile de vérifier le fait : mais tandis 
que les prêtres étoient occupés ailleurs , il me fut 
possible de frapper dessus avec ma canne , et je 
reconnus qu'elle n'étoit que de bois. Sur les côtés 
de cette même salie on a placé plusieurs divinités , 
parmi lesquelles il y en a qui ont jusqu'à six et 
sept bras. L'enceinte de ia pagode renferme d'au- 
tres dieux ; mais i(s paroissent n'être plus en fa- 
veur, car les Chinois mettent, dans les pavillons 
où ils sont déposés , de la chaux , des pierres et 
du bois. 

En sortant , nous allâmes visiter une autre pa- 
gode consacrée à Confucius : cet édifice est cons- 
truit sur Je même plan que celui de Nan-kan-hîen , 
mais sur un plus grand modèle. li y a dans ia pre- 
mière cour un arc de triomphe , un pont de trois 
arches construit sur un bassin , et une galerie 



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DE PEKIN G. 1 3 t 

contenant plusieurs pierres chargées ^inscriptions» 
On entre ensuite dans une seconde cour beaucoup 
plus grande que ia première , et dans laquelle est 
élevé un bâtiment à deux étages très -solidement 
fait ; car les poutres sont épaisses , et Ton n'a pas. 
épargné le bois. Trois portes serrent d'entrée à ce 
pavillon, dont la statue de Corifucius, placée dans 
une niche , occupe le rond , ayant à ses côtés ses 
principaux disciples , parmi lesquels on distingue le 
troisième fils du philosophe. En sortant de ce pa- 
. villon , on voit deux grands bâtimens placés parallè- 
lement , qui renferment des planches de bois sur les- 
quelles on a écrit les noms des hommes célèbres. 

Le gouverneur nous accompagna pendant toute 
notre promenade : on peut dire que ce rut le plus 
honnête de tous les mandarins que nous avions 
vus jusqu'alors ; car il nous conduisit par-tout où il 
y avoit quelque chose de curieux a voir , nous fit 
fournir tout ce dont nous avions besoin , s'assura 
par lui-même si Ton avoit exécuté ses ordres ; et > 
non content de cela, il revint au inomeht ou nous 
nous embarquions, pour souhaiter un bon voyage 
à l'ambassadeur. 

Nos bateaux passèrent sôus un pont de bois 
qu'on étoit occupé à reconstruire , et devant lequel 
nous nous étions arrêtés l'année d'avant : on en 
voit à peu de distance un autre construit partie en 
pierre et partie en bois. Beaucoup plus loin, à une 

I 2 



13* RETOUR 

lieue environ au-dessous de la villë , on trouve une 
tour de cinq étages. 

La campagne est belle ; elle est unie et entre-* 
mêlée de quelques collines : les montagnes sont 
dans Téloignement. Le terrain est rougeâtre , ainsi 
que les pierres. Les hauteurs sont en partie cul- 
tivées , et dans les bas on voit beaucoup de plan- 
tations, de lilas, de bamboiix et d arbres a suif. 
• Nos bateaux alloient très-vîte , car le courant nous 
favorisoit : nous n'avions plus avec nous que notre 
troisième mandarin et celui de Nan-hiong-fou ; nos 
deux premiers conducteurs étoient déjà partis pour 
Quanton. Le bateau de l'ambassadeur portoit des 
pavillons de soie rouge, avec des dragons; lors- 
qu'il passoit devant les corps-de-garde, les soldats 
battoient sur leurs bassins de cuivre et tiroiént trois 
coups de boite. 

[ 5 . ] Le terrain est en partie plat et en partie 
rempli de collines couvertes d'arbres à huile et de 
pins : les montagnes, en général assez éloignées , 
se rapprochent quelquefois de la rivière ; mais dans 
ce dernier cas , le côté opposé aux montagnes est 
toujours plat ; et , si dans certains endroits les 
hauteurs bordent la rivière des deux côtés , il y a 
néanmoins entre elles des plateaux susceptibles 
cTêtre cultivés. Ces montagnes présentent les for- 
mes les plus bizarres (n. 9 yg) t 

La campagne est très-jolie , les maisons sont 

i 



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DE PEKING. 135 
éparses dans les champs , et de temps en temps 
on rencontre des corps-de-garde et de petits vil- 
lages dont les habitans s'occupent, pour la plu- 
part , à faire du charbon r; on cultive l'orge , fe 
riz et le coton herbacé. '♦■•?», 

Le terrain devient plus plat d'un coté à mesure 
qu'on approche de Chao-tcheou-fou : une tour de 
trois étages , bâtie sur une hauteur , et plus bas 
une espèce de four pour faire des signaux, annon- 
cent rapproche de cette ville , devant laquelle nous 
nous arrêtâmes pour changer de bateaux : l'am- 
bassadeur seul conserva le sien malgré les man- 
darins , qui vouloient lui en donner un autre moins 
commode. La ville n offrant rien de curieux, nous 
n'y entrâmes point ; d'ailleurs le peuple nous parut 
insolent et grossier. 

[6.] Le site en général continue d'être mon- 
tueux , mais dans les parties plates la campagne 
est très-jolie : on trouve de temps en temps des 
maisons et de petits villages. Nous remarquâmes 
une pagode de deux étages ( n.' ip ) , et une tour 
de cinq, avant de parvenir aux montagnes de Tan- 
se-ky. La campagne devient ensuite plus unie, le 
terrain est sec, argileux y et par fois rougeâtre : 
on cultive le blé et le riz ; res collines sont cou- 
vertes de pins ou d'arbres à huile : la rivière fait 
plusieurs détours et forme quelques îles sur les^ 
quelles nous aperçûmes des bestiaux. 



ï 3 4 RETOUR 

Nos bateaux . s'arrêtèrent dans l'après-midi de- 
vant une montagne isolée , ayant la forme d'un 
pain de sucre, et élevée perpendiculairement sur 
le bord du fleuve ; cette montagne peut avoir près 
de cinq à six cents pieds de hauteur, sur une base 
de plus de trois cents pieds ; elle est composée de 
gros rochers gris , par fois jaunâtres avec des veines 
blanches , couchés par bancs inclinés , et se déta- 
chant par feuillets. II se trouve une grande crevasse 
vers le bas de la montagne , dont les bonzes ont tiré 
parti en y construisant une pagode qu'ils ont dédiée 
5fla déesse Kou-niang ouKouan-yn : il faut en être 
près pour la distinguer , car d'un peu loin elle se 
perd dans la masse de la montagne. On y monte par 
un escalier en pierre : il y a deux chapelles , Tune 
au - dessus de l'autre ; la déesse réside dans la plus 
élevée. Cette pagode est bien entretenue et fort en 
vénération chez les Chinois ; elle est très-ancienne» 
et sa construction remonte à près de raille ans, sous 
la dynastie des Tang. Cinq bonzes logent dans 
cette pagode , et en ont grand soin ; ils ont deux 
petits bateaux pour aller demander l'aumône aux 
Chinois qui voyagent sur la rivière , et qui ne 
manquent pas de frapper sur un bassin de cuivre 
lorsqu'ils approchent de la montagne ( n.° So ). 

Nous nous arrêtâmes le soir à Jin-te-hien. 

[7.] Nous ne quittâmes la ville qu'assez tard , 
les mandarins ayant retenu pendant long-temps hy 



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DE P EKING. I35 
salaire de nos bateliers. On voit en partant plu- 
sieurs maisons , deux pagodes , et plus loin uné 
tour de neuf étages. Le terrain est toujours mon- 
tueux; les plateaux qui existent, soit en aVant f 
soit entre les hauteurs , sont semés en riz et en 
blé. Une montagne isolée , ayant la forme d'uni 
pain de sucre , et placée sur le bord de la rivière, 
fait voir la manière don* les Chinois 4 exploitent les 
carrières : ils enlèvent les pierres de haut en bas , 
et déjà une petite portion de là montagne avoit 
totalement disparu. Oh rencontre de distance en 
distance quelques maisons et des corps-de-garde, 
ensuite les montagnes forment un détroit , a ren- 
trée duquel il y a uné pagode bâtie sur une col- 
line. Dans cette espèce de dénié , lès bords de 
la rivière sont en partie couverts de bamboux ; 
plusieurs vallées garnies d'habitations , s'étendent 
entre des montagnes et dès collines boisées , d'où 
sortent un très -grand 1 nombre de ruisseaux qui 
se précipitent avec fracas , et augmentent la beauté 
de ce paysage agreste. On trouve en quittant cé 
passage , des rochers à rieur d'eau qui obstruent 
une partie du fleuve ; le terrain s'ouvre ensûité 
et devient plus plat; les montagnes sont plus^en 
arrière , et se prolongent en pente douce jusque 
sur le bord de l'eau* en formant de grands pla- 
teaux sur lesquels oiv distingué dès* maisons- et dtf 1 
(eremes plantations. 

14 



1$6 RETOUR 

Je crois avoir déjà remarqué que les habitations 
sont rarement placées sur les bords des rivières , 
mais qu'elles en sont éloignées , apparemment pour 
être plus à l'abri des voleurs. 

Nous vîmes passer dans l'après-midi plusieurs 
trains de bois conduits par des Chinois , qui dressent 
dessus quelques méchantes cabanes pour s'y réfu- 
gier pendant la nuit. Ces radeaux n'ont rien d'ex- 
traordinaire , et sont simplement composés d'un 
grand nombre d'arbres percés à l'une de leurs extré- 
mités , et attachés ensuite tous ensemble avec des 
liens de bambou. 

[8. ] Arrivés en dehors de la ville de Tsin-yuen- 
hien , nous ne nous arrêtâmes que fe temps né- 
cessaire pour prendre des provisions. Les maisons 
qui sont bâties sur le bord de la rivière, paroissent 
très-ordinaires , et Ton ne voit rien de curieux 
qu'une pagode, une tour de cinq étages, et plus 
loin, une autre qui en a neuf ( n.° 8j). En avançant» 
nous passâmes devant plusieurs maisons et devant 
un corps-de-garde , dont les soldats vinrent dans 
un bateau pour nous donner un concert ayec leurs 
conques marines. 

La rivière est large et forme des petites îles. 
La campagne est unie , mais variée cependant par 
des collines , dont une partie est aride et Tautre 
cultivée : les montagnes sont plus ou moins éloi- 
gnées. Le terrain est rougeâtre : on cultive le hlé % 



I 



DE PEKING. 137 
le riz et fa canne à sucre. On aperçoit quelques 
buffles dans les champs. Les maisons sont, pour la 
pfupart , en paille , un petit nombre est en briques. 

En passant devant un corps-de-garde, plusieurs 
soldats en sortirent et se mirent en ligne ; l'un d'eux 
portoit un grand pavillon de couleur verte , ayant 
au milieu le monde peint suivant les idées des 
Chinois ( n. ù 82 ). 

Les corps-de-garde de ces cantons différent de 
ceux que nous avions vus dans la dernière pro- 
vince : un périt bâtiment en briques , de deux 
étages ( n. 9 82 ^remplace les petites maisons en bois 
élevées sur quatre poteaux très-grands. 

A peu de distance de ce même corps-de-garde , 
nous trouvâmes un bateau avec plusieurs soldats ; 
ils soufflèrent dans leurs conques marines , tirèrent 
trois coups de boîte , et se mirent à genoux , en 
faisant un compliment lorsque le bateau de l'am- 
bassadeur passa. Un de nos soldats Chinois leur 
répondit, et ils se relevèrent. Ce salut étoit répété 
toutes les fois que nous passions devant un corps- 
de-garde. 

Nous vîmes dans l'après-midi plusieurs villages , 
des tours à briques et une vieille tour bâtie sur une 
hauteur , et plus loin une grande quantité de mû- 
riers. Ces arbustes n'avoient que de trois a quatre 
pieds de hauteur, car les Chinois les coupent tous 
les 'ans à fleur de terre : ils sont bien fournis 



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138 RETOUR 
en branches et produisent des feuilles en abon- 
dance ; mais ces dernières paraissent grosses et 
épaisses. 

Le soir , un jeune Hoilandois âgé de seize ans , 
domestique de M. Vanbraam, tomba dans la rivière 
en passant d'un bateau dans un autre : le courant 
étant très-fort, il disparut; et malgré les recherches 
des soldats Chinois, il fut impossible de le re- 
trouver. 

[9. ] Nous étions le matin a San-chouy-hien., 
mais nous n'en vîmes que la tour , qui a neuf étages. 
La campagne ensuite es* bien cultivée et devient 
pïate et unie ; le nombre des colline» diminue et 
les montagnes sont plus éloignées. Le terrain est 
sablonneux : on voit plusieurs champs remplis 
de chanvre qui est semé très-épais. D'autres sont 
couverts de mûriers : ceux-ci sont plantés en ali- 
gnement ; des femmes s'occupoient alors à en 
cueillir les feuilles. Après avoir passé plusieurs ha- 
bitations dans lesquelles on fait de la brique et des 
tuiles , nos bateaux s'arrêtèrent auprès du village 
appelé Ouang-tse-kang pour attendre la marée „ 
afin de franchir des bas-fonds qui gênent le cours, 
de la rivière. Nous trouvâmes kl un petit' mandarin 
envoyé de la part du chef de la police de la ville 
de Quanton pour complimenter l'ambassadeur , et 
l'accompagner avec deux galères, armées, et ornées; 
de pavillons de soie» 



DE PEKING. 139 
Les eaux de la rivière étant assez hautes , notre 
route continua le long d'une jetée en pierres , mais 
mal bâtie, et d'un grand village auprès duquel il 
y a des fours a chaux et a briques. Nous vîmes 
ensuite des trams de bois considérables» com- 
posés d'une infinité de pièces liées ensemble , 
et formant une épaisseur de deux à trois pieds. 
Les Chinois construisent sur ces radeaux des ba- 
raques en paille , dans lesquelles ils mettent du riz : 
elles sont de forme conique , et peuvent avoir de 
sept à huit pieds de large sur six a sept de hauteur. 
La maison du gardien , faite de bambou et cou- 
verte en nattes , est au milieu , et assez élevée pour 
voir ce qui se passe au dehors. Plusieurs Chi- 
nois placés sur les côtés , dirigent ces trains , qui 
viennent souvent de cinq à six cents lieues ( n.' 83 ). 
Arrivés à Quanton , ils vendent le riz et les bois , 
et remportent de l'argent ou des marchandises en 
échange. 

Nous traversâmes le soir Fo-chan y bourg con- 
sidérable et peu éloigné de Quanton. On voit 
en entrant des ateliers et des magasins de briques 
et de chaux : les maisons sont grandes , bien bâties 
et construites sur une seule ligne le long de 
la rivière ; il n'y a que certains endroits où elles 
soient en plus grand nombre , et où il existe 
quelques petites rues de traverse. Il y a deux 
douanes dans ce bourg ; Tune vers le tiers de 



l4ô RETOUR 
sa longueur Fautre à l'endroit ou la rivière se 
partage en deux, et court au nord et à Test : ce 
dernier édifice est beau , bien entretenu et peu 
éloigné d'une pagode. 

Nous passâmes devant un grand nombre de 
bateaux, tous placés à côté les uns des autres et 
servant de demeures à des filles publiques ; elle* 
se tinrent constamment dehors pour nous consi- 
dérer. Nous employâmes une heure et demie pour 
traverser Fo-chan ; mais la marée nous étant con- 
traire , nos bateaux ailoient très- doucement. La 
longueur du bourg peut être d'une lieue environ. 
Les missionnaires ont beaucoup parlé de cet en- 
droit , et ils en ont , je crois , considérablement 
exagéré la population . 

Fo-chan est très-é tendu, mais ses maisons n'ont 
point de profondeur , car nous distinguions la 
campagne à travers les intervalles qu'elles lais- 
soient entre elles. Quant aux habitans , ce que 
nous en vîmes ne prouve pas qu'ils soient en très- 
grand nombre ; d'ailleurs , il en faut retirer tous 
les gens de bateaux, dont il y a une grande quan- 
tité , et dont la plupart n'appartiennent pas au 
bourg , mais viennent du dehors. 

Il n'y avoit pas long-temps que nous avions 
quitté Fo-chan , et nous faisions tranquillement 
notre route par une nuit très - obscure , lorsque 
tout-k-coup les Chinois jetèrent des cris , battirent 



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DE PEKING. l4l 
sur les bassins de cuivre , les soldats firent ré- 
sonner leur conques marines , et tous les bateaux 
allumèrent en un instant leurs lanternes : tout ce 
mouvement étoit pour prendre un pauvre Chinois 
qui, profitant de l'obscurité profonde, s'approchoir 
doucement dans son petit bateau pour tacher de 
dérober quelque chose : malheureusement pour 
lui il avoit été aperçu par les soldats, qui , ayant 
fait éteindre tous les feux, ne les rallumèrent qu'au 
moment où le mal- adroit, entouré de toutes parts 
et dans l'impossibilité de fuir , fut arrêté. 

Arrivés près des jardins de fleurs qui sont à peu 
de distance de Quanton , nous trouvâmes les Han- 
nistes qui entrèrent dans le bateau de l'ambassa- 
deur. Un instant après, notre troisième mandarin 
envoya prier M. Titzing de continuer sa route 
jusqu'à Quanton, où le gouverneur de la ville fat- 
tendoit j mais nos bateaux n'étant arrivés qu'à une 
heure après minuit , nous ne trouvâmes personne. 

[ io.] Nous descendîmes le matin à terre sans 
aucune cérémonie , et de ia même manière que 
cela se pratique lorsque l'on arrive de Macao. On 
déchargea les bateaux , et les effets furent trans- 
portés dans la factorerie Hoilandoise. Les Chinois 
apportèrent avec grand appareil , dans la matinée , 
Ja lettre de l'empereur : l'ambassadeur la reçut et 
fit le salut d'usage. 

Nous partîmes tous l'après-midi pour nous 



l4* RETOUR 
rendre de l'autre côté de la rivière, dans un jardîrt 
appartenant aux Hannistes. Aucun Chinois ne se 
présenta lorsque l'ambassadeur entra dans le ba- 
teau , mais seulement quelques marchands l'attei^ 
gnirent lorsque nous traversions Ja rivière, et les 
soldats de deux galères devant lesquelles nous pas- 
sâmes , battirent sur le bassin de cuivre et tirèrent 
trois coups de boîte. 

Arrivés de l'autre côté du fleuve , l'ambassadeur 
et M. Vanbraam partirent accompagnés des Han- 
nistes, tandis que nous restâmes dans le bateau. 
Un moment après nous vîmes passer la lettre de 
l'empereur , portée en grande cérémonie et pré- 
cédée par des Chinois habillés de faune et tenant 
à la main des espèces de masses. On déposa cette 
lettre dans une salle où MM. Titzing et Vanbraam 
furent conduits , et où ils firent le salut ordinaire 
en présence du Tsong-tou , du Fou-yuen et du 
Hopou , qui se retirèrent ensuite , ne laissant que 
le troisième des mandarins qui nous av oit accompa- 
gnés à Peking, et qui resta avec les Hannistes et 
d'autres petits officiers , pour assister au dîné et 
à la comédie qu'on nous donna. 

Il y avoit parmi ces comédiens un jeune homme 
dune figure si agréable , que lorsqu'il étort habillé 
en femme on pouvoit s'y méprendre ; nous n'a- 
vions pas même vu durant tout notre voyage une 
femme qui fût aussi Jolie. Ce comédien , qui avoit 



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DE PEKING. 143 
gagné beaucoup d'argent soit en montant sur le 
théâtre, soit en satisfaisant les goûts des gens riches 
et en pface , desiroit ardemment abandonner son 
métier pour aller jouir de sa fortune ; mais l'état 
qu'il professoit étant méprisé à la Chine , il n'osoit 
le quitter dans la crainte d'être inquiété par les 
mandarins. L'ambassadeur se retira à cinq heures, 
sans que personne se présentât pour l'accompagner. 

[11.] Le mandarin chargé des présens qu'on 
nous avoit faits à Peking et dans les autres villes , 
étant venu le marin chez l'ambassadeur pour les 
lui remettre, nous n'eûmes plus rien a démêler 
avec les Chinois , et l'ambassade fut achevée. 

C'est de cette manière que se termina une 
expédition entreprise , d'après l'insinuation des 
m^nd^rins et sur - tout de M. Vanbraam , pour 
complaire uniquement au Tsong-tou de Quanton , 
lequel auroit dû , par conséquent , en être recon- 
noissant et recevoir avec plus de distinction l'am- 
Jbassadeur à son retour de Peking. Mais les Chi- 
nois croient faire un grand honneur aux étrangers 
en les faisant jouir de l'insigne faveur de rendre 
leurs respects à l'empereur. Un édit relatif à l'am- 
Jbassade (a J, et l'exemption de droits pour le 

(a) Edit impérial donné le i." jour de la 12/ lune [12 dé- 
cembre 1794 ] de la jp.' année du règne de Kien-long. 

Un ambassadeur Angiois étant venu l'année dernière à Peking 



1 44 RETOUR 
navire qui avoit anîené l'ambassadeur , leur parurent 
plus que suffisans pour dédommager les Hollandois 
des peines et des dépenses qu'ils avoient suppor- 
tées. Les mandarins, d'ailleurs, n'ignoroient pas 
que l'ambassade Hollandoise nç venoit pas directe- 
ment d'Europe , mais étoit expédiée seulement de 
Batavia : cette connoissance et leurs opinions défa- 
vorables pour tout ce qui tient à Fétat de marchand , 



pour m'oflrir des présens , les vice-rois et les gouverneurs des pro- 
vinces lui donnèrent , d'après rocs ordres , des fêtes magnifiques. 
Animes par cette conduite bienveillante, les Hollandois , malgré 
la distance des mers , envoient également cette année un ambas- 
sadeur avec des présens ; pourquoi donc les vice-rois et les gou- 
verneurs des provinces ne l'ont-ils pas reçu avec les mêmes bon* 
neurs ! N'est -il pas, ainsi que l'envoyé Anglois, un envoyé 
Européen ! L'urbanité de nos usages ne nous oblige-t-elle pas à 
faire une réception pareille à l'ambassadeur Hollandois ! N'aura- 
t-il pas le droit de se plaindre en remarquant une différence entre 
Je traitement qu'ont reçu les Anglois et celui qu'il reçoit! Je veux 
donc qu'à son arrivée à Peking on l'accueille avec les plus grands 
honneurs , pour le dédommager de ce qu'on n'a pas fait jusqu'à 
présent. Les vice -rois et les gouverneurs des provinces doivent 
rendre à l'ambassadeur Hollandois , dans son retour , les mêmes 
honneurs qu'à celui d'Angleterre. Je veux qu'il apprenne que, lors- 
que j'ai su qu'il étoit venu de très-loin pour me rendre hommage, 
j'ai ordonné qu'il fût accueilli par un traitement splcndide , et 
que si cela n'a pas eu lieu , ce n'a été que parce que la prompti- 
tude avec laquelle il se rendoit à Peking y a m* obstacle; mais 
que dans son retour il jouira sur la route de fêtes impériales. 

Lorsque l'ambassadeur Hollandois sera instruit de mes ordres , 
il en sera certainement enchanté ; aussi j'ordonne que cet édit 
j oit publié. 

durent 



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DE PEKING. l45 
durent donc leur donner une idée moins avan- 
tageuse de l'ambassade , idée dans laquelle ils 
furent confirmés par la vente de plusieurs montres 
pendant le voyage , vente faite , il est vrai , à l'insçu 
de f ambassadeur , mais qui cependant étoit impo- 
litique, ou, pour le moins, très - inconséquente : 
tant il est vrai que , dans une entreprise aussi im- 
portante , quel qu'en soit le motif, on doit éviter 
de foire tout ce qui peut avoir la plus légère appa- 
rence de trafic , sur-tout chez un peuple qui n'ho- 
nore point le commerce. Quoique , par ses manières 
franches et loyales , sa conduite généreuse , soit 
dans la route, soit à Peking, M. Titzing se fut 
attiré l'estime des grands mandarins , il ne réussît 
pas néanmoins à les foire changer de sentiment, 
et il est aisé de s'en convaincre par ce que nous 
éprouvâmes , principalement à Quanton. Envoyer 
une ambassade chez un peuple étranger est une 
chose fort simple, mais bien choisir l'ambassadeur 
n'est pas aussi facile ; et puisque les Hollandois 
en avoxent trouvé un accoutumé aux usages et aux 
moeurs des Asiatiques , et habitué à traiter avec 
eux, il étoit inutile de lui associer un second, qui, 
avec de l'esprit et de l'amabilité , n'avoit nulle- 
ment fe caractère ferme , et propre à la place qu'il 
remplissoit. 

Si, comme on l'a vu, les Chinois traitent un 
peu lestement les étrangers qui entrent à la Chine, 
TOME 11. K 



146 RETOUR DE PEKîNG. 

néanmoins ils veillent à ce qu'il ne leur arrive 
aucun accident, et s'assurent sur -tout qu'ils sont 
sortis de leur empire ; aussi M. Titzing , à son 
départ de Quanton , après avoir pris congé du 
Tsong-tou et des principaux mandarins , fut- il 
accompagné jusqu'à Macao par trois officiers; et 
lorsque je m'embarqifai, en janvier 1796, ies mar- 
chands en prévinrent le gouvernement , par la 
seule raison que j'avois été à Peking. 

Tel est le rapport fidèle de ce qui m'est arrivé 
pendant mon voyage en Chine. Ce récit est aride 
et peu agréable ; mais j'ai cru devoir me renfermer 
dans un simple journal , et me borner à la relation 
succincte des événemens, sans y joindre des faits 
étrangers ou l'entremêler d'observations faites pen- 
dant ma longue résidence dans ce pays. J'ai préféré 
réunir ces observations , et les présenter séparé- 
ment dans dîfférens chapitres, pour que le recteur 
eût plus de facilité à trouver ce qui pourroît l'in- 
téresser. 



FIN t>U VOYAGE. 



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OBSERVATIONS 

* • 

SUR 

LES CHINOIS. 



APERÇU GENERAL* 

Là route d'un vaisseau depuis fEuropé jusque 
dans les Indes est si connue, que vouloir la décrire 
ce seroit repérer ce qu'ont déjà dit tous les voya- 
geurs ; et parler de tempêtes affreuses , ou de cal- 
mes fàtigans , raconter FennUi qu'on éprouve a 
ne voir que le ciel et la mer , dépeindre le plaisir 
qu'on ressent en apercevant la terre , c'est entretenir 
le lecteur de ce qu'il sait, ou de ce qu'il devine 
d'avance. Je me bornerai donc à dire en peu de 
mots, que partis de Brest le 20 mars 1784* nous 
vîmes Porto- Santo le 1." avril, et Madère les 
jours survans ; que nous doublâmes le cap des 
Aiguilles le 23 mai , entrâmes dans le détroit 
de la Sonde le 16 juillet > pour en sortir le 28, 
et foire route vers le détroit de Gaspard ; enfin , 
qu'après avoir essuyé quelque mauvais temps à 
rapproche des terres, nous jetâmes Fancre le 23 

K 2 



1 48 OBSERVATIONS 

août dans la rade de Macao , après une traversée 
de cinq mois et trois jours. 

Les côtes de la Chine offrent un point de vue 
totalement différent de celui des détroits. Ici, les 
montagnes sont boisées , et les plaines bien cul- 
tivées ; les arbres couvrent presque entièrement le 
sol , et croissent même jusque dans la mer ; en un 
mot tout est vert , et tout dénote une grande vé- 
gétation : à la Chine , au contraire , on n'aperçoit 
que des terres arides et des surfaces pelées ; et l'œil 
fatigué cherche vainement quelque verdure qui in- 
terrompe une vue aussi sèche et aussi stérile. 

Mouillé dans la rade spacieuse de Macao, on 
ne voit autour de soi que des montagnes : la ville 
elle-même paroît pour ainsi dire y être attachée , 
tandis qu'elle en est séparée par un bras de mer. 
Macao bâti en amphithéâtre sur une hauteur , se 
distingue de fort loin par ses maisons blanchies 
à l'extérieur ; elles n'ont qu'un seul étage, et leur 
intérieur est disposé convenablement pour un pays 
chaud. Un quai assez large règne du côté de l'est , 
devant une portion de la ville (n.° $4) , et procure 
aux habitans, pendant la chaleur, une promenade 
agréable et sans cesse rafraîchie par les vents du 
• large. La plupart des Européens qui résident k. 
Macao , logent le long de ce quai, les autres occu- 
pent la parue occidentale de la ville , et jouissent 
de la vue du port, et d'une île à laquelle la quantité 



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SUR LES CHINOIS. 1 49 

d'arbres qui la couvrent, a fait donner , avec raison , 
le nom d7/f Verte (n.° 94). C'est dans cette île que 
les Jésuites établirent autrefois leur demeure , et 
(fou y pendant la nuit , de fervens missionnaires s'é- 
chappoient furtivement pour aller prêcher la reli- 
gion dans la Chine : abandonnée maintenant , et 
solitaire, tout est détruit; les bâtimens et Féglise 
sont en ruines , et le jardin n'existe plus. Mais si 
cette île fut remarquable par remploi auquel les 
Jésuites Tavoient consacrée , elle Test encore par 
son état naturel : seule au milieu de montagnes 
dégarnies d'arbres et desséchées , elle conserve 
une éternelle verdure ; et si l'on suppose que jadis 
les terres voisines furent ombragées , et qu'elles ne 
perdirent ieur plus bel ornement que par un évé- 
nement funeste , la vue de l'île Verte doit certai- 
nement appuyer cette conjecture. 

Macao n'est pas d'une grande étendue (n.* 94 ) : 
la ville est défendue par quelques forts et par une 
muraille ; cent cinquante Cipays servent de garni- 
son , et ce petit nombre est suffisant , puisque les 
Portugais sont en paix et vivent tranquillement avec 
les Chinois. Une assez grande quantité de ces der- 
niers habitent Macao , et sont sous l'inspection d'un 
mandarin , ce qui occasionne un conflit de juridic- 
tion , qui rend la place d'un gouverneur Portugais 
très -embarrassante ; et il faut beaucoup de pru- 
dence pour tenir un juste milieu avec des gens sur- 
ît 3 



I50 OBSERVATIONS 
tout dont on dépend entièrement; car le territoire 
de Macao est si circonscrit , qu'il ne peut fournir 
à la consommation journalière des habitans, et que 
presque tout s'y apporte du dehors. II y a à Macao 
plusieurs églises et quelques couvens , dont un de 
femmes : on s'étonne d'en trouver autant dans un 
espace aussi borné , mais le zèle J'emporte sur les 
moyens. Les églises sont grandes , simples et peu 
décorées , car on ne peut parler des mauvais ta- 
bleaux qui en couvrent les murailles. Les Por- 
tugais s'y rendent assidûment tous les dimanches 
pour entendre l'office, et sur-tout pour voir passer 
les femmes : celles-ci sont vêtues de noir , et portent , 
suivant leurs moyens , la mante , le sarace ou le 
dos ; ces deux derniers habillemens , qui ressem- 
blent à des espèces de manteaux, couvrent abso- 
lument le corps. Sous Fun de ces trois vêtemens , 
une femme peut aller où bon lui semble , sans 
crainte d'être reconnue même par son mari. Les 
Portugaises de distinction se font porter en palan- 
quin et mettent la mante ; mais celles dont la for- 
tune est bornée, se contentent d'un coffre presque 
carré et peu élevé , qu'on nomme dans le pays 
Cayola / cage à poule ]. J'avois de la peine à conce- 
voir, dans les commencemens que fétois à Macao» 
comment une personne pouvoit entrer dans une 
pareille voiture ; mais je remarquai qu'avec l'habi- 
tude où sont les femmes, en Asie, décroiser ieura 



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SUR LES CHINOIS. 15 I 

jambes, elles pouvoient s'y placer facilement, ef . 
même deux ensemble. Les femmes portent com- 
munément des chapeleu, la plupart les ont en or, 
et toutes se font suivre par un nombre, plus ou. 
moins grand de servantes. 

Les Portugais se fréquentent; entre eux, et com- 
muniquent, peu avec les étrangers ; les femmes 
vivent très-retirées : l'instruction .est: foi |>Je pour les 
hommes, et bien davantage pour le sexe. Les ha- 
bitans sont basanés; ceux qui arrivent d^Europe , 
ou qui descendent de particuliers venus de Lis- 
bonne, ont le teint plus clair : en général le peuple 
n'est pas bien de figure, c'est; un mélange de Chi- 
nois , d'Indiens et de Majays. On rencontre dans 
les rues de Macao plusieurs femmes Chinoises ; 
elles portent presque toutes un parasol à moitié 
fermé , qui sert à les garantir du soleil et des yeux 
importuns ; mais ces parasols se lèvent souvent , 
sur- tout lorsque la femme Chinoise est jeune et 
jolie y ou du moins croit l'être. Il faut du temps 
pour s'accoutumer à leurs traits ; rien ne paroît 
plus extraordinaire , en effet , que de voir une 
femme avec des yeux étroits et alongés , un ne* 
retroussé mais peu saillant, des pieds très-petits, 
et marchant en chancelant. Les hommes ont la 
même figure ,. mais leur tenu est plus rembruni. 

Les étrangers résident une partie de Tannée à 
Macao, et y répandent une assex grande quantité 

K4 



IJ2 OBSERVATIONS 

d'argent , sur - tout pour les loyers de leurs mai- 
sons ; ils ont peu de liaisons avec les Portugais, 
et n'ont affaire qu'au gouverneur et au procureur 
de la ville. 

Les seuls plaisirs à Macao sont ceux de la table , 
du jeu et de la promenade. Les Anglois , qui font 
le plus de commerce , étant par conséquent les plus 
riches , dépensent beaucoup ; et comme il est ordi- 
naire à l'homme de croire que la richesse donne 
seule de la considération , les autres Européens 
font des efforts pour imiter les Anglois , et tâchent 
de ne leur céder en rien. 

Les étrangers quittent Macao en août et sep- 
tembre , époque de l'arrivée des navires d'Europe , 
et se rendent à Quanton par l'intérieur , en suivant 
le cours de la rivière (n.° pf ), 

A mesure qu'on s'éloigne de Macao , les mon- 
tagnes disparaissent et font place à des collines ; 
le terrain devient meilleur , et la campagne , rem- 
plie d'habitations éparses et ombragées , offre à la 
vue de vastes champs couverts de riz et de nom- 
breuses plantations de bananiers. Cette route, dont 
les sites environnans changent à chaque moment , 
seroit infiniment agréable , si l'on n'étoit pas obligé 
de la faire dans des bateaux du pays , et par con- 
séquent de s'arrêter devant deux douanes Chinoises 
pour y attendre la visite des mandarins , toujours 
trop intéressés k ne pas laisser échapper une occa- 



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SUR LES CHINOIS. 153 
sion aussi belle pour recevoir des présens : car 
ru sage en Asie est de ne jamais se présenter les 
- mains vides devant les gens en place , sur -tout 
lorsqu'on veut en obtenir quelque faveur. 

Le coup d'oeil en arrivant à Quanton est extrê- 
mement animé ; un grand nombre de bateaux 
parcourent la rivière en tous sens , sans crainte 
de s'aborder, la manière de ramer des Chinois leur 
permettant de passer très-près les uns des autres. 
Les factoreries occupent la longueur du quai ; ces 
maisons qu'habitent les étrangers, n'ont rien de 
remarquable pour un Européen , dont la vue n'est 
arrêtée que par les mâts élevés qui les dominent f 
et au haut desquels flotte le pavillon de chaque 
nation. Les maisons des gens du pays sont basses 
et n'ont en général qu'un seul étage. 

Les rues de Quanton sont pavées de grandes 
pierres , avec un égout en -dessous ; elles sont 
fort étroites : Fancienne rue de la Porcelaine et la 
nouvelle , qui peut avoir de quinze à vingt pieds 
de largeur, sont regardées comme les plus larges 
de la ville. Toutes sont garnies de boutiques : 
quelques-unes sont entièrement affectées à une 
certaine espèce d'ouvriers ou de marchands ; mais 
ce n'est pas cependant une règle générale. 

Lorsqu'un étranger veut se promener dans les 
ftubourgs et aller un peu loin , il faut qu'il ait la 
précaution de se faire accompagner par un soldat 



■ 



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154 OBSERVATIONS 
qui écarte les curieux et empêche les enfans de 
jeter des pierres. On peut en passant regarder les 
portes de la vijle, mais sans chercher à s'y intro- 
duire , aucun étranger ne pouvant entrer dans 
Quanton sans y être appelé par les mandarins. 
La promenade ordinaire des Européens se réduit 
au quai et à quelques rues voisines* 

La rivière est couverte de bateaux ; ils sont 
propres et bien peints : néanmoins le coup (Toril 
n'en est pas agréable; les nattes qui les recouvrent 
font un vilain effet. Chaque province a la Chine 
a, adopté une manière particulière pour la cons- 
truction de ses bateaux. Tous ceux du même canton 
sont obligés de se ranger dans le même endroit et 
auprès les uns des autres.; les bateaux des fiiies 
publiques se conforment à cet ordre. 

Si un Européen parofr curieux en arrivant dans 
un pays étranger, s'il considère avec empressement 
tout ce qui se présente à ses yeux pour la première 
fois , les Chinois ne lui cèdent point en cela : j'en a» 
vu rester toute une journée à nous considérer ; et , 
lorsque la faim les pressoit de s'éloigner, ils étoient 
bientôt remplacés par d'autres. Rien de plus sin- 
gulier que de voir ces gens accroupis sûr leurs 
talons , les genoux pliés et le corps penché en 
avant, fumer, causer entre eux et conserver pen- 
dant long- temps une posture si étrange, qu'elle 
les fait ressembler à des singes. 



SUR LES CHINOIS. 155 

Parmi ce grand nombre d'hommes qui rem- 
plissent (es rues de Quanton % on n'aperçoit que* 
rrès-peu de personnes du sexe. Les femmes des 
ouvriers et des marchands logent dans les fau- 
bourgs , et ceux-ci ne se rendent chez elles que 
lorsque leur travail est achevé. Si un Européen passe 
dans ces quartiers éloignés , les enfàns et les chiens 
annoncent son arrivée; aussitôt les femmes ac- 
courent à la porte et regardent à travers une natte 
d'ozier : ainsi la curiosité l'emporte toujours sur 
les usages. 

La route depuis Quanton jusqu'à Wampou , où 
restent les navires étrangers pendant leur char- 
gement , est riante ( ■/ ^ / ). La campagne est bien 
cultivée : on voit plusieurs habitations et deux 
grandes tours de neuf étages , bâties en pierre et 
en brique. 

Le mouillage de V/ampou est bon > mais res- 
serré. Les Européens ont leurs bancassaux dressés 
le long du fleuve et sur le bord des rivières : les 
François ont seuls le droit de demeurer sur l'Ile de 
Wampou et de s'y promener. Les Chinois per- 
mettent bien aux officiers des navires étrangers d'y 
venir, mais non aux équipages. 

Chaque vaisseau est entouré de bateaux de 
douane qui examinent tout ce qui en sort ou qui 
y entre ; mais en quittant le navire , on n'est pas 
entièrement débarrassé des visites , elles ont lieu 



OBSERVATIONS 
plusieurs fois encore avant d'arriver à Quanton. La 
Chine est un pays où Ton acquiert de la patience, 
et il en faut beaucoup avec les Chinois. Tout le 
temps que les étrangers demeurent à Quanton , 
est employé à composer la cargaison des vaisseaux: 
c'est un mouvement continuel ; mais aussitôt après 
Je départ des navires , qui a lieu en janvier et fé- 
vrier, tout est mon , et Ton ne voit que fort peu de 
inonde dans les rues. A cette époque , les Européens 
retournent à Macao. 

La température est fort chaude à Quanton dans 
les mois d'août et de septembre ; il fait froid en no- 
vembre , décembre et janvier , et même assez pour 
qu'il gèle. Cest ordinairement dans l'hiver qu'il est 
le plus commode de parcourir les faubourgs de 
cette ville , et c'est alors qu'on est plus à même 
d'examiner les Chinois. Ils ne sont pas tels que les 
peintres du pays les représentent, c'est -a -dire, 
avec de grosses têtes et une taHIe courte ; ils sont 
d'une taille ordinaire, et plutôt grands que petits ; 
on en voit de bien faits , et , dans la classe des 
porte-faix, on en trouve de très-vigoureux. Ce qui 
frappe le plus dans un visage Chinois , ce sont le» 
yeux qui sont alongés et à fleur de tête. 

L'embonpoint étant regardé à la Chine comme 
une marque d'opulence et d'esprit , il n'est pas 
étonnant que les peintres de cette nation fassent 
leurs personnages très-gros ; d'ailleurs la forme de 



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I 



SUR LES CHINOIS. IJ7 
leurs habits donne à leur taille un air fort épais : 
cependant on ne peut disconvenir que l'extérieur 
des Chinois diffère de beaucoup de celui des Euro- 
péens ; mais les juger d'après la première vue , ce 
seroit se tromper. 

La seule chose sur laquelle on sera toujours 
d'accord , en parlant de ces peuples , c'est leur 
caractère intéressé ; et si l'intérêt est par-tout le 
premier mobile des actions humaines , il Test en- 
core bien davantage chez eux. Pour peu qu'un 
Européen y reste quelque temps , il est impossible 
qu'il ne s'aperçoive pas qu'ils aiment passionné- 
ment l'argent , et qu'ils saisissent avec avidité tous 
les moyens de s'en procurer : les étrangers qui 
sont forcés de quitter Quanton , pour descendre 
à Macao et y rester pendant l'hivernage , connois- 
sent parfaitement les moyens que les mandarins 
emploient pour les rançonner. On ne croiroit pas 
que pour un voyage de trente lieues, et pour un 
seul bateau , H en coûte depuis mille jusqu'à quatre 
mille francs ; cela est cependant vrai. Les manda- 
rins , dont le caprice et l'avidité font tout le droit , 
se permettent mille vexations , bien persuadés 
qu'un étranger, ne peut se plaindre : en un mot, 
les Européens sont mal traités à la Chine, et il leur 
faut tout le désir qu'ils ont d'acquérir des richesses , 
pour leur faire supporter les désagrémens sans 
nombre qu'ils y éprouvent journellement. 



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Îj8 OBSERVATIONS 

FIGURE DES CHINOIS* 

La beauté est différemment sentie chez tous le§ 
peuples : tel visage qui nous paroît laid , hideux 
même * enchante et ravit les peuples qui y sônt 
accoutumés* Les hommes ne se ressemblent point , 
et chacun préfère sa figure , ou la croit beaucoup 
plus agréable que celle de son voisin ; on s'attend 
bien , d'après cela , que la beauté à la Chine ne doit 
pas être la même qu'en Europe. Un Chinois a la 
figure large et carrée , le front découvert ; ses 
yeux alongés , placés à fleur de tête , sont assez 
saillans pour être aperçus tous les deux à-la-fbîs 
quand on le regarde de profil ; son nez est périt 
et sans élévation entre les yeux ; sa bouche est mé- 
diocre , mais ses oreilles sont larges , aussi en tire- 
t-il un grand parti : le porte-faix s'en sert pour y 
placer sa chiroutte ou cigare , et le lettré pour 
arrêter les cordons qui soutiennent ses lunettes. 
Les Chinois ne laissent croître leur barbe qu'à 
trente ans ; ils en ont peu , sur-tout ceux qui sont 
nés dans les provinces du Sud : leurs cheveux sont 
noirs , forts et épais. 

La taille , pour être belle , ne doh pas être svelté 
et bien proportionnée; il faut dans ce pays, pour 
obtenir de la considération , être gros et replet , et 
pouvoir remplir un large fauteuil. Pendant que je 
voyageois dans ce pays avec M. Vanbraam , j'ai 



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SUR LES CHINOIS. t$p 
vu plus d'une fois les mandarins s'extasier sur sa 
forte corpulence , et lui faire dés complimens sur 
les ta/ens et les richesses qu'ifs lui supposoient en 
conséquence. Un homme avec le simple bon sens, 
mais remarquable par son embonpoint , fait beau- 
coup pîus d'impression sur les Chinois , qu'un 
homme doué de beaucoup d'esprit , mais maigre 
et de petite stature. 

Le teint des Chinois est d'un brun-cfair ; mais 
cette couleur varie suivant la qualité des individus 
et leur profession. Les coulis , les matelots , les 
ouvriers et les laboureurs , plus exposés par état à 
Tardeur du soleil, sont plus bruns et même d'un 
brun-foncé, tandis que l'homme en place a le teint 
plus clair, plus blanc et quelquefois fleuri. 

Les gens riches , fes lettrés et les mandarins, 
sont dans l'usage de laisser croître un peu les on- 
gles de la main gauche , sur -tout celui du petit 
doigt ; cet ongle a ordinairement quelques lignes. 
Cest une mode établie et qui distingue les gens 
comme il faut , car un ouvrier ne pourroit avoir 
des ongles longs , puisqu'un travail continuel Fau- 
roh bientôt privé de cet agrément. J'ai vu le man- 
darin chef de ïa police de Quanton , dont les 
ongles de la main gauche avoient près de six pou- 
ces; mais ce que j'ai pu voir, et ce qu'il faut avoir 
touché pour le croire, c'est îa main d'un médecin 
Chinois , dont Tongle le plus long avoit douze 



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l6o OBSERVATIONS 
pouces et demi , et les autres neuf et dix pouces ; 
son petit doigt n'étoit plus de rang , ce Chinois 
nous le dit avec douleur en nous apprenant qu'if 
avoit été cassé. Qu'on se figure ia peine que cet 
homme avoit prise pour que ses ongles parvins- 
sent à cette excessive longueur , ia gêne conti- 
nuelle dans laquelle il vivoit, obligé de tenir sans 
cesse ses doigts renfermés dans de petits tubes 
de bambou , dont l'usage lui avoit extrêmement 
aminci la peau. Mais s'il avoit souffert avec tant 
de constance , il s'étoit acquis en retour une grande 
considération : qu'il eût été conduit , par exem- 
ple , pour quelque dispute, devant un mandarin , 
celui-ci lui auroit donné gain de cause. Un homme 
doué d'une telle patience , auroit dit ce mandarin , 
un homme assez raisonnable pour veiller constam- 
ment sur lui-même , n'est point querelleur , il est 
incapable de s'immiscer dans une mauvaise affaire. 
Voilà ce que nous raconta notre médecin , que 
nous remerciâmes beaucoup de sa complaisance, 
et qui s'en alla intimement persuadé que la lon- 
gueur prodigieuse de ses ongles nous avoit ins- 
piré une haute opinion de sa personpe. 

Les femmes ont ia taille médiocre et assez mince, 
le nez court, les yeux fendus , la bouche petite et 
les lèvres vermeilles. Je ne parlerai pas de leur 
teint, car presque toutes mettent du fard ; les par- 
fumeurs en vendent de tout préparé , de blanc et 

de 



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SUR LES CHINOIS. l6t 
de Tose , que les Chinoises mêlent ensuite suivant 
le degré qui leur fait plaisir. J'ai vu des femmes 
dont le visage étoit d'une nuance généralement 
rose ; d'autres , chez lesquelles elle étoit pïus claire ; 
mais ce qui m'a frappé , c'est la différence de fa 
couleur de leurs mains souvent brunes , avec 
celle de leur visage communément blanc. Je dois 
avouer cependant que plusieurs Chinoises m'ont 
semblé jolies et fort agréables. On croira peut- 
être que les jeunes filles ne se fardent pas , et 
quelles se contentent des grâces naturelles à leur 
âge, mais on se tromperoit ; dès sept à huit ans 
elles commencent a se peindre la figure ; aussi cet 
usage immodéré du fard , gâtant nécessairement la 
peau , il n'y a rien de plus hideux qu'une vieille 
femme Chinoise. 

CARACTÈRE. 

Les Chinois sont actifs et laborieux; ils n'ont 
pas un grand génie pour les sciences , mais ils ont 
de F aptitude pour les arts et le commerce ; ils sont 
souples et pltans , quoiqu'orgueilleux , et méprisent 
les autres nations , auxquelles ils se croient fort su- 
périeurs , conservant en cela le caractère de leurs 
ancêtres , que Pline (a) et Ammien Marcellin (b ) 



(a) Livre VI ,*chap. 17. 

(b) Livre xxi n. 

TOME II. 



L 



i(îi OBSERVATIONS 
tious ont représentéscomme des gens doux, sobres 
et paisibles, mais semblables aux bêtes sauvages f 
par Je soin qu'ils avoient devifer la compagnie des 
autres hommes. 

Les Chinois sont intéressés et endtns a trom- 
per; j'ai vu des paysans faire avaler du sable à des 
poules , pour qu'elles pesassent davantage- Pendant 
notre voyage , les Chinois garnissoient de papier 
flntérieur des pièces de soie qu'on nous donnoit , 
pour les faire paroître plus épaisses ; et a Peking , 
les mandarins donnèrent à*M. Vanbraam , du feux 
Gin-seng pour du vrai. Les Chinois se font une 
telle habitude de la fraude , qu'ils ne croient pas 
faire mal ; c'est adresse suivant eux. lis aiment le 
Jeu et la débauche ; et sous un extérieur grave et 
décent, ils savent mieux que personne cacher leurs 
vices et leurs penchans déréglés : la preuve est 
qu'on trouve chez eux des gens qui composent des 
pièces dont le sens , à la simple lecture , n'exprime 
que de la morale, tandis que le son des mêmes 
mots signifie des choses obscènes. Humbles dans 
leurs discours , minutieux dans leurs écrits , polis 
sans sincérité , ils masquent sous un dehors froid 
un caractère vindicatif; ils ne s'aiment pas même 
entre eux , et cherchent à se nuire. Cruels lorsqu'ils 
sont les plus forts , et lâches dans le danger , ils sont 
attachés à la vie : il en est cependant quelquefois 
qui se donnent la mort ; mais le suicide est plus 



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SUR LES CHINOIS; x6$ 
commun parmi les femmes que parmi les hommes x 
chez elles , c'est l'effet de la jalousie et de la co- 
lère , ou l'envie de susciter à leurs maris quelques 
mauvaises affaires. 

Ce n'est pas que, dans un aussi vaste empire , 
il ne se trouve des gens doux , honnêtes et dé- 
sintéressés , mais il y en a moins qu'ailleurs. La 
forme du gouvernement s'y oppose : obligés de 
'vivre dans une crainte continuelle , sans cessé 
occupés à cacher leur bien , toujours forcés de 
tromper , comment une pareille contrainte n'é- 
toufferoh-elle pas chez eux les germes d'un heu- 
reux caractère ! Je rendrai cependant justice aux 
Chinois , sur leur respect pour ieurs parens et les 
vieillards ; ce respect est même si grand > qu'il se 
transmet du père qui vient de mourir, au fils aîné» 
que les frères regardent alors comme le père et 
Je chef de la maison. 

Ils sont aussi très-respectueux pour les morts ; 
mais il seroit à désirer qu'ils eussent en même temps 
plus d'humanité pour les vivans. Lorsque des sol- 
dats poursuivent une personne mandé* par un 
magistrat , ils emploient toutes sortes de moyens 
pour s'en saisir, et la maltraitent quelquefois très- 
Xudement, sans s'inquiéter si elle est innocente ou 
coupable. Un jour qu'ils avoient arrêté des vc*- 
leurs , se trouvant dépourvus de cordes pour les atta- 
cher, Us leur percèrent les mains avec un bambou, 

L a 



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1^4 OBSERVATIONS 
et les emmenèrent dans cet état. Un trait récent y 
et qui donne une idée de la barbarie des Chinois % 
c'est qu'en 1786, lorsque la disette régnoit dàns 
le Chan-tong, on y mangea de la chair humaine : 
ceci n'est pas une histoire inventée à plaisir, c'est 
un fait certain ; d'ailleurs ce n'est pas la première 
fois. A la même époque , dans la partie septen- 
trionale du Hou-kouang , trente personnes furent 
enterrées toutes vives par des gens affamés à quî 
elles avoient refusé du riz. 

On objectera peut-être que ce sont des cas 
extraordinaires : cela est vrai ; mais ils font voir que 
le caractère national , retenu par la sévérité des 
lois , se fait reconnoître lorsque certaines circons- 
tances lui rendent toute son énergie. On a dit , avec 
raison , que le Chinois est vindicatif ; il attend 
avec patience le moment favorable pour accuser 
son ennemi auprès des mandarins ; mais souvent 
celui-ci, aussi adroit, réussit, avec dès présens , à 
faire retomber sur son accusateur le châtiment 
qu'on lui préparoit à lui-même : de la naissent 
des harÉes éternelles, qui se terminent quelque- 
fois par fincendie de l'habitation d'un des deux 
adversaires. Cette conduite ne doit pas étonner 
chez un peuple qui n'est arrêté que par (a crainte, 
et non par des principes de vertu ou de saine 
morale. Les livres de Confucius existent; mais le 
peuple ne les lit pas , l'homme instruit qui les 



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SUR LES CHINOIS. I 6 5 

a lus , ne s'en livre pas moins à ses passions lorsque 
l'intérêt Je domine ; et chez les Chinois l'intérêt 
est un mobile tout puissant. 

Après avoir parlé jlu Chinois du côté moral > 
il est bon de l'examiner du côté physique. C'est 
un être dont les sens ne sont émus que par des 
impressions fortes ; aussi est-il enchanté de sa mu- 
sique qui est très - bruyante. Des exhalaisons qui, 
nous répugnent x n'affectent pas son odorat; l'odeur 
du charbon ne l'incommôâe pas, non plus que celle 
d'une chandelle chinoise que l'on a soufflée sans, 
l'éteindre parfaitement , odeur cependant extrême-: 
ment désagréable. Les Chinois dorment assez sou- 
vent , pliés en deux ; ils se couchent presque ha- 
LiJlés sur leurs nattes , en s'enveloppant d une cou- 
verture : leur sommeil est profond. 

En mangeant , ils se servent avec adresse de 
petits' bâtons pour prendre les morceaux ; mais ils, 
avalent le riz gloutonnement : ils boivent indistinct 
tement dans toutes les tasses , sans s'embarrasser 
si quelqu'un s'en est servi" auparavant. En sortant 
de table, ils prouvent de toutes les manières qu'ils 
ont bien dîné ; ils croient même que c'est une po- 
litesse de donner ainsi au maître de la maison, des 
marques de leur satisfaction. La seule chose qu'on, 
ne puisse leur reprocher, c'est de se montrer ivres.. 
Je n'en ai jamais rencontré dans cet état j et même- 
si le vin les a un peu échauffés au point que leur 



ï66 OBSERVATIONS 
visage soit rouge et enflammé, ils ont Pair embar* 
rassé lorsqu'on les regarde : aussi vont-ifs rare- 
ment alors dans les rues. En un mot , peu de 
peuples prennent autant de toin pour cacher leurs 
défauts et paroître sous des dehors réservés. 

Les Tartares ont plus de fermeté de caractère 
que les Chinois ; lorsqu'un de ces derniers est 
battu » il crie ; le Tartare , au contraire , souffre 
en sijence , ou se contente de murmurer. 

Les Tartares aiment le plaisir et la dépense; ils 
sont plus bruyans que les Chinois , mais moins 
magnifiques : ils sont durs à la fatigue et au tra- 
vail , expéditifs dans les affaires , francs dans leurs 
procédés», Hs n'écoutent que te bon sens, et fuient 
fcs détours si familiers aux Chinois. Au reste , je 
ne connois pas assez la nation Tartare , pour en 
porter un jugement ; mais , par le peu que j'en ai 
vu , elle paroît avoir des qualités qui manquent 
aux Chinois. 

INDUSTRIE. 

La réunion d'un grand nombre d'hommes les 
rend nécessairement industrieux : c'est ce qui arrive 
à la Chine ; aussi trouve-t-on peu de nations plus 
sobres et plus laborieuses. Un Chinois, après avoir 
travaillé pendant une journée entière, s'estime 
très-heureux s'il peut se procurer du riz et quelques 
Jégumes, 



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SUR LES CHINOIS. *6j 
Un désir presque inné chez les Chinois, c'est 
celui du gain : les petits enfans* rient lorsqu'ils 
voient de l'argent ; mais ce mouvement, qui n'est 
chez eux que machinal , devient par la suite le 
principe de toutes leurs actions. 

On ne peut disconvenir que les Chinois sont 
portés au travail , et industrieux par nécessité ; mais 
il y a loin de l'industrie à la perfection. Il est certain 
qu'ils ont eu avant nous certaines connoissances ; 
mais ils ne les ont pas autant perfectionnées , 
et leur attachement aux usages de leurs ancêtres 
sera toujours un obstacle à leurs progrès dans les 
arts. Ils tiennent des pays occidentaux une grande 
partie de ces connoissances ; mais , séparés du 
reste de l'univers , après avoir reçu ou inventé 
certains procédés, manquant de l'émulation qui 
existe en Europe , ils sont restés constamment au 
même point. 

Les Chinois possèdent depuis long- temps la 
boussole et la poudre à canon ; la boussole est 
encore imparfaite 9 et la poudre à canon est mé- 
diocre. Peu versés dans l'astronomie , dans les, 
mathématiques , dans la physique et dans toutes 
jes sciences abstraites*, ils ont beaucoup acquis, 
dans l'art de la teinture et dans la fabrique des. 
soies , du vernis et de la porcelaine. Le vernis du 
Japon est cependant supérieur ; les ouvrages eu 
ce genre faits dans cette île , sont plus légers et b}& 

L 4 



lé8 OBSERVATIONS 
angles mieux terminés. Ce que les Chinois tra- 
vaillent avec plus de soin et ce qu'ils font le mieux , 
ce sont les bateaux, qui joignent l'élégance à ia 
commodité. 

L'architecture chinoise mérite des éloges à cer- 
tains égards ; mais elle pèche par un côté essentiel , 
par la solidité : la sculpture est généralement mau- 
vaise. Les artisans travaillent proprement ; les ou* 
vrages en filigranes sont jolis , ceux en toutenague 
ou en cuivre blanc sont bien finis. 

Les Chinois fabriquent l'acier (a) ; mais ce 
qu'ils font avec cette matière est fort inférieur à 
ce que nous faisons en Europe. On en peut dire 
autant du verre : ils réussissent néanmoins à faire 
des lunettes ; mais , formées au hasard , chaque in- 
dividu choisit celles qui lui conviennent le mieux. 
Les ouvriers de Quanton , au lieu de verre , em- 
ploient le cristal de roche , dont ils divisent les 
morceaux en lames minces, au moyen d'un fil de 
fer qu'ils font agir comme les scieurs de pierre, 
et en employant comme eux le sable et l'eau. 

Leurs ouvriers ne sont pas aussi inventifs que 
les nôtres ; mais ils copient avec assez d'exactitude, 
et l'on doit s'attendre qu'ifs ne peuvent arriver a. 



(a) Le fer est connu depuis long- temps à (a Chine. Le 
Chouking dit que le fer vient du territoire de Leang-tchcou , 
dans le Chen-sy, 



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SUR LES CHINOIS. 169 
notre perfection , puisqu'ils emploient bien moins 
d'instrumens que nous. Cependant on peut dire 
qu'ils sont adroits en général ; ils se servent 
presque également des pieds et des mains. 

On rencontre par-tout des artisans ambulans; 
ceux qui raccommodent les poêles de fer, travaillent 
en pieine rue. Les creusets pour fondre le fer ont 
un bon pouce de diamètre ; la terre dont ils sont 
composés , est la même que celle que nous em- 
ployons en Europe. L'ouvrier reçoit sur un papier 
mouillé la matière en fusion , et la conduit dans 
les fentes et dans les trous , tandis qu'un autre 
fétend et l'unit avec un chiffon humide. Le four- 
neau est large de quatre pouces et long de huit ; 
il contient plusieurs creusets qu'on recouvre avec 
une pierre pour concentrer la chaleur. Le soufflet 
consiste dans une boîte de six pouces de largeur 
sur seize de longueur et dix -huit de hauteur. 
Cette boîte est divisée en deux portions ; celle .de 
dessus renferme les matières nécessaires , celle de 
dessous contient le soufflet , qui est composé d'une 
planchette remplissant exactement le vide de la 
boîte , et qui se tire en dehors au moyen d'une 
poignée formée de deux petites barres de fer qui 
tiennent à la planchette. L'avant et l'arrière de la 
boîte sont garnis de soupapes , et il y en a deux 
autres qui donnent dans un petit canal en bois 
qui règne en dehors , et au milieu duquel il y a un 



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I70 OBSERVATIONS 
tuyau. Lorsque l'ouvrier tire à lui le piston ou la 
planchette , il aspire l'air par la soupape du fond » 
refoule en même temps celui qui est dans la partie 
antérieure du soufflet , et le force d'entrer à travers 
la soupape dans le petit canal qui communique 
en dehors ; lorsqu'il repousse le piston , la même 
opération a lieu du côté opposé. Ce soufflet donne 
beaucoup de vent et ne fatigue pas l'ouvrier. On 
trouve aussi des Chinois qui raccommodent les 
porcelaines et les verres cassés; mais ils travaillent 
plus proprement qu'en Europe , l'ouvrier ne per- 
çant pas entièrement la pièce , mais pratiquant 
seulement deux trous de biais , dans lesquels ii 
introduit avec force les deux extrémités courbées 
de l'attache ; de manière qu'elle serre et réunit 
exactement les deux morceaux sans paroftre en 
dessus. J'ai vu des verrines qu'on avoit ainsi rac- 
commodées : on pouvoit compter plus d'une cen- 
taine d'attaches. On conçoit que dans le verre les 
attaches doivent paroître à travers la matière , et 
qu'il n'en est pas de même dans la porcelaine , où 
elles sont en dessous du plat. 

Les artisans dont on rencontre un plus grand 
nombre dans les rues , sont les barbiers. 11 est à 
remarquer que c'est là comme en France , où 
presque tous les barbiers sont d'une même pro- 
vince; ils portent avec eux tout l'attirail nécessaire % 
Vn siège , de l'eau chaude , dçs rasoirs ^ des brosses,, 



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SUR LES CHINOIS. 171 
et mille petits ustensiles que les Chinois emploient 
dans leurs toilettes. Les barbiers rasent avec soin 
tous les poils du visage, hors les cils et ïes sour- 
cHs ; ils ajustent les sourcils , nettoient les oreilles 
et tressent les cheveux. Pour se faire reconnoître , 
ils portent un fer double et recourbé, qu'ils font 
résonner en passant les doigts entre les branches 
et en les retirant brusquement. Les rasoirs chinois 
n'ont pas fa forme des nôtres ; ils sont courts , et 
carrés a leur extrémité antérieure. 

La classe la plus nombreuse après celle des 
barbiers , est celle des porte-faix : ces gens sont 
très-adroits à remuer ou porter de pesans fardeaux, 
au moyen de leviers dont ils entendent bien l'effet. 
Ils forment un corps , ont un chef et sont tous 
enregistrés. En général , tous les Chinois s'oc- 
cupent à quelque travail : il en est qui se louent 
pour porter des palanquins , d'autres vendent des 
drogues , disent la bonne aventure , font des tours 
de force > &c. ; enfin > il n'y a pas de métier qu'un 
Chinois ne fasse pour gagner de quoi vivre. 

À la Chine , tout rapporte de l'argent ; et celui 
qui vient emporter les immondices d'une maison , 
donne en échange quelques monnoies ou des lé^ 
gumes. Quelque sobres que soient les Chinois, et 
malgré leur industrieuse activité , un grand nombre 
d'entre eux néanmoins sont dans la misère : on 
M leur refuse pas l'aumône - , il est vrai; mais 



IJ2 OBSERVATIONS 
les Orientaux ont la coutume de donner fort pe» 
à-Ia-fbis. Un indigent qui a reçu la foible quantité 
de riz qui peut entrer dans l'ongle d'un Chinois , 
doit se retirer. On pense bien qu'une aumône aussi 
chétive ne peut soutenir un malheureux : c'est 
pourquoi les différens corps de métiers ont établi 
une espèce de confrérie ; chaque individu qui la 
compose contribue d'une certaine somme , et le 
fonds qui en provient sert à soulager ceux qui 
n'ont pas d'ouvrage, ou qui ont éprouvé des pertes: 
association louable et bien entendue, et qui devroit 
exister parmi toutes les classes d'ouvriers , et ches 
tous les peuples. 

ARCHITECTURE ET AMEUBLEMENT. 

L'architecture Chinoise est simple; fes 
maisons des particuliers, celles même des manda- 
rins , ont peu d'apparence au dehors : le palais de 
TEmpereur, les édifices publics, les temples, les 
tours , les arcs de triomphe , les portes des villes , 
les remparts , les ponts et les tombeaux , méritent 
seuls l'attention du voyageur. 

La forme des maisons est assez généralement, 
la même; le nombre, la grandeur des sajles et des 
cours , la dimension des colonnes , la qualité des 
bois, la dorure, le vernis, la sculpture, établis- 
sent seulement une différence entre la demeure des 
particuliers, et celle des personnes en place ; mais. 



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SUR LES CHINOIS. 1 73 

•vouloir rendre en françois la manière dont on bâtit 
à ia Chine , est une entreprise peu facile ; les ex- 
pressions manquent , et Fon est obligé de recourir 
à des locutions qui ne représentent pas au juste 
la chose qu'on se propose de décrire. Par les mots 
colonnes et galeries , il ne faut pas entendre des 
colonnes ou des galeries , dans le style Grec ; le 
vrai mot , celui qui convient le mieux a la colonne 
Chinoise , est pilier , puisque son diamètre est tou- 
jours le même dans toute sa longueur. 

L'habitude où nous sommes de concevoir fes 
choses d'après les mots qui les expriment , nous 
induit souverlt en erreur en lisant fes relations des 
voyageurs. Ces auteurs ayant devant les yeux des 
objets d'un genre tout nouveau , et forcés d'em- 
ployer des termes équivalens pour pouvoir se faire 
entendre dans leur langue , ont par ces mêmes 
expressions trompé le iecteur, qui s'est imaginé 
voir des palais , des colonnades et des péristyles , 
tandis que dans Je fond tout cela étoit fort dif- 
férent. L'architecture Chinoise n'a pas de rapport 
avec la nôtre ; s'efforcer d'en donner une expli- 
cation détaillée , c'est se charger d'une tâche im- 
possible ; je me bornerai donc à une description 
générale. 

La majeure partie des matériaux d'un édifice 
Chinois , est en bois ; le toit est supporté par 
des colonnes , mais celles-ci ne s'élèvent qu'à une 



174 OBSERVATIONS 
certaine hauteur , ou elles prennent des pièces 
transversales surmontées d'autres plus petites , et 
qui diminuent de longueur à mesure qu'elles ap- 
prochent du faîte. Les colonnes sont ordinaire- 
ment de pin ; mais , chez les gens riches , elles sont 
d'un bois recherché : le bois rouge est réservé pour 
les bâtimens de l'empereur. 

Le toit est revêtu en dessous , dans sa longueur, 
de planchettes qui supportent et cachent en même 
temps les tuiles , qui cependant sont quelquefois 
à découvert. Ces tuiles sont en forme de canal ; 
elles sont placées à côté les unes des autres, et 
les bords sont recouverts en dessus par une autre 
tuile demi-cylindrique : celles qui sont placées a. 
Textrémité inférieure du toit , sont très-bien tra- 
vaillées et d'une forme particulière. 

La structure de ces toits est singulière f mais 
agréable; les pièces de bois qui les soutiennent 
en avant sont bizarrement taillées : les extrémités 
des toits sont relevées , et dans plusieurs provinces 
elles sont ornées de figures d'animaux , ou d'au- 
tres sculptures ( n." 10 ). 

Les murailles sont en brique , en pierre ou en 
bois : les murs en brique ne sont pas généra- 
lement pleins ; ceux des maisons de Quanton , 
par exemple , qui paroissent très - solides , n'ont 
que de l'apparence , et sont creux ; ils peuvent 
avoir dix - huit pouces d'épaisseur : les briques. 



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SUR LES CHINOIS. 175 
«ont placées sur les deux faces, et liées , d'espace 
en espace , par des briques de traverse. On sent 
combien une bâtisse de ce genre doit être peu 
solide , et combien il faut être attentif à faire les 
réparations nécessaires , car sans cette précaution 
une maison s'écroule promptement. Les briques 
qu'on emploie dans la construction des maisons, 
sont cuites , ou simplement séchées au soleil , et 
recouvertes d'un mortier composé de paille hachée, 
de terre et de chaux : lorsque le propriétaire a des 
moyens suffisans, il fait mettre par-dessus un en- 
duit plus fin que le premier , et fait de chiffons 
pourris , ou de papier , bien mêlés avec de la chaux. 
Cet enduit s'étend parfaitement ; il devient bien 
uni et très -propre ; les fondemens sont peu pro- 
fonds : le plus grand défaut de l'architecture Chi- 
noise , c'est de ne pas assez soigner cette partie. 

Les maisons sont divisées par corps de bâti- 
ment , placés les uns derrière les autres , et séparés 
par des cours. Si par fois on trouve des corps-de- 
logis bâtis sur les côtés , la communication a lieu 
par des galeries couvertes ou par des corridors qui 
existent plutôt en dehors que dans l'intérieur. 

Les maisons des marchands , à Quanton , occu- 
pent un terrain long et étroit ; elles ont un étage 
au-dessus du rez-de-chaussée , et c'est toujours vers 
l'entrée de la maison , et dans une des salles la 
plus apparente qu'est placée ftdole ou Poussa. Les 



Ij6 OBSERVATIONS 
appartemens sont par le bas, mais le sol en est tou- 
jours un peu élevé , pour être à Cabri de l'humidité , 
que les Chinois redoutent beaucoup. Les pièces 
basses sont carrelées ; celles d'en haut sont plan- 
cheyées et servent de magasin ; on y monte par des 
escaliers fort mal faits , presque droits , et dont les 
marchés sont un peu hautes : en général, les archi- 
tectes Chinois n'entendent point ce genre de cons- 
truction. 

Les murs de clôture dans l'intérieur des maisons , 
ou ceux qui environnent les petites cours, dans les- 
quelles on trouve toujours des arbustes, des fleurs 
et de grandes jarres remplies de petits poissons , 
ne sont pas pleins , mais évidés en partie et fermés 
avec des briques de différentes formes, artistement 
travaillées à jour : les Chinois aiment beaucoup ces 
sortes de briques, et les emploient par-tout. 

L'habitation d'un homme riche diffère un peu 
de celle dont je viens de parler ; elle est toujours 
précédée d'une grande cour où logent les portiers , 
et qui est entourée de galeries et d'un grand pé- 
ristyle dont le toit est soutenu par des colonnes , 
qui sont d'inégale hauteur et reposent sur des so- 
cles de pierre ou de marbre. Cette cour est fermée 
par trois grandes portes en bois ; celle du jnilieu 
ne s'ouvre jamais que pour les gens de distinction ; 
les autres personnes passent par les portes de côté ; 
le maître même du logis suit cet usage , a moins 

qu'il 



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SUR LES CHINOIS. l*J*f 
quHI ne sorte en cérémonie. Après ces trois portes 
on trouve une autre cour, un second bâtiment 
dans lequel réside l'idole , et enfin , une troisième 
cour qui fait face à l'appartement principal , et qui 
est peu éloignée des cuisines et des chambres des 
domestiques. Cet appartement, composé de plu- 
sieurs pièces , donne par derrière sur les jardins , 
et communique par des galeries avec celui de9 
femmes , qui est plus ou moins éloigné , suivant Té- 
tendue du terrain. Les cours, chez les mandarins, 
sont spacieuses et environnées de salles destinées 
pour les personnes qui ont des affaires à traiter 
avec le maître du logis , et qui sont obligées de Fat* 
tendre ; elles sont en outre entourées de barrières 
et décorées à l'entrée par trois portes de bois et 
par des figures d'animaux, en bronze ou en pierre 
(n. e joj. En général , chez les Chinois , les cours et les 
jardins occupent la majeure partie de l'habitation. 

L'intérieur des maisons est peu décoré , mais 
propre; les murs sont tapissés avec du papier blanc: 
quelques dessins à l'encre , dont les Chinois font 
grand cas, une estrade, des tables, des chaises de 
bois verni , bien lourdes , et couvertes , dans cer- 
taines cérémonies, d'un drap rouge, des plats de 
porcelaine remplis de cédrats , des vases de cuivre 
pour brûler des parfums, enfin des lanternes (a) , 

" 1 — ' i 

(a) Les lanternes sont d'une forme très-variée , et coûtent 
TOME II. M 



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tjH OBSERVATIONS 

vojià tout ce qui fait l'ornement d'un appartement 

Chinois. 

Les fenêtres des nuisons sont garnies avec des 
coquilles minces et asser transparentes , ou avec 
du papier : cette manière n est pas suffisante pour 
garantir du froid ; mais , dans les pays chauds , 
où le froid ne se fait sentir qu'à une certaine 
époque de l'année , on n'a pris aucune précaution 
pour s en préserver. Dans le Petcheiy et le Chan- 
tong , où il gèle , on a soin de coller herméti- 
quement les fenêtres ; d'ailleurs on met en outre 
une poêle de charbon embrasé dans la chambre , 
ou bien on allume du feu dans le petit four qui 
est à Tentrée de f estrade placée au fond de la pièce , 
et sur laquelle on couche. Ches les gens riches , 
à Peking , les fourneaux sont plus grands ; ifs 
passent sous les appartenons , et on les chauffe 
par dehors. 

Les Chinois ne laissent pas entrer dans leurs 



souvent fort cher : il y en a qui, par le moyen de la fumée, font 
mouvoir des figures; les simples sont composées d'un réseau de 
fi\s de bambou recouvert en papier; tes autres sont de soie, d'ivoire 
ou de corne. Les Chinois savent fondre cette dernière matière, et 
en fabriquent de grosses lanternes d'une seule pièce. 

Les vases de cuivre pour brûler les parfums , sont bronzés et 
quelquefois d'une forme bizarre ; il y en a de fort curieux pour 
la forme et pour la couleur ; j'en ai vu un qui étoit d'une cou- 
leur bleuâtre; les Chinois disoient qu'il étoit antique et en deman- 
d»ieoc cent taëls [ 750 livres ]. 



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LES CHINOIS. Ï79 
chambres à coucher, et il est rare qu'on y puisse 
pénétrer. Leurs lits sont massifs, unis, et quel- 
quefois sculptés. Un moustiquaire de gaze pendant 
fêté , ou des rideaux d'étoffe de soie en hiver, avec 
une bande pareille d'environ un pied de large , 
faisant le tour du lit par en haut , en compo- 
sent toute la garniture* On y ajoute un éventail , 
des sachets <Todeur, et deux agraffes en cuivre 
pour soutenir fe moustiquaire. Les matelas sont dé 
coton : en un mot , la forme du lit et la richesse 
de ia garniture sont analogues au rang ou à il 
fortune du propriétaire. 

Les Chinois mettent rarement des glaces dans 
leurs appartenons ; nous n'en vîmes qu'une seule 
dans la maison que nous occupâmes à Ping-yuen-* 
bien, ville du Chan-tong : elle étoit placée au 
fond de ia salie , et montée dans un châssis de bob 
posé debout, de manière qu'il étoit facile de le 
porter où l'on vouloit. 

Si les Chinois ne paroissent pas fort occupés de ia 
décoration de leurs maisons, ils le sont au contraire 
beaucoup de la construction de leurs portes. Che* 
eux une porte ne doit pas être placée en face d'une 
autre ; et lorsqu'on ne peut éviter cet inconvénient, 
on met en avant une espèce de paravent en bois* 
dont l'effet est de les préserver des mauvais génies 
et de s'opposer a leur libre passàge. Il est rare de 
parvenir dans Fappartement principal en suivant 

Ma 



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*8o OBSERVATIONS 

un chemin droit; il faut toujours passer pâr*dèi 

portes latérales ou traverser quelques pièces. 

La porte extérieure des maisons est rarement de 
niveau avec le mur de face ; elle est plus ou moins 
enfoncée et presque toujours à l'abri. Les autres 
portes , et principalement celles de l'appartement 
des femmes , ont différentes formes. On en voit qui 
imitent un éventail ou une feuille ; mais la porte 
par excellence, la porte du bonheur , est celle de 
forme ronde ; celle-ci a la vertu , suivant les idées 
Chinoises , d'arrêter les génies malfàisans et de ga- 
rantir le propriétaire du logis de leurs malignes 
influences. 

Telle est la construction des maisons des Chi- 
nois ; mais de l'habitation d'un mandarin , composée 
de galeries , de péristyles , et d'un grand nombre 
de pavillons peints et vernis , dont les toits , quel- 
quefois doubles , sont à pans recourbés, il y a loin 
au simple logement d'un particulier , et encore plus 
à l'humble réduit d'un paysan. Les habitations des 
villes occupent peu d'espace ; une petite cour et 
deux ou trois chambres surmontées d'un toit peu 
élevé, suffisent pour loger une famille entière. 

La demeure des gens de la campagne est encore 
plus chétive ; des murs en terre à peine recrépis , 
un méchant toit en paille, mettent à l'abri plusieurs 
individus. Si l'on trouve à la Chine , dans certains 
cantons , de bonnes maisons , on en remarque un 



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SUR LES CHINOIS. l8l 
plus grand nombre qui sont entièrement délabrées. 
Dans le Petchely et une partie du Chan-tong, les 
maisons des paysans sont basses , le toit en est 
presque plat et l'aspect misérable ; dans le Kiang- 
nan elles sont meilleures ; dans le Tchekiang elles 
sont bien construites et solides ; enfin ,, dans le 
Kiang-sy et le Quang-tong on en voit encore quel- 
ques-unes de bien bâties , mais c'est ordinairement 
la plus petite quantité. 

Parmi le nombre d'édifices publics qu'on aper- 
çoit en voyageant à la Chine , ceux qui appar- 
tiennent a l'Etat attirent l'attention , soit par leur 
grandeur, soit par leur genre de construction. Les 
maisons, par exemple, qui servent aux examens des 
étudions , occupent un terrain spacieux ; elles ren- 
ferment beaucoup de salles , et principalement 
une pièce d'une grande étendue, qui sert à ceux, 
qui composent. A Ho-kien-fou , dans le Petchely % 
cette pièce étoit vaste et remplie de petits piliers 
en brique. Les temples sont grands et bien bâtis ^ 
généralement composés de larges cours, de pavil- 
lons pour les idoles., de jardins , et de tous les bâti- 
mens nécessaires au logement ou aux besoins 
des bonzes. Le plus bel ornement de ces temples 
consiste dans une tour élevée : tous n'en ont pas 
cependant , et ce n'est que dans le Kiang-nan que 
nous en vîmes un plus grand nombre. Ces tours 
30m formées de plusieurs étages (n. ex 1$, 16 et jfjz 

■ 

Mi 



l8l OBSERVATIONS 
elles ressemblent a celles qu'on rencontre h rap- 
proche des villes , mais elles sont d'une forme plus 
agréable. 

Les tours que Ton voit auprès des villes , se 
nomment Ta; elles sont très -solides , et ont été 
construites avec beaucoup plus de soin qu'on ne 
le fait actuellement. La tour de la pagode du lac 
Sy-hou le prouve (n.* }6) ; dégradée par les pluies , 
par le temps et par la foudre , elle subsiste tou- 
jours , quoiqu'elle compte quinze cents ans d'an- 
tiquité ; les briques en sont rouges et encore en 
Bon état. 

Ces tours varientpar la hauteur (n." 17, 24, 4$ \ 
4$,76, S/), et peuvent avoir depuis quatre- vingts 
dix jusqu'à cent soixante-dix pieds ; constamment 
partagées par étages, mais toujours en nombre 
impair , elles s'élèvent plus ou moins suivant l'im- 
portance de la ville près de laquelle elles sont 
situées. La plus haute que nous ayons vue et qui 
avoit onze étages , est celle de la ville de Kao-tang- 
tcheou dans le Petchely. Il est difficile de dire le 
but que se sont proposé les Chinois en bâtissant 
ces tours. Sont-elles pour l'ornement, ou sont-elles 
pour l'utilité ï Comme leur élévation n'est pas tou- 
jours la même, on peut croire qu'elles n'ont été 
construites que pour l'ornement : car , pourquoi 
airroient- elles moins d'étages auprès des petites 
villes , et un plus grand nombre auprès des grandes, 




SUR LES chinois: l8j 
si Ton suppose qu'elles ont servi à faire des signaux! 
La seule raison qu'on pourroit donner pour expli- 
quer leur plus ou moins de hauteur , c'est que 
l'usage qu'on en fa i soit étant circonscrit an district 
des villes, leur élévation étoit en raison de son 
étendue. La plupart de ces tours n'ont plus d'es- 
caliers intérieurs , le temps les a détruits; les murs* 
sont en brique , et plus ou moins épais , suivant fa 
hauteur de ces édifices : la forme extérieure varie 
aussi , et les fenêtres pratiquées à chaque étage ne 
sont quelquefois que figurées. 

Mais , si presque à chaque pas on rencontre de* 
tours, on voit un bien plus grand nombre d'arcs 
de triomphe. Ces monumens , nommés en chinois 
Pay-leou , ont été élevés en l'honneur de quelques 
personnages recommandâmes , et servent égale- 
ment de décoration. Nous en v?mes beaucoup de 
bâtis pour conserver la mémoire de femmes qui 
étoient restées veuves : au reste , H faut la permis- 
sion de l'empereur pour les ériger ( n." / , 12 , 

Un grand défaut de ces édifices, c'est d'être très- 
massifs par le haut. Ce défaut se remarque sur-tout 
dans Tare de triomphe de Sou-tcheou-fou , comme 
on peut en }uger par le dessin que j'en donne 
(n.° jj/; il est vrai que c'est le plus considérable 
que j'aie vu : les autres étoient plus légers. Ils se* 
resffemjblent presque to«s pour fa forme : un seuî 

M 4 



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ï84 OBSERVATIONS 
que nous vîmes le 2 3 mars , avoit une construction 
tout-à-fait différente (n.° j$J. Lorsque ces édifices 
sont en bois , on choisit toujours les plus précieux 
ou les plus solides ; on les soutient avec de longues 
perches , ainsi qu'on peut le voir dans le dessin 
de 1 arc de triomphe de la ville de Yang-tcheou-fou 
( n.° 12). Lorsqu'ils sont en pierre , toutes les pièces 
sont à tenons et à mortaises , et assemblées de la 
jnême manière que si elles étoient en bois. 

Les arcs de triomphe, qui sont toujours com- 
posés de trois portes , dont la plus élevée est celle 
du milieu , n'excèdent pas vingt à vingt-cinq pieds 
de hauteur , et sont ornés de fleurs sculptées et de 
figures : les mieux travaillés en ce genre sont ceux 
de Hang-tcheou-fbu. A Peking et dans beaucoup 
de carrefours de cette capitale , on en trouve plu- 
sieurs entièrement en bois : celui du pont appelé 
Jou-kiao en donne une idée ( n.° 2 ). 

Les édifices consacrés à Confucius sont tous 
construits sur un même modèle , et ne diffèrent 
entre eux que par la grandeur. Le monumqfit 
de ce genre qu'il nous a été possible d'examiner 
avec le plus de soin , est celui de la ville de Nan- 
luong-fou. 

L'entrée est composée de trois grandes portes 
donnant sur une vaste cour , au milieu de laquelle 
il y a un pont de trois arches bâti sur, un bassin. 
Au fond de cette cour on voi,t encore trois porter 



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SUR LES CHINOIS. 185 
pareilles aux premières, et une galerie : ces portes 
restent fermées , et Ton entre par une petite porte 
fatérale dans une seconde cour , ayant de chaque 
côté plusieurs grandes salles où Ton voit des tables 
sur lesquelles sont gravés les noms des Chinois 
qui se sont illustrés. Un pavillon entouré d'une 
colonnade, surmonté d'un double toit, occupe le 
fond de la cour , et renferme la statue de ce phi- 
losophe. 

Les portes des villes n'ont pas d'ornemens ; elles 
sont voûtées et pratiquées dans l'épaisseur des 
murs. On peut voir au mot Fortification la ma- 
nière dont les Chinois les construisent. Je ne dirai 
rien non plus des tombeaux , que je décris en par- 
lant des funérailles ; mais je terminerai cet article 
en donnant ia description des ponts , qui , s'ils 
étoient mieux bâtis, et si les Chinois mettoient 
plus de soin à placer les pilotis qui servent dans 
leur construction , dureraient plus long-temps. Ces 
ponts sont très-jolis lorsqu'ils sont nouvellement 
faits ; mais il faut peu de chose pour les renverser : 
nous rencontrâmes effectivement , en plusieurs en- 
droits , des ouvriers occupés à relever les pierres 
de ponts qui s'étoient écroulés, et dans d'autres 
places on n'en voyoit pas même le moindre vestige. 

Les ponts Chinois sont quelquefois plats ; mais 
généralement on y monte des deux côtés par une 
pente douce \ ils sont en pierre , en brique. ou 



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lS6 OBSERVATIONS 
en bois. Cefuî qu'on voit avant d'être à Sou-tcheou- 
fou est très-élégant (n* ty) ; il consiste en trois 
arches, dont celle du milieu est beaucoup plus 
élevée. Pour augmenter fa solidité de ce pont , 
on a placé sur les piles des longues pierres de- 
bout, dont chaque extrémité entre dans un trou 
pratiqué dans une autre pierre qui traverse Pépais- 
seur du pont. Ce moyen ne réussit pas toujours, 
parce que les entailles n'étant jamais bien pro- 
fondes, elfes ne peuvent s'opposer au moindre 
effort du ppnt , ni empêcher qu*il ne s'écarte 
lorsque Tun des pilotis vient à fléchir. 

Le pont de Tsin-kîang-fou (n.° 14), que nous 
passâmes le 16 mars , n'a qu'une seufe arche, dont 
le diamètre peut être de trente à trente-cinq pieds ; 
sa forme est en fer-à-cheval , et fes cotés , au fieu 
de tomber d'aplomb , sortent de la perpendicu- 
laire en arrivant sur fes pifes : if est vrai que dans 
cet endroit les preires entrent dans une entaille; 
mais déjà une pierre d en bas s'étoit dérangée ; 
si elle vient à manquer, fes autres tomberont bien- 
tôt, et le pont s'écroulera infailliblement. Les pierres 
ne servent que de revêtissement; elles sont hautes, 
étroites et taillées en portion de cercle ; entre ces 
pierres , qui peuvent avoir de quatre à douze pieds 
de longueur , on en place de plus petites, disposées 
par chaînes , d'environ un à deux pieds en quarré- 
La <ilef , composée de çes petites pierres longues v 



1 



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SU* LES CHINOIS. 1 87 

n'étant pas assez épaisse , ne lie pas , comme en 
Europe, toutes les parties du pont, de manière 
que l'ouvrage pèche essentiellement du- côté de la 
solidité. 

Il y a cependant en Chine des ponts très-anciens, 
mais aussi les arches en sont plus petites et autre- 
ment disposées ; elles ne sont pas toujours cin- 
trées; , nous en vîmes de plates , de rondes et de 
forme gothique. Ces ponts sont garnis de garde- 
fous , et ornés de figures d'animaux en marbre ou 
en pierre. Nous en traversâmes plusieurs avant 
d'arriver à Pékin g , et après avoir quitté cette ville , 
le plus considérable est celui de Tso-tcheou. II 
est partagé en deux par une petite He , et sa lon- 
gueur est de près de six cents pieds ; le parapet 
est composé de tables de marbre d'environ she 
pieds de long , engagées par des rainures dans 
un grand nombre de piliers hauts de quatre pieds , 
décorés en plusieurs endroits cféléphans en mar- 
bre , qui parolssent bien travaillés. Le pont sur 
lequel nous passâmes le 5 mars , et qui est bâti 
à l'extrémité du 1ac nommé Lo-ma^hou , et près 
du canal impérial , est solide ; les arches en sont 
plates, et formées par de grosses pierres; il est 
droit et précédé d'une longue chaussée. Ceux 
que nous vîmes dans les environs de la digue , 
étoient en brique et fort mauvais ; Teau de la pluie 
paroissoit filtrer à travers, et ils étoient si délabrés , 



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1 88 OBSERVATIONS 
que les voituriers n'osoient passer dessus. On 
construit aussi des ponts en bois , soutenus par des 
piles en pierre : des solives sont placées alterna- 
tivement dans un sens opposé , et lorsqu'elles 
sont parvenues à la hauteur requise , on étend 
d'une pile à Fautre de longues poutres pour for- 
mer le plancher. Cest de cette manière que le 
pont de Nan-hiong-fou ( n. a 78), dans la pro- 
vince de Quang-tong, est construit ; il est bordé 
de garde-fous , mais tous les ponts n'en ont pas > 
ce qui les rend très-dangereux , sur-tout lorsqu'on 
y passe ia nuit. En traversant un semblable pont le 
12 décembre, pour nous rendre a Kieou-kiang- 
fou , nous pensâmes tomber dans l'eau. Lorsque 
quelque accident a rompu une des arches d'un 
pont, on place des poutres (Tune pile a l'autre, et 
l'on rétablit de cette façon la communication. Il y 
a aussi des ponts entièrement composés de pierres 
plates , attachées les unes aux autres par des cram- 
pons de fer ; ces ponts sont bâtis dans des endroits 
où il ne passe pas de charrette , et par conséquent 
fatiguent peu. 

On voit un grand nombre de ponts sur le grand 
canal , et sur les petits bras de rivière adjacens : 
il y en a d'une seule arche , d'autres de deux % et 
quelques-uns de cinq. Un très-joli , est celui de la 
ville de Fou-hiang-rhien , dans le Tche-kiang ( n. 9 64) , 
près duquel nous passâmes le a 8 nws ; il a trois 



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SUR LES CHINOIS; 189 
arches , outre deux petites dans les piles ; il n'est 
pas construit sur la rivière , mais sur un torrent 
qui paroît devoir se ■ gonfler beaucoup dans cer- 
taines saisons. Ii est fâcheux que le gouvernement 
ne donne pas assez d'attention à ces constructions, 
et qu'il n'ordonne pas de faire ce qui est néces- 
saire pour les rendre plus solides ; mais à la Chine 
tout est routine , et l'on ne change jamais de mé- 
thode. 

On conçoit, d'après ce que je viens de dire, 
que l'architecture Chinoise, différant beaucoup de 
celle des Européens , il n'est pas aisé de la décrire ; 
mais on s'en formera une plus juste idée en jetant 
les yeux sur les dessins que j'ai faits de différens 
édifices , qu'en lisant une description qui , pour 
être fort longue, n'en seroit peut-être pas plus 
intelligible. 

JARDINS. 

Les Chinois, dans la disposition de leurs jar- 
dins, recherchent une bonne exposition , la salu- 
brité de Tair , et principalement l'éloigriement des 
voisins et des curieux. Chez un peuple où la poly- 
gamie est permise , et par conséquent la condition 
des femmes désagréable, le premier soin d'un mari 
doit être de leur procurer quelque délassement et 
de les soustraire aux yeux des étrangers. L'art des 
jardins , chez les Chinois , consiste à copier la 



I^O OBSERVATIONS 
nature : imiter ses beautés et rendre ses désordres* 
sont chez eux le comble du génie. Au lieu de ces 
allées plantées avec symétrie , au lieu de ces ter- 
rains uniformes qu'on voit dans les jardins d'Eu- 
rope , on ne trouve dans ceux de la Chine , que 
des sentiers tortueurt , des arbres épars et Jetés au 
Jiasard , des collines boisées ou stériles , des vallons 
profonds et des passages étroits * dont les cotés 
escarpés et coupés à pic sont hérissés de rochers , 
et offrent aux yeux quelques misérables arbustes. 
Extrêmement bizarres dans la composition de leurs 
jardins , les Chinois aiment a rapprocher , sous 
fe même coup d'œil , des terres cultivées et des 
champs arides; ils s'appliquent, sur-tout, à ren- 
dre le terrain inégal , et à le couvrir de rochers 
factices ; ils creusent des cavernes dans les mon- 
tagnes ; ils élèvent sur les pentes des pavillons à 
moitié renversés, et tracent à travers ces désor- 
dres d'une nature imaginaire , des sentiers qui, tou- 
jours disposés en lignes obliques , et revenant sans 
cesse sur eux-mêmes , prolongent pour ainsi dire 
letendue du terrain , et doublent le plaisir de la 
promenade. 

L'eau , lorsqu'il est possible de s'en procurer , 
après s'être précipitée du haut des collines, et 
s'être ouvert une route à travers les rochers, par- 
court ordinairement les jardins en différens sens , 
et se rend ensuite dans un étang sur lequel cte» 



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SUR LÊS CHINOIS. Ipt 
barques (Tune forme élégante procurent aux fem- 
mes l'amusement de la pêche et le charme d'une 
douce fraîcheur. 

Des pierres jetées au hasard et s'avançant jusque 
dans Feau , soutiepnent les terres qui bordent ces 
canaux , et eu rendent les contours irréguliers ; ça 
et là des arbres isolés et des saules pleureurs ré- 
pandent une ombre mélancolique sur un terrain 
couvert de sable et de coquillages. 

Les larges feuilles du nénuphar et ses fleurs en 
forme de tulipes, couvrent la surface des étangs, 
tandis que mille petits poissons d'une couleur bril- 
lante en parcourent l'étendue , ou se tiennent à 
l'abri de la chaleur parmi les joncs qui leur servent 
de retraite. 

De petites îles ornées de pavillons et d'arcs de 
triomphe , occupent le milieu de ces bassins ; et 
des ponts d'une structure bizarre , bâtis sur les 
différens canaux , entretiennent par-tout un pas- 
sage facile. 

Tel est le goût des Chinois ; ils ne cherchent 
dans leurs jardins qu'à contrefaire la nature et à 
rassembler et représenter en petit tout ce qu'un 
vaste pays peut offrir de pittoresque et d'intéres- 
sant. 

De pareils jardins demandent des emplacement 
considérables ; mais les Chinois n'en ayant pas 
toujours, et leur défaut étant d'être constamment 



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Ip2 OBSERVATIONS 
attachés à leurs mêmes idées, sans considérer la 
grandeur ou la petitesse du local , il en résulte que 
leurs jardins présentent souvent une trop grande 
multitude d'objets , et sont extrêmement confus. 

On connoîtra facilement , d'après le plan du 
jardin de la maison qu'occupoit M. de Grammont 
(n.° 90 J, à Quanton, la méthode que suivent les 
Chinois dans l'arrangement de leurs jardins. Dans 
ce pian , les bâtimens occupent une grande partie 
du terrain : les allées ne sont pas considérables , 
mais elles suffisent pour des femmes Chinoises , 
qui marchent peu , ne peuvent supporter la fati- 
gue , et sont obligées de se reposer souvent dans 
les pavillons que l'on multiplie exprès pour qu'elles 
puissent s'y arrêter. Cette maison , située dans 
le faubourg de Quanton , étoit bien entretenue 
lorsqu'elle étoit entre les mains du propriétaire 
Chinois ; mais maintenant qu'elle est abandonnée , 
une partie menace ruine ; plusieurs pavillons ont 
fléchi et sont près de tomber , ce qui provient de 
la mauvaise manière dont les Chinois disposent les 
pilotis qu'ils emploient pour asseoir les fondemens 
des maisons bâties sur le bord des canaux. 

Les hannistes de Quanton ont plusieurs jardins 
de l'autre côté de la rivière , à Honan ; l'un est 
fort resserré et n'offre qu'un étang coupé par une 
chaussée avec quelques petites allées bornes en 
partie par des bamboux fort élevés, qui masquent 

le» 



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St/R LES CHINOIS. I93 
les murailles ; un autre est beaucoup plus vaste, et 
peut donner une idée des jardins Chinois. Le pro- 
priétaire a fait élever presque au centre de rempla- 
cement un grand pavillon pour y déposer le corps 
de son père, et fa entouré d'un canal qui traverse 
ensuite le jardin , et se rend dans un étang con* 
sidérable ; le reste du terrain est rempli de pavil- 
lons , de ponts , et garni d'arbres et de fleurs ; les 
allées vont en serpentant, et sont formées de 
cailloux de plusieurs couleurs , représentant dif- 
férens dessins ; mais dans un endroit on s'est con- 
tenté de placer sur le sol , à la distance d'un pied 
les unes des autres , des pierres de deux pieds de 
long, et de huit pouces d'élévation, pour se pré** 
server de fhumidité. 

J'espérois , lorsque j etois à Pekirtg , pouvoir exa- 
miner les jardins de l'empereur, mais je n'en ai vu 
qu'une portion; ils sont, en grande partie, occu* 
pés par une rivière dont les bords plantés d'arbres 
ombragent plusieurs pavillons , qui paroissent fort 
jolis au dehors , mais qui sont mesquins en dedans. 
La vue des jardins de l'empereur, prise de dessus 
le pont, est belle (n.° 2) , et le paysage est vrai- 
ment magnifique. Je ne parlerai pas des jardins de 
Yuen - ming - yuen , ce que j'en ai parcouru ne 
mérite aucune attention , quoique l'endroit où nous 
étions placés, fût destiné pour les fêtes que l'em- 
pereur donne à sa cour et aux ambassadeurs. 

tome 11, N 



Ip4 OBSERVATIONS 

La seule occasion où j'ai été à même de juger 
du goût des Chinois dans la distribution des jar- 
dins , fut lorsque je visitai celui de l'empereur, situé 
au -delà de la ville de Yang-tcheou-fou. 

Ce jardin est très - spacieux , mais tellement 
rempli de bâtimens , de pavillons , de corridors , 
de ponts et d'allées , que son étendue en paroit di- 
minuée de moitié. Les édifices sont en mauvais 
état; l'eau ne coule plus dans le canal, et le pont 
de bois construit au-dessus , et qui va en serpen- 
tant , étoit si délabré , qu'il ne put me supporter. 
Les aljées sont tortueuses et garnies de cailloux ; 
Its rochers factices sont seuls bien conservés. Les 
arbres sont beaux et font un bel effet ; enfin Fen- 
semble de ce jardin, dont un grand étang occupe 
une bonne partie , est extrêmement curieux , mais 
trop confus et trop ramassé. Autrefois l'empereur 
]e visitoit de temps en temps , mais il n'y vient 
plus ; aussi tout souffre de son absence. 

Les jardins que nous avons vus auprès du lac 
Sy-hou, à Hang-tcheou-fou , ont dû être, très- 
beaux lorsqu'ils étoient en bon état ; mais, corn m*, 
je l'ai dit plus haut , les ouvrages des Chinois 
demandent un entretien continuel , et pour peu. 
qu'on les néglige, ils sont bientôt détruits. 



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SUR LES CHINOIS. Jpf 
CANA V X. 

y 

Là. Chine est coupée par un nombre infini 
de rivières et par des canaux qu'on a multipliés 
autant qu'il a été possible, non -seulement pour 
fertiliser les campagnes, mais dans la vue d'ou- 
vrir des communications et de faciliter les trans- 
ports. Le commerce se fait généralement par eau : 
les Chinois qui voyagent d'une province à l'autre, 
préfèrent cette voie , et ne prennent la route de 
terre que dans des circonstances pressées. On peut 
aller de Quanton a Peking constamment en ba- 
teau , excepté pendant un seul jour employé à 
parcourir par terre l'espace qui sépare Nan-hiong- 
fou et Nan-ngan-fbu. En sortant de cette dernière 
ville, on descend la rivière jusqu'au lac Po-yang ; 
on entre ensuite dans le fleuve Yang-tse-kiang , 
qu'on ne quitte qu'au-delà de Nanking à Koua- 
tcheou , pour suivre alors le canal impérial qui 
conduit à Peking. 

Ce canal est d'une grande étendue, mais avant 
d'indiquer le temps auquel if a été commencé , 
if est à propos de parler de deux grandes rivières 
qui partagent la Chine , en coulant de l'ouest à 
l'est, et dans lesquelles le canal vient aboutir. Le 
Hoang-ho , ainsi nommé de la couleur de ses eaux 
Jaunes et tourbeuses, prend sa source par les 

N a 



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%p6 OBSERVATIONS 
trente-cinq degrés de latitude , dans les montagnes 
de Kokonor en Tartarie. Après avoir parcouru 
une portion de ce pays , il entre en Chine par les 
provinces de Chen - sy et de Chan -sy , traverse en- 
suite le Honan , une partie du Kiang- nan , et se 
jette , après Une course de six à sept cents lieues , 
dans la mer orientale. 

Ce fleuve n'est pas aussi large que le Kiang : 
à Pe-tsiu-tcheou, où nous le traversâmes, il peut 
avoir de trois à quatre cents toises de largeur ; il 
étoit très-sale et charioit pour lors des glaçons. A 
notre retour, lorsque nous le passâmes à Yang- 
kia-yn , vingt-cinq lieues au-dessus de son embou- 
chure , sa largeur étoit de cinq à six cents toises. 
Les rives du Hoang-ho sont d'une terre argileuse 
jaunâtre, dont ses eaux sont imprégnées. Ce fleuve 
est rapide , et cause souvent de grands ravages en 
se débordant ; c'est pour le contenir et s'opposer à 
ses dégradations qu'on a construit des chaussées 
faites avec de la paille entremêlée avec de la terré , 
et qu'on a élevé dans les environs de la ville de 
Sou-tsin-hien la forte digue qui le prolonge pen- 
dant près de vingt lieues. 

Cet ouvrage considérable est confié aux soins 
d'un grand mandarin , qui en a l'inspection et qui 
veille à ce qu'il soit bien entretenu. La digue peut 
avoir de vingt-cinq à trente pieds de large au som- 
met ; sa hauteur est de quinze à vingt pieds , et son. 



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SUR LES CHINOIS. I97 
•épaisseur par le bas de quarante à quarante-cinq 
pieds ; elle va en talus des deux côtés. 

Le Kiang, situé plus au sud que le Hoang-ho, 
prend sa source dans le pays des Tou-fan , par les 
trente-trois degrés de latitude , et traverse une partie 
des provinces de Yunnan, de Setchuen , de Hou- 
kouang et de Kiang-nan ; son cours est de plus de 
sept cents lieues. En se jetant dans la mer orientale 
au trente-deuxième degré de latitude , il a formé , 
suivant le rapport des Chinois , une île considé- 
rable, nommée Tsong-ming, qui peut avoir vingt 
lieues de long sur six de large. 

Ce fleuve est profond , mais son cours n'est pas 
aussi rapide que celui du Hoang-ho. AKieou-kiang, 
ville éloignée de la mer de près de cent quarante 
lieues , nous Je traversâmes en vingt minutes dans 
de grandes barques ; il pouvoit avoir dans cet 
endroit une demi-lieue de large, et nous éprou- 
vâmes en le passant un mouvement semblable a 
celui qu'on ressent dans un vaisseau lorsqu'on est 
en pleine mer. A Tsin-kiang-fou , trente lieues au- 
dessus de son embouchure , il a environ une lieue 
de largeur. 

La capitale de l'empire avoit changé plusieurs 
fois avant que les Yuen ou Tartares Mongoux se 
fussent emparés du trône. Chy-tsou , premier 
empereur de cette dynastie , jeta les fondemens de 
Pçlûng r et y fixa sa résidence en 12.67; mais 

N 3 



ip8 OBSERVATIONS 
s'apercevant bientôt que l'approvisionnement de 
cette ville ne pouvoit se faire que par mer , et étoit 
par conséquent sujet à mille inconvéniens , il fit 
commencer, Tan de J. C. 1289 , le grand canaf „ 
ou le Yun-ho. Ce canal ne s'étendit d'abord que 
dans une partie du Chan-tong : Tay-tsou , empe- 
reur de la dynastie chinoise des Ming , y fit faire 
des réparations en 1 369 ; enfin Yong-ïo , un de ses 
successeurs , le réunit , en 1 409 , avec le Hoang- 
ho, et le rendit tel qu'il existe. Le canal est géné- 
ralement bordé de digues quelquefois revêtues en 
pierre , mais plus ordinairement faites en terré , 
c'est-à-dire, composées de lits de terre et de lits 
de paille entremêlés. De temps en temps on trouve 
des écluses fermées par une porte de bois qui s e- 
lève entre des rainures lorsque Ton veut faire une 
prise d'eau pour farrosement des terres voisines 
( n.° 47 ). Dans les endroits où le canal est de ni- 
veau avec la campagne , on a creusé des fossés 
par où l'eau pénètre dans les terres , et sur lesquels 
on a construit de petits ponts pour établir les 
communications. En général , ces ponts ne sont 
pas épargnés dans tous les lieux où ils sont jugés 
nécessaires. 

Le Yun-ho , après avoir parcouru Je Chan-tong 
et une partie du Kiang-nan , entre à Yang-kia-yu 
dans le Hoang-ho ; il reprend ensuite à Tsin-kiang- 
fou , passe a Ouay-ngan-fou ,\ Yang-tcbeou-fou % 



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SUR LES CHINOIS I 99 

et se décharge dans le Kiang à Koua-tcheou ; if 
recommence de l'autre côté de ce fleuve a Tsin- 
kiang-rou , et continue jusqu'à la ville de Hang- 
tcheou-fou , où il finit après un cours de plus de 
trois cents lieues , pendant lequel il a fallu , tantôt 
creuser la terre k une grande profondeur, tantôt 
construire de longues jetées sur des terrains maré- 
cageux , et même souvent ies continuer le long des 
lacs , de sorte que l'eau du canal est quelquefois 
plus élevée que les eaux et les terres voisines. En 
quelques endroits l'eau du canal coule lentement ; 
elle est stagnante dans d'autres , et près de Yang- 
tcheou-fou , je l'ai vue descendre et remonter dans 
la même journée. 

Si, au-dessus de Tsin-kiang-fou l'égalité du ter- 
rain , fa nature du sol , la grande quantité d'eau 
qui a peu de pente , enfin , si tous ces avantages 
réunis ont facilité la construction du canal, on n'en 
doit pas moins convenir que Tes Chinois ont entre- 
pris un ouvrage d'autant plus remarquable, qu'il 
a dû leur coûter beaucoup de peines , dé soin 
et d'argent. N'ayant pu parcourir le Yun-ho dan» 
toute sa longueur , je ne puis dire si le ford Ma- 
cartney n'est pas dans l'erreur, en disant, dans son 
Voyage (a), que ce canal passe sous des mon- 
tagnes , dans des vallées et k travers des lacs ; 



(<t) Macartncy , tomt IV \ pap $+. 

N4 



200 OBSERVATIONS 
mais le père du H aide rapporte {a ) que , dans une 
étendue de terrain de plus de cent soixante lieues , 
traversée par le canal , on n'a eu ni montagnes à 
percer ou à aplanir , ni rochers ou carrières à 
couper ou à creuser. Ce récit du missionnaire est 
exact pour la portion que j'ai suivie en partant de 
Ouay-ngan-fou pour me rendre à Hang-tcheou- 
fou , c'est-à-dire , dans une longueur de cent seize 
lieues ; car pendant ce long trajet le canal ne passe 
que dans des terrains plats et unis. On ne voit des 
hauteurs qu'aux environs de Yang-tcheou-fou , à, 
Tsin-kiang-fou, à Vou-sse-hien et à Hang-tcheou- 
fou , où finit le canal. 

Si les Chinois avoient percé des montagnes % 
comme le dit Je voyageur Anglois , pourquoi se 
seroient-ils arrêtés à Hang-tcheou-fou , où if fai/oit 
faire peu de chose pour réunir le canal avec la 
rivière Tsien-tang-kiang î 

Le canal avant Yang-tcKeou-fbu ne traverse pas , 
mais prolonge le lac Kao-yeou-hou , et il a été 
facile de construire les jetées, en profitant des bas- 
fonds et des terrains peu élevés qui se trouvent 
sur ses bords. 

Pour le lac Tay-hou , le canal en est éloigné s 
et ne s'en approche qu'après Sou-tcheou-fou , dans 
un endroit ou il y a un pont extrêmement long, et 

- 

(a) Du Halde, tom /, page 



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SUR LES CHINOIS. 20 I 

bâti sur l'extrémité même du lac. II suffit d'ailleurs 
de jeter les yeux sur la carte de M. Macartney , pour 
voir que le canal ne traverse ni lacs ni montagnes, 
et même, dans cette carte, le canal est représenté 
beaucoup plus éloigné de certains lacs qu'il ne 
Test réellement. En avouant que les Chinois ont 
entrepris des travaux considérables , il ne faut 
pas les représenter comme d'habiles ingénieurs ou 
comme des gens très-entendus dans l'hydraulique ; 
ifs ont été favorisés par ie sol ou par les circons- 
tances , et ils ont suivi tout simplement. les idées 
que leur ont fournies le bon sens et l'expérience : 
ils sont louables , certainement , d'avoir exécuta 
un ouvrage aussi important que le canal impérial, 
sur-tout ayant aussi peu de connoissances ma- 
thématiques ; mais en leur rendant la justice qui 
leur est due , on ne doit pas non plus les pré- 

0 

senter sous un jour qui ne leur convient pas à 
certains égards. 

BA TE A U X* 

Lorsqu'on réfléchit que le commerce d'une 
province à l'autre est très-considérable à la Chine, 
et qu'il se fait tout entier par eau , on n'est plus 
étonné que les Chinois aient porté toute leur in- 
dustrie du côté de la navigation intérieure , et par 
conséquent qu'ils se soient appliqués a la construc* 
lion des bateaux. 



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2Q2 OBSERVATIONS 

On peut avouer, sans hésiter, qu'ils ontréussr 
pour ce qui regarde îes embarcations employées k 
suivre le cours des rivières ; mais on ne peut en 
dire autant pour celles qui vont en pleine mer. 
Autant les premières sont bien disposées et rem- 
plissent l'objet auquel elles sont destinées, autant 
les secondes sont lourdes et hors d'état de par- 
courir TOcéan. 

En considérant un instant les jonques , inca- 
pables de soutenir l'effort des vents et des vagues , 
on conçoit sans peine, pourquoi les Chinois ne 
voyagent pas a contre-saison , et pourquoi , profitant 
toujours des moussons favorables , ils suivent les 
côtes de préférence. Or si ces peuples , qui presque 
de tout temps conservèrent les mêmes usages , ne 
s'exposent pas actuellement avec leurs rîav/res en 
pleine mer, comment supposer , d'après certains 
auteurs , qu'anciennement ils le firent , et parvin- 
rent même jusque dans le golfe Persique ï En 
admettant cette hypothèse , ils durent nécessaire- 
ment employer un temps considérable pour ache- 
ver un pareil voyage, et éprouver de grandes diffi- 
cultés en parcourant une aussi vaste étendue de 
mer, car du moment où ils perdirent les terres de 
vue , leur boussole , peu propre à les bien diriger % 
à cause de sa mauvaise construction , dut leur 
devenir presqu*înutile. En effet , la propriété de 
Faiguille aimantée étoit bien connue à la Chirv* 



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SUR LES CHINOIS. 203 
long- temps avant de l'avoir été en Europe (a); 
mais on y a peu perfectionné cette découverte , 
et h boussole est encore très - imparfaite. Une 
preuve d'ailleurs assez évidente que les Chinois 
ne s'exposèrent pas autrefois en pleine mer , c'est 
qu'ils n'eurent connoissance de PHe de Formosè 
qu'en i&$o , et des îles de Pong-hou qu'en 
1564. La première n'est pas très -éloignée de la 
Chine , et les autres en sont encore plus rappro- 
chées; comment donc accorder aux Chinois une 
grande habileté en navigation , et leur faire entre- 
prendre des voyages lointains à une époque ou 
ils ne fréquentaient même pas les mers voisines 
de leurs côtes, et îgnoroient totalement l'existence 
d7Jes qui étaient à leur porte î Quoi qu'il en soit, 
sans m*étendre plus longuement sur une assertion 
qu'if est aussi difficile de réfuter que de soutenir, 
je passerai à fa description des diverses embarca- 
tions dont se servent les Chinois , en ne parlant 
néanmoins que de celles qui sont le plus en usage, 
soit à la mer , soit sur les rivières. 

On voit sur la rivière, à Quanton , des sommes 
ou jonques qui portent depuis cent jusqu'à six 
cents tonneaux ( n.' 22 J. Ces bâtinrens vont au 



(a) On c$t persuadé en Europe que l'invention de la boussole 
est postérieure au retour de Marc Paul, en 1295 '* cependant on 
*>n servoit en \x\ 3. Jacques de Vitry t Hist, Orient. 



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2o4 OBSERVATIONS 

Japon, à Manille, à Batavia , a Bornéo , et partent 
et reviennent avec la mousson favorable. 

Les jonques sont fortement construites , ont ie 
fond plat, la proue élevée , et la poupe très-enhu- 
chée. La proue est coupée droit , sans éperons , 
et représente la gueule ouverte d'un dragon. La 
poupe renferme la chambre du capitaine et celles, 
des matelots ; les cuisines et le logement des pas- 
sagers , sont sur le coté du bâtiment. L'arrière» 
forme un angle rentrant , dans lequel le gouver- 
nail , qui peut avoir de cinq à six pieds , est pour 
ainsi dire enfermé ; il est suspendu par deux câ- 
bles qui s'attachent en-dessus , et servent à l'élever 
ou à l'abaisser ; deux autres câbles le saisissent par 
en bas , passent en-dessous du bâtiment et vont 
s'arrêter à l'avant sur un vireveau ; les deux avances 
entre lesquelles il se trouve placé , le garantissent 
des coups de mer ; mais on se persuadera aisément 
qu'un gouvernail ainsi attaché par des câbles , qui 
doivent prêter beaucoup, ne peut que diriger fort 
mal un navire. La barre est franche ; deux ou trois 
cordes qui passent autour, et qui sont fixées aux 
côtés de la jonque , servent à donner de la force 
au timonnier. 

Les jonques ont trois mâts ; le grand mât, qui 
est gros et très-fort; le mât de misaine, qui est 
foible en comparaison du grand mât , et un très- 
petit mât d'artimon , qui se place à bas-bord ; elles 



SUR LES CHINOIS. 20$ 
n'ont pas de beaupré ; cependant les Chinois en 
ajoutent quelquefois un , et y suspendent une ci- 
vadière. Le grand mât et le mât de misaine ne 
sont pas retenus par des haubans, mais un simple 
étai sert à les Soutenir ; ils ne sont pas fixes , ils 
sont seulement suspendus , de manière qu'ils pen- 
chent sous le vent lorsque le bâtiment ne marche 
pas vent arrière. 

Les voiles sont grandes et faites de nattes ren- 
forcées dans toute leur largeur par des bamboux 
placés à la distance d'un pied l'un de l'autre. La 
voile est attachée le long du mât par des chape- 
lets ; elle se pKe par feuillets , et se place sur un 
châssis de bois mis exprès pour la soutenir : lorsque 
la voile est dressée , elle est droite et présente au 
vent une surrace plane; elle le prend bien, tourne 
aisément et n'a qu'une seule écoute formée de la 
réunion des boulines qui sont a l'arrière de la voile ; 
elle vire toujours de ce côté , en sorte qu'elle est- 
tantôt sur le mât, et tantôt en dehors. 

Ces voiles sont lourdes et difficiles à élever : on 
emploie des vireveaux et des drisses pour les hisser ; 
ceWes-ci passent sur des rouets enchâssés en tête 
du mât. Les ris se prennent par en bas , mars les 
Chinois n'aiment point à baisser la voile , parce 
qu'ii faut beaucoup de temps pour la relever ; aussi 
ce défaut de précaution , et la résistance du mât , 
«jui ne casse que rarement , font que souvent 



3o6 OBSERVATIONS 
les jonques chavirent lorsqu'elles sont surprises 
par un coup de vent. Outre ces voiles, les Chinois 
ajoutent, dans les beaux temps, un perroquet et 
et une bonnette. 

Les ancres sont de bois de fer , appelé en Chi- 
nois Tie-rao; elles sont assez généralement garnies 
de fer a l'extrémité de leurs branches. 

La cale des sommes est divisée en plusieurs 
compartimens faits de planches de deux pouces 
d'épaisseur , et calfatés soigneusement , ainsi que 
les dehors , avec de là galgale , espèce de mastic 
composé de chaux et d'huiie appelée Tong-yeou , 
et mêlé avec des fils déliés de bambou. La gaJ- 
gale se durcit dans l'eau et devient impénétrable. 
Un seul puits placé au pied du grand mât, suffit 
pour tenir la jonque à sec ; on le vide avec des 
seaux. 

C'est un grand avantage pour ces bitimens , que 
d'avoir leur cale divisée en compartimens , et il 
seroit à désirer qu'on en adoptât l'usage en Europe ; 
car si un navire touche sur un rocher et en est en- 
foncé , l'eau ne pénètre que dans un endroit, et ne 
se répand pas par -tout. Le seul inconvénient qui 
en résulteroit , seroit la diminution de remplace- 
ment dans les navires marchands , sur-tout pour 
ceux qui chargent à fret ; mais cette raison n'exis- 
tant pas pour les vaisseaux de guerre et ceux qvtl 
vont faire des découvertes , on pourroit employer 



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S UR LES CHINOIS. 20y 
la méthode Chinoise avec avantage dans la cons- 
truction de ces derniers bâtimens. 

Les Jonques marchent assez bien vent arrière ; 
elles sont chargées pour cela , les Chinois mettant 
plus de marchandises à la poupe qu'à la proue, 
afin de contre -balancer l'effort de la voile , qui, 
constamment placée sur lavant du bâtiment , le 
fait nécessairement plonger ; mais lorsque le vent 
souffle au plus près , Faction de la voile n'étant 
plus la même sur le navire , il se relève et dériv* 
prodigieusement. 

Les Chinois ne se servent pas de compas de mer; 
ils n'ont qu'une simple boussole; l'aiguille, qui n'a 
qu'un pouce ou un pouce et demi , est toujours 
-vacillante , et renfermée dans une boîte qui n'est 
pas suspendue , mais posée uniquement dans un 
vase rempli de sable , dans lequel ils enfoncent de 
petites chandelles de bois de senteur , pareilles 
à celles qu'ils ont coutume de mettre devant les 
idoles. 

Le pilote donne la route et veille à la boussole; 
le timonnier ordonne la manœuvre, et le capitaine 
a le soin de l'équipage et de la cargaison. Chaque 
matelot a sa portion dans le chargement : de cette 
manière , tout le monde se trouve intéressé à la 
conservation du navire. 

Les vaisseaux de guerre Chinois ont la même 
construction que les jonques ; ils sont seulement 



208 OBSERVATIONS 
moins élevés à l'avant et h l'arrière , et ïes fonds 
sont plus fins. Ces bâtimens portent de fortes cara- 
bines et de petits canons ; les sabords sont extrê- 
mement petits. 

Le gouvernement entretient des galères; elles 
ont de chaque côté à Favant, des espèces d'ailes 
ou planchers en bois , qui sortent en dehors du. 
bâtiment , et sur lesquels se placent les soldats. 
Ceux-ci, lorsqu'ils sont occupés a ramer, rangent 
des deux côtés de l'arrière leurs boucliers et leurs 
lances. Outre les carabines , les galères portent 
encore des pierriers. 

Les seuls bâtimens de guerre ont le droit d'avoir 
des armes ; il n'est permis à aucun bateau d'en 
porter , et en cas d'attaque de la part des voleurs , 
on ne peut se défendre qu'avec des pierres ou des 
hamboux longs et pointus. 

Les Chinois ont d'excellentes barques pour la 
pêche ( n.° 26 ) ; elles vont bien , serrent le vent 
au plus près , et virent de bord , vent devant, sans 
rien perdre ; la voile tourne par l'arrière, et reste, 
ainsi que dans les jonques , tantôt sur le mât, et 
tantôt en dehors. 

Ces barques sont fortes et pontées , et mar- 
chent toujours deux ensemble ; huit a dix Chinois , 
y compris les femmes et les enfans , en forment 
Téquipage , et y restent toute l'année ; deux cabanes 
placées à l'arrière servent k les loger. Lorsqu'il 

faut 



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SUR LES CHINOIS. lop 
faut descendre à terre , ils font usage d'une petite 
yole, qu'on remet dans le bâtiment aussitôt qu'on 
est de retour ; car il est rare que ces pêcheurs en- 
trent dans les ports, à moins que les circonstances 
ou ie mauvais temps ne les y obligent; ils tiennent 
constamment la mer, et envoient le poisson qu'ils 
ont pris, par d'autres bateaux plus petits (n.* 26); 
ceux-ci s'éloignent peu des cotes, et restent plus 
souvent dans les rades , où ils s'occupent aussi à 
pêcher. En général les Chinois qui montent ces deux 
espèces de bâti mens , manoeuvrent bien , et connois- 
sent parfaitement les bas-fonds et les rochers. 

Parmi le grand nombre de bateaux qui couvrent 
la rivière à Quanton , les plus jolis sont ceux que 
les Chinois emploient à donner des fêtes sur l'eau 
( n.° 2j J. Ils sont grands , composés d'une petite 
antichambre , d'une grande pièce et d'un petit ca- 
binet , très-proprement arrangés , et ont des fenêtres 
garnies de coquilles ou de jalousies. Le logement 
du patron est sur le derrière , et autour du bâteau 
on a pratiqué en dehors un rebord d'un pied et demi 
de large , pour le service des matelots , de sorte 
qu'on n'en est pas incommodé en dedans : le dessus 
est uni et sert à mettre la voile , dont on fait peu d'u- 
sage, parce que ces bâtimens étant presque plats, 
ne la supportent pas bien. Dans le cas où le vent 
et le courant sont contraires , on pousse le bateau 
avec des bamboux, ou on le tire avec la cordelle. 

TOME II. O 



2IO OBSERVATIONS 

Une forte rame est placée à l'arrière , et quelque- 
fois il y en a encore deux sur les côtés : ces rames 
ne sont pas dans le même sens que nous mettons 
les nôtres , mais prolongent au contraire le bateau ; 
elles sont appuyées vers le tiers de leur longueur sur 
la tête cFun gros clou enfoncé dans une forte traverse 
de bois , et entaillées à cet endroit de manière a ne 
recevoir que la tête du clou , et a pouvoir tourner 
de chaque côté : à l'extrémité. supérieure de la rame 
est attachée une corde faite de rotins, de trois pieds 
de long , et qui sert a la retenir ; c'est à cette place 
que Ton pose les mains pour faire aller la rame , 
tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et la faire mou- 
voir pour ainsi dire comme la queue d'un poisson ; 
elle saute quelquefois hors du clou , mais elfe ne 
peut glisser, parce qu'elle est retenue par une autre 
corde. Cette façon de ramer a l'avantage de donner 
de la marche au bateau , et elle est très-commode 
dans les rivières et les petits canaux ; car les Chi- 
nois passent où nous sommes obligés de nous ar- 
rêter , ou de lever les rames. 

Les embarcations destinées à l'usage des man- 
darins , entrent plus avant dans l'eau , mais la dis- 
position en est la même (n.* 24). Celles qui servent 
à Quanton au transport des marchandises , sont 
presque rondes en dessous comme en dessus, et 
couvertes en partie de planches et de nattes qui se 
tirent à volonté pour faciliter le chargement ou le 



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SUR LES CHINOIS. 21 I 

déchargement : ces bateaux, qui sont lourds et ne 
peuvent remonter la rivière que jusqu'à une cer- 
taine distance , portent une voile fort grande ; 
mais ils chavirent facilement, et ne soutiennent 
Bien le vent que lorsqu'ils sont chargés. 

Après cette espèce de bateau , ceux qu'on ren- 
contre en plus grande quantité sur la rivière de 
Quanton , sont de petites barques couvertes , qui 
servent à transporter les passagers d'un endroit à 
un autre ; eJies sont propres et fort légères ; mais 
ce qu'elles ont de plus singulier , c'est qu'elles ser- 
vent continuellement de demeure à une famille en- 

■ 

tière , qui souvent y naît , y vit et y meurt tour-à- 
tour. La femme conduit la barque et y reste avec 
ses enfans, tandis que le mari, qui est ouvrier ou 
porte- faix , en sort le matin pour aller à ses tra- 
vaux , et n'y revient que le soir. 

Les bateaux en usage dans les différentes pro- 
vinces, sont extrêmement variés dans leur cons- 
truction , et disposés suivant les rivières qu'ils ont 
à parcourhr. On en voit à Quanton qui ont les deux 
extrémités pointues , et qui sont courbés dans leur 
longueur, de manière que le milieu se trouve un 
peu plus élevé que le reste. Ces bateaux servent 
à franchir des cataractes ou des passages remplis 
de rochers ; on leur donne cette forme pour qu'ils 
résistent davantage aux chocs. 

Les bateaux du Kiang-sy ( nS 32 ) sont d'une 



212 OBSERVATIONS 
forme agréable ; l'intérieur est propre, le patron est 
à l'pbri du soleil et de la pluie , et les matelots 
peuvent passer de l'avant h l'arrière sans entrer en 
dedans, au moyen d'un petit chemin pratiqué des 
deux côtés en dehors. 

En traversant le Kiang , à la ville de Kieou- 
kiang-fou , nous nous servîmes de barques fort 
grandes , et qui ressembloient assez à de petits 
navires. 

Les bateaux qui nous ont paru les plus com- 
modes, sont ceux de Tsin - kiang - fou , dans le 
Kiang - nan ( n.° 46 ') ; ils contiennent plusieurs 
pièces : les matelots couchent dans la partie la 
plus élevée , et n'entrent jamais dans l'intérieur. 
Le seul inconvénient de ces bateaux est de se mou- 
voir lourdement. 

Nous trouvâmes pareillemént près de la ville de 
Yang-tcheou-fou , des bateaux extrêmement jolis 
(n.° 51 ) ; ils avoient un cabestan et portoientdes 
voiles de toile, au lieu de voiles de nattes dont 
les Chinois se servent habituellement. ' 

Les mandarins emploient différentes barques 
pour leurs voyages ; elles sont commodes et bien 
construites : celle qu'ils donnèrent à l'ambassadeur, 
à Yu-chan-hien , dans le Kiang-sy, é toit parfaite- 
ment disposée ( n.° ij ); cependant les barques 
impériales la surpassoient encore en élégance et 
en commodité ( n.° 52 ). 



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SUR LES CHINOIS. 213 
Outre ces différentes espèces de bateaux , les 
Chinois se servent encore de radeaux , non-seule- 
ment pour conduire au loin des bois et du riz , 
mais aussi pour traverser des fleuves ; ils construi- 
sent ces derniers avec des bamboux , et les tien- 
nent a fleur d'eau. Je n'oublierai jamais celui sur 
lequel je passai une rivière, le 19 décembre, à 
neuf heures du soir, avant d'entrer à Yu-tthing- 
hien ; mais de tous les radeaux que nous rencon- 
trâmes pendant notre voyage , celui qui m'a semblé 
le plus considérable et le mieux disposé , est celui 
que j'ai vu le 9 mai , avant d'arriver à Quanton 
(n.° SjJ. 

Telles sont les embarcations dont les Chinois 
font usage sur mer et sur les rivières : elles sont 
même en plus grand nombre ; mais je me suis 
borné à parler de celles que j'ai vues , et qui m'ont 
semblé mériter attention. 

chemins; corps- de-garde ; auberges ; 
kong-kouan ; postes ; chevaux. 

L'an 2 1 9 avant J. C. , l'empereur Chy-hoang- 
ty (a) fit commencer des chemins larges et plantés 
d'arbres : ce passage de l'histoire Chinoise , prouve 
assez évidemment que , depuis un grand nombre 



(a) Mission., tom. III , pag. 247. — Histoire de fa Chine, 
tom. II , pag> jpf* 

03 



Il4 OBSERVATIONS 
d'années, il existe des chemins à la Chine. Ce n'est 
donc pas sans étonnement qu'on trouve la phrase 
suivante dans l'ouvrage de M. Barrow (a), t< II n'y 
» a pas de chemins à la Chine , excepté près de la 
» capitale , et dans les endroits où les montagnes 
3> interrompent le canal ; enfin , there 1s scaredy a 
y> road in the whole country that can be ranked beyond 
:» afiot-path : il n'y a pas de chemin dans tout le pays 
3> qui surpasse un sentier. » Cette assert/on est 
un peu exagérée , sur- tout de fa part d'un auteur 
qui a voyagé à la Chine , et qui joint le coup d'oeil 
d'un observateur , à beaucoup d*érudition. Mais en 
lisant le livre de M. Barrow , on s'aperçoit facile- 
ment qu'il a souvent adopté Fopinion d'un homme 
dont la partialité contre les Chinois est bien connue , 
et qui s'est étrangement trompé sur ce quïl a rap- 
porté de ce peuple. 

Après avoir fait près de six cents lieues par terre 
dans l'empire de la Chine , je puis assurer que Ton 
y trouve des grands chemins , non pas aussi soi- 
gnés qu'en Europe , mais la plupart larges et plantés 
d'arbres : il est vrai qu'ils ne sont pas ordinairement 
pavés ; et certes c'est un grand inconvénient, car 
dans les temps de pluie , ils sont ou creusés par les 
eaux , ou couverts par la boue ; et dans les temps 
secs , ils sont remplis de poussière, à un tel point 

(<t) Barrow , pag. j/j. 



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SUR LES CHINOIS. 2IJ 
que fes voyageurs sont obligés , pour se garantir les 
yeux, de porter des lunettes garnies de cuir, qui 
s'appliquent exactement sur la peau. Je ne dirai 
rien des chemins de la province de Quang-tong , 
parce que dans cette partie de l'empire les trans- 
ports et les voyages se faisant toujours par eau , 
il n'y a que des routes de traverse : celui qui passe 
sur la montagne de Mey-lin , est pavé ou garni de 
cail/oux. J'ai vu à Ky-ngan-fou , ville du Kiang-sy , 
des chemins pavés et en bon état. Lorsque nous 
quittâmes nos bateaux et que nous allâmes par 
terre , la route n'étoit ni garnie de cailloux , ni 
bordée d'arbres ; au delà du fleuve Yang-tse-kiang , 
dans les provinces de Hou-kouang et de Kiang- 
nan , elle étoit presque impraticable ; mais à mesure 
que nous nqus élevâmes plus au nord , elle devint 
meilleure , et dans beaucoup d'endroits on voyoit 
des arbres des deux côtés. Après avoir passé le 
fleuve Hoang-ho , à Pe-tsiu-tcheou , les chemins 
s'élargirent , et étoient souvent garnis d'arbres ; 
nous y vîmes un plus grand nombre de voyageurs , 
de charrettes , de mulets et de chevaux. 

Les chemins dans le Chan-tong et le Petchely 
sont généralement larges et bordés d'arbres ; ils 
sont remplis de poussière : c'est un grand désa- 
grément , sans doute , mais qui cependant a son 
avantage , car nous roulions doucement sur ces 
routes en terre ; au lieu que, dans les bourgs , qui 

04 



2l6 OBSERVATIONS 
sont presque tous pavés , nous étions brisés par 
les cahots. J'ai souvent béni le ciel, en voyageant 
en Chine , de ce que les routes n'étoient pas pavées, 
et je souhaite , pour ceux qui iront après moi dans 
cet empire , que les Chinois ne changent pas de 
méthode , ou qu'ils perfectionnent leurs voitures. 

A une iieue et demie avant d'arriver à la capi- 
tale , on trouve un chemin qui est pavé de grandes 
pierres plates jusqu'au-delà des portes de la ville. 
La route qui conduit à Yuen-ming-yuen , est 
pavée et en partie bordée d'arbres; elle est bien 
entretenue , et l'on y rencontre , de distance en dis- 
tance , des puits dont l'eau sert à abreuver les 
chevaux. 

En quittant Peking, pour revenir à Qu&nton, 
lorsqu'on a dépassé la ville de Learçg -hzang-hien , 
on suit une longue chaussée pavée, mais qui com- 
mence à se détruire. 4 

Depuis la ville de Te-tcheou , dans le Chan-tong, 
jusqu'à Yang-kia-yn , bourg situé auprès du fleuve 
Hoang-ho , les chemins sont beaux et plantés 
d'arbres ; ils ne sont mauvais et pierreux que pen- 
dant les deux ou trois jours de marche qu'on met à 
suivre les montagnes. Cçux qui avoisinent la ville 
de Hang-tcheou-fou , et le lac Sy-hou , dans Je Tche- 
kiang, sont pavés : la route qui joint les deux pro- 
vinces de Tchekiang , et de Kiang-sy , est parfai- 
tement bien faite et dans le meilleur état. 



SUR LES CHINOIS. 217 

Nous avons assez voyagé par terre , en Chine , 
pour pouvoir parler des chemins de cet empire , 
et je puis dire qu'il suffirait d'entretenir ceux qui 
existent : mais ce n'est pas l'usage des Chinois; ils 
ne réparent les choses que lorsqu'elles sont pres- 
que entièrement détruites. Un grand inconvénient 
des routes , c'est que le gouvernement permet d'y 
bâtir des maisons qui en occupent plus de la moitié 
en certains endroits , et qui gênent beaucoup le 
passage ; un autre plus grand encore , c'est qu'on y 
laisse subsister des puits creusés au milieu , et qui 
ne s'élèvent qu'à fleur de terre , de sorte que les ca- 
valiers ou les gens qui voyagent de nuit , peuvent 
tomber et se blesser dangereusement. 

Pour la sûreté des routes , il y a de distance 
en distance , des corps-de-garde , que Ton nomme 
Tang-pou , et dont la forme varie suivant chaque 
province : les intervalles qui existent entre eux , 
s'appellent Pou , et sont généralement marqués sur 
une porte de bois placée en avant des corps -de- 
garde. Ces distances varient souvent ; elles sont 
rarement d'une demi- lieue , plus ordinairement 
d'une lieue , quelquefois de deux , et même da- 
vantage. 

Dans le Petcheïy, les corps-de-garde consistent, 
comme dans les autres provinces , en un logement 
et une écurie ; mais ils sont en outre assez généra- 
lement accompagnés d'une espèce de tour carrée, 



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2l8 OBSERVATIONS 
haute d'environ vingt à vingt-cinq pieds , garnie 
de créneaux, et surmontée cFun petit ïogemem 
(n 9 40 ). Les soldats qui les habitent , sont au 
nombre de cinq. 

On trouve aussi dans fe Chan - tong et le 
Petchely plusieurs bâtimens carrés appelés In- 
ping , qui ressemblent à des forts , et qui ont une 
garnison composée d'une douzaine de soldats , et 
quelquefois d'un plus grand nombre. Dans h partie 
occidentale de la province de Kiang-nan , il y a 
près du corps -de -garde une hauteur en terre sur 
laquelle est bâtie un petit pavillon ouvert. A rap- 
proche des mandarins , un seul soldat se place des- 
sous , et frappe sur un instrument fait en forme de 
poisson de bois. Dans les autres provinces , les sol- 
dats sortent du corps-de-garde , en nombre plus ou 
moins grand , battent sur un tambour de cuivre , et 
tirent trois coups de boîte. 

Dans Je Kiang-sy, les corps-de-garde ont une 
petite cabane de bois soutenue par quatre poteaux 
fort élevés ; on y monte par une échelle (n.° ip }. 
Dans le Quang-tong , ils ont un pavillon à deux 
étages ( n." 76 et 82). En général ces tours, ces 
cabanes et ces pavillons servent aux soldats pour 
observer ce qui se passe au dehors , et pour avertir 
les autres corps-de-garde , en faisant des signaux ; 
ce qu'ils exécutent en allumant de la paille dans 
des espèces de fourneaux construits m\ brique , et 



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SUR LES CHINOIS. 21} 

qui sont toujours à peu de distance de leurs de- 
meures : fa structure de ces fourneaux n'est pas 
toujours la même ; f en ai dessiné un dont la forme 
étoit celie d'un autel antique ( ip ). 

De ce que le gouvernement entretient sur ies 
routes des corps-de-garde , il ne faut pas en con- 
clure que la police Chinoise soit admirable ; car 
les soldats qui doivent faire le service , n'y sont 
pas toujours, et ne s'y rendent souvent que lorsque 
quelque mandarin doit passer. J'en ai vu plusieurs 
qui étoient vides et fermés , quoiqu'ils fussent 
placés dans des lieux où la présence des soldats 
auroit été bien nécessaire. 

Si tous ies chemins , en un mot , si tous les éta- 
bïtssemens construits par ies Chinois , étoient en 
bon état, il faudrait avouer qu'ils nous surpas- 
seraient en plusieurs points : mais , je ie répéterai 
souvent , ce peuple sent le besoin des choses ; il 
a assez de génie pour inventer les moyens d'y satis- 
faire ; malheureusement il se borne là , et ne sait 
ni perfectionner ni entretenir. 

Parlons maintenant des auberges que M. Barrow 
prétend ne pas exister à la Chine , tandis que le 
lord Marcartney dit qu'elles y sont communes. If 
est vrai que si lè premier veut parler d'auberges 
semblables à celles de Londres , il a raison ; mais 
s'ii réfléchit qu'en Asie on ne trouve que de simples 
lieux de repos , où il faut porter avec soi les choses 



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220 OBSERVATIONS 
de première nécessité , il reconnoîtra qu'à la Chine 
ii y a des auberges en grand nombre , et même 
en meilleur état que dans plusieurs contrées de 
f Orient. Le gouvernement entretient en outre, 
dans les villes et les bourgs , des hôtelleries , ou 
Kong-kouan, dans lesquelles s'arrêtent les per- 
sonnes qui voyagent par ordre de la cour. Les 
gouverneurs ont soin d'y faire porter des meu- 
bles et quelques provisions , et c'est à ceux qui 
ont le drojt de s'y loger, à se fournir des autres 
objets dont ils peuvent avoir besoin. Nous en trou- 
vâmes plusieurs de très- bien entretenues : quel- 
ques - unes , il est vrai , ne valoient rien , mais 
souvent ces habitations appartenoient à des par- 
ticuliers ; car , dans les villages ou il n'y a pas de 
Kong - kouan , les mandarins en établissent un 
sur-le-champ, en suspendant à la porte de la 
première maison qu'ils choisissent , quelques ban- 
deroles rouges. 

Les auberges sont donc en général assez mul- 
tipliées , et nous fumes plus d'une fois très-fàchés 
d'en rencontrer autant ; car nos coulis s arrêtant 
dans toutes pour se rafraîchir, les curieux alors 
nous incommodoient beaucoup. 

En passant de la province de Quang-tong dans 
celle de Kiang-sy , on trouve sur la route plusieurs 
maisons en pierres , ouvertes des deux cotés. 
Ces maisons, appelées Tie-ting f salles de repos J, 



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SUR LES CHINOIS. lit 
servent aux voyageurs pour se mettre a l'abri de la 
pluie et du soleil. Je demande si en Europe on 
a de semblables usages ; non , certainement : 
Jouons donc les Chinois de cette attention , et 
sachons apprécier ce qu'ifs ont pu faire de bien. 
J'ai vu dans le Quang-tong d'autres maisons éga- 
lement bâties en pierres , où les habita ns de la 
campagne déposent ieurs effets lorsqu'il y a des 
voleurs. II vaudroit mieux , dira-t-on , détruire les 
voleurs ; mais cela n'est pas facile : les montagnes 
qui séparent le Quang-tong du Kiang-sy et du 
Fo-kien sont très-considérables , et il n'est pas aisé 
d'y découvrir les repaires de ces brigrands. 

On trouve très -aisément, sur les routes, des 
porte-faix , des palanquins , des charrettes et des 
brouettes à louer. Les porte-faix ont ordinairement 
un chef auquel il faut s'adresser , et qui répond 
de tout. Ces gens sont fidèles , et ne demandent 
leur salaire que lorsqu'ils rapportent la preuve 
qu'ils ont remis les objets dont on les avoit char- 
gés. Dans le passage de la montagne Mey-lin , les 
coulis se mettent en route tous ensemble , et ar- 
rivent dans le même ordre qu'ils ont pris au mo- 
ment du départ. 

II y a sur les routes , et à l'entrée des villes 
plusieurs douanes ; mais je ne saurois dire si les 
préposés sont par-tout aussi désagréables que ceux 
des douanes de "Wampou et de Quanton. Pour ces 



222 OBSERVATIONS 

derniers , ;e n'ai jamais vu d'hommes plus insoiens et 
plus intraitables ; ils visitent tout dans le plus grand 
détail, et jettent la moitié des effets par terre : heu- 
reux ceux auxquels ils ne prennent pas quelque 
chose ! Le plus sûr moyen est de.garder un grand 
sang-froid et de leur montrer beaucoup d'indiffé- 
rence , alors ils abrègent la visite ; car si l'étranger 
se fâche , ils le tracassent encore davantage. 

Le gouvernement entretient des postes pour 
son usage seulement, et personne, excepté les 
courriers de l'empire , ne peut se servir des chevaux 
qui y sont attachés. 

Ces postes ou relais , appelés en chinois Tchan , 
ne sont pas en aussi grand nombre qu'on pourroit 
le croire ; les plus proches sont placés à la dis- 
tance de quarante ly , et il y en a fort peu d'aussi 
rapprochés ; ils sont ordinairement a cinquante ly 
de distance , et quelquefois même à quatre-vingts. 
Il est vrai que les ly sont plus courts dans le nord 
que dans le sud ; mais cela n'empêche pas que la 
distance entre une poste et une autre ne soit très- 
considérable (a). Les courriers chargés des dé- 
pêches de la cour, les tiennent enfermées dans un 
rouleau couvert de soie jaune et attaché en travers 
sur leur dos. Ces courriers vont avec une grande 



(*) If faut en général sept fy cinq septièmes pour une iicue de 
vingt-cinq au degré. 



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SUR LES CHINOIS. 223 
vitesse , principalement dans les occasions qui de- 
mandent de la célérité ; on en a vu ne mettre que 
onze jours pour se rendre de Peking à Quanton ; 
c'est plus de cinquante iieues par jour. Ils reçoivent 
dans ces cas extraordinaires un bouton (a) pour 
récompense. Les chevaux des courriers portent des 
sonnettes au cou , ou bien les cavaliers frappent 
sur un tambour de cuivre, afin qu'on soit averti 
de leur arrivée et qu'on leur prépare à l'instant de 
nouvelles montures , pour qu'ils ne perdent pas de 
temps. Je me rappelle avoir vu passer un de ces 
courriers qui se rendoit à Peking ; il alioit fort vite ; 
le cheval étant venu à broncher , l'homme et la bête 
roulèrent de l'autre côté de la route ; mais le cavalier 
ne tarda pas a remonter et repartit à toute bride. 

On entredent en outre dans les villes des sol- 
dats à cheval , uniquement destinés à porter les 
dépêches des mandarins ; mais ces courriers se 
chargent volontiers des lettres des particuliers , 
qu'ils renferment dans des sacs de cuir attachés à 
ia selle : rien n'est plus incommode que ces sacs , 
et j'en parle avec connoissance , pour avoir monté 
un jour un cheval de courrier. 

Les chevaux appartiennent au gouvernement ; 
on leur donne vingt livres de paille hachée et un 
boisseau de fèves cuites. Dajte les contrées du 



(a) Voyei Mandarins. 



OBSERVATIONS 
ouvrage fait par ordre de la cour , sous l'empereur 
Yong-tching : ainsi il est évident que la première 
date rapportée par le P. Gaubil , est fautive , et 
que Tinvention du papier eut lieu 350 ans plus 
tard, c'est-à-dire, il y a près de 1700 ans. 

Il se fait à la Chine une grande quantité de pa- 
pier, et la consommation en est prodigieuse. Les 
Chinois emploient pour le fabriquer , la seconde 
écorce du bambou qui est douce et blanche; ils la 
mettent macérer dans l'eau , la font bouillir ensuite 
dans des chaudières, et la réduisent en pâte en la 
pilant dans des mortiers. 

Le châssis dont ils se servent pour mouler les 
feuilles de papier , est fait avec des fils déliés de 
bambou. Il y a des feuilles qui ont depuis trois 
pieds jusqu'à dix de longueur ; lorsqu'elles sont 
sèches , on les alune ( a) : opération qui les rend 
unies , douces et fort blanches. Cette espèce de 
papier a le défaut de se couper , d'être attaqué 
par les vers , et de prendre aisément l'humidité. 

Les Chinois emploient aussi les vieux papiers 
et les chiffons dans la fabrique du papier : celui 
fait avec le coton est meilleur ; il est très-blanc , 



(a) Les Chinois, pour aluner le papier, font fondre dans une 
dixaine de pintes d'eau , six onces de colle de poisson bien claire 
et bien blanche, avec douze onces d'alun; quand tout est parfai- 
tement mêlé, on y trempe les feuilles de papier, qu'on fait ensuite 
sécher. 



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r 

SUR LES CHINOIS. 233 
fort doux , et d'une 'plus grande durée ; mais Je 
papier dont on consomme le plus, est celui qui 
est fabriqué avec I ecorce de l'arbre appelé Kou- 
tchou , ce qui iui a fait donner le nom de Kou- 
tchy. 

Le papier de Corée dont on se sert à Peking 
pour les fenêtres, est extrêmement fort; j'en ai vu 
de très -beau, et de couleur rose : ce papier est 
si épais qu'il peut se diviser aisément en deux , 
même fn trois, et avoir encore de la consistance; 
la bourre de soie entre dans sa composition. 

PIN CE A U X. 

Les Chinois écrivent avec des pinceaux faits 
de poil de lapin ; il y en a de toutes les grosseurs : 
le manche du pinceau est de bambou , sur lequel 
le marchand colle une petite étiquette pour indi- 
quer sa demeure. 

Les Chinois en écrivant tiennent le pinceau per- 
pendiculairement entre le pouce et les deux pre- 
miers doigts, de sorte qu'il porte sur la seconde 
phalange du quatrième , et que sa pointe se trouve 
à un bon pouce de distance de celui-ci. Le petit 
doigt ne touche pas le papier , et leste collé contre 
le doigt qui le précède ; c'est le poignet qui porte, 
et les doigts seuls agissent : cette position est très- 
fatigante et demande de l'habitude. 

Les Chinois écrivent de haut en bas , en com- 



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2}4 OBSERVATIONS 
mençant leur page à droite , en sorte qu'à mesure 
qu'ils changent de ligne, la main recouvre ce qu'ils 
ont écrit, et qu'ils sont obligés de la lever entiè- 
rement pour relire les derniers mots : il est vrai 
que leur encre séchant promptement , l'inconvé- 
nient de cette méthode devient moins sensible. 
C'est un talent a la Chine , que de bien écrire : 
les caractères doivent être petits ; il faut savoir les 
placer et choisir ceux qui conviennent, principa- 
lement dans les piacets adressés aux mandarins : 
cette recherche est plus grande encore lorsqu'on 
écrit à l'empereur, car il y a des mots qui ne s'em- 
ploient que pour lui seul. On trouve peu de Chi- 
nois en état de bien composer un mémoire ; un 
caractère mal fait , ou qui n'est pas à si. place , 
peut faire rejeter une requête. 

ENCRE. 

L'encre ordinaire est faite avec la suie pro- 
duite par la combustion du bois de pin , et mêlée 
avec de la colle forte. On en fait d'une qualité su- 
périeure avec la suie la plus légère provenant de 
mèches allumées et alimentées d'huile : on mêle 
cette suie avec de la colle de peau d'âne , et on y 
ajoute un peu de musc , pour lui donner une odeur 
agréable ; lorsque la pâte a acquis une certaine 
consistance, on la coule dans des moules. La 
meilleure encre vient de Nanking , et *e fabrique 



SUR LES CHINOIS. 235 
dans le district de la vilJe de Hoey-tcheou-fbu ; 
mais on y est souvent trompé , parce que les Chi- 
nois contrefont les marques et vendent de l'encre 
ordinaire pour de l'encre venant de Nanking. Lors- 
qu'on veut connoître si l'encre est bonne , il faut 
casser le bâton , et voir si la cassure est lisse et 
brillante. Il y a encore une autre manière , qui 
consiste a broyer l'encre qu'on veut essayer, sur 
un petit plateau de vernis , qu'on remplit ensuite 
avec de l'eau ; celle dont la couleur approche le 
plus du vernis est la meilleure ; si elle est grise , 
elle est d'une qualité inférieure. 

La bonne encre de la Chine doit se bien délayer 
dans l'eau , se fondre aisément sous le pinceau , 
avoir une odeur douce et agréable ; cependant 
l'odeur musquée n'est pas toujours une preuve 
de Sa bonté , car elle se trouve aussi dans l'encre 
ordinaire. Lorsque l'on veut conserver des bâtons 
d'encre , il suffit de les tenir enfermes dans une 
boîte , à Fabri de l'humidité ; mais s'ils en prenoient 
par hasard , il ne faut pas les exposer au soleil, car 
ils se gerceroient. 

Les Chinois se servent pour broyer l'encre , d'une 
pierre plate un peu creusée , ayant un trou pra* 
tiqué vers fune des extrémités , dans lequel on 
met un peu d'eau pure et bien claire. Il faut 
prendre garde de laisser sécher le bâton d'encre 
sur cette sorte deçritoire, car il arrive quelquefois 



2.^6 OBSERVATIONS 
qu'en voulant fe retirer ensuite , on en enlève 
une portion avec le bâton. II y a de ces pierres 
qui sont extrêmement curieuses , soit pour leur 
qualité , soit par la manière dont elles sont tra- 
vaillées. 

Outre l'écritoire et ïes pinceaux , les Chinois 
font encore usage d'une espèce de griffe formée 
de trois ou cinq pointes , entre lesquelles ifs placent 
leurs pinceaux lorsqu'ils cessent d'écrire ; d'autres 
fois ils se servent d'un petit vase dentelé de por- 
celaine , orné de quelque figure d'insecte de la 
même matière. 

La vieille encre de la Chine est bonne dans 
Fhémorragie et pour l'estomac , mais il faut qu'elle 
soit d'une qualité supérieure. Cet effet de J'encre 
n'est pas surprenant , puisqu'elJe est composée 
avec ie Ngo-kiao, ou colle de peau d'âne, qui est 
un remède souverain dans les crachemens de sang. 

La dose pour les personnes d'un âge fait, est 
de deux gros dissous dans du vin et de l'eau. 

PEINTURE. 

Les Chinois peignent très-bien les fleurs, les 
plantes, les maisons, les bateaux, enfin tout ce 
qui appartient à leur pays : mais cette extrême 
précision qu'ils mettent à exprimer les objets , est 
souvent trop minutieuse ; car , lorsqu'ils ont à re- 
présenter dans un paysage une chose éloignée , ils 



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SUR LES CHINOIS. 237 
entrent dans les mêmes détails et la dépeignent 
aussi distinctement que si elle étoit vue de très- 
près. A ce défaut grave en peinture , iWaut ajouter 
leur peu de talent à rendre le corps humain, dont 
ifs étudient peu les proportions : aussi, d'après 
leurs tableaux, on s est figuré en Europe que les 
Chinois étoient petits , larges , et qu'ils avoient de 
grosses têtes. Leurs peintres saisissent mieux la 
ressemblance du visage , mais l'exécution et le 
coloris en sont mauvais , à cause du blanc qu'ils 
font entrer dans toutes les couleurs. Voici com- 

1 

ment ils travaillent dans cette occasion : ils couvrent 
premièrement l'ovale de la figure avec une teinte 
de couleur de chair , et commencent ensuite par 
la première partie du visage qui leur vient à l'idée , 
tantôt par un oeil, tantôt par la bouche, passant 
ainsi d'une partie à une autre sans suivre de règle 
fixe. Un peintre de Quanton s'étant avisé un jour 
de peindre en pied un Européen , il le représenta 
d'une manière tout -à -tait extraordinaire ; la tête 
étoit grosse , et , depuis les épaules , les proportions 
alioient en décroissant , de sorte que les jambes 
étoient fort petites et les pieds encore davantage ; 
c'étoit, pour ainsi dire, un pain de sucre renversé. 
II faut cependant observer que les peintres de 
Quanton l'emportent sur ceux des provinces ; ce 
qui vient sans doute de ce que , communiquant 
davantage avec les Européens , ils ont pu recevoir 



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238 OBSERVATIONS 

d'eux quelques notions sur l'art de fa peinture. 

Les Chinois dessinent toujours à vue d'oiseau , 
et se placent alternativement en face des objets , 
quelles que soient leur position et leur étendue : 
voilà la raison pour laquelle , dans leurs tableaux , 
les maisons sont au-dessus les unes des autres, 
et que le point de vue n'en est pas le même. Un 
moyen qu'ils ont imaginé pour exprimer des objets 
dans le lointain , c'est de représenter des nuages 
qui coupent en deux les arbres , les maisons et les 
hommes : on peut s'en convaincre facilement en 
jetant les yeux sur les dessins des batailles de Kien- 
long, faits par le père Attiret. Ce missionnaire 
a dû bien souffrir avant de se plier à la manière 
extravagante des Chinois , mais il paroît qu'il a été 
obligé de l'adopter. 

Les Chinois n'aiment point les ombres , et les re- 
tranchent autant que cela est en leur pouvoir : aussi 
n'approuvent - ils pas nos tableaux , et regardent- 
ils comme des défauts ou comme des taches les 
ombres qui s'y trouvent , et qui y sont cependant 
si nécessaires. A cette singulière idée il faut en 
ajouter une encore plus extraordinaire , et qui 
provient de leurs préjugés. L'empereur , selon 
eux, ne peut être représenté comme un autre 
homme , et fut-ii placé sur un plan très-éloigné , 
sa tête doit f emporter en grosseur sur celle de 
tous les assistans ; d'où l'on peut conclure que 



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SUR LES CHINOIS. 239 
les Chinois ne deviendront jamais d'habiles dessi- 
nateurs. On s est récrié souvent en Europe sur la 
beauté du coloris des peintures chinoises ; mais on 
n'a pas fait réflexion que les couleurs étant em- 
ployées sans mélange , ne perdent pas de leur vi- 
vacité ; au lieu qu'en Europe , les peintres étant 
obligés de dégrader les couleurs , suivant qu'elles 
se trouvent plus ou moins éclairées , il en résulte 
nécessairement que leur brillant est altéré. 

Les Chinois peignent sur verre ; mais ce genre, 
qui ne demande que de l'habitude et de l'adresse , 
n'est pas aussi difficile que plusieurs écrivains le 
prétendent : tout Européen qui va à Quanton , 
peut s'en convaincre aisément. Les Chinois né 
commencent pas , ainsi que le disent ces auteurs , 
par placer les clairs , et ne terminent pas par les 
ombres ; Us peignent sur verre comme sur la toil* ; 
ils ont seulement la précaution d'employer des 
teintes plus colorées , de n'en mettre qu'une seule 
couche très-mince , et de bien fondre les nuances : 
iis retournent le verre lorsque la peinture est sèche , 
et appliquent dessus une petite planche noircie, 
qui se fixe dans les bords de l'encadrement. 

On doit avoir l'attention de ne pas exposer ces 
tableaux au soleil , car la chaleur en fait couler la 
peinture , et détruit les couleurs. 

Les Chinois préfèrent le verre ordinaire à la 
glace , parce que les couleurs s'y attachent mieux , 



*4o OBSERVATIONS 
et que, «Tailleurs, étant plus mince, la couleur ne 
change pas autant en en traversant l'épaisseur. Ils 
peignent sur verre à la gomme et à l'huile , mais 
la dernière manière est plus en usage. Lorsqu'il 
s'agit de peindre sur une giace étamée , ils com- 
mencent par dessiner le contour des objets , et 
enlèvent ensuite , avec un outil d'acier fait exprès , 
le vif- argent ou le tain, a la place duquel ifs 
mettent de la couleur , en suivant le procédé que 
je viens d'indiquer. 

SCULPTURE. 

Les Chinois sculptent très-adroitement la pierre, 
le bois et l'ivoire ; mais ifs exécutent assez mal les 
attitudes et les formes des hommes et des animaux : 
j'ai dessiné avec soin un tigre qui étoh placé dans 
une cour d'un des palais de i'empereur ; on ne 
peut rien voir de plus mal fait ( n.° 50 ). Je ne parle 
pas du lion , qu'ils ne connoissent pas, et dont ils 
font les dessins les plus ridicules. 

Ce que j'ai vu de mieux fait en sculpture , est 
un pont qui est près de la ville de Tso-tcheou , 
dont les parapets sont ornés de figures d'éiéphans 
et d'autres animaux : je dois avouer cependant 
que la poussière étoit si forte , qu'il ne m'a pas 
été possible de les considérer avec l'attention né- 
cessaire pour prononcer si elles surpassoient les 
figures de chevaux , de béliers et de différens 

animaux 



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SUR LES CHINOIS. 
animaux que les Chinois mettent en avant des 
tombeaux , et qui sont , en général , grossièrement 
travaillées et n'annoncent aucun talent. 

PORCELAINE. 

Les Chinois fabriquent depuis très-long-temps 
de la porcelaine. Leur pâte est meilleure que la 
notre ; mais notre porcelaine l'emporte sur la leur 
par la manière dont elle est finie , et sur-tout par 
les peintures. n » 

On fait a la Chine de la porcelaine de diffé- 
rentes couleurs , mais le plus ordinairement elle 
est blanche , avec des rieurs bleues : toute celle 
qui s'apporte k Quanton est de cette espèce , ou 
entièrement blanche; cette dernière est d'une qua- 
lité inférieure et destinée à être ornée de peintures , 
suivant le goût ou la demande des marchands Eu- 
ropéens. 

La. porcelaine de première qualité s'appelle por- 
celaine de pierre ; elle est blanche , avec une bordure 
bleue ; elle est mieux travaillée , plus unie que les 
autres et la pâte en est meilleure. La différence 
entre les porcelaines ne provient que du mélange 
des matières qui entrent dans leur composition , 
dont les principales sont le Kao-Iin et le Pe-tun-tse. 

Le Kao-lin est une terre argileuse plus ou moins 
blanche , très -douce au toucher et parsemée de 
mica. 

TOMÉ il. Q 



OBSERVATIONS 



Le Pe-tun-tse est un spath fusible mêlé de quartz 
et de quelques parcelles de mica : ces deux ma- 
tières viennent du Kiang-sy. 

Les Chinois remplacent quelquefois le Kao-h'ii 
par le Hoa-che , espèce de pierre ollaire , grasse au 
toucher. La porcelaine fabriquée avec le Hoa-che 
est plus fine, plus blanche , plus légère, mais effe 
est plus cassante. Les Chinois nem ploient même 
pas toujours le Hoa-che dans leur pâte; ifs se 
contentent d'en faire une teinture un peu épaisse, 
dans laquelle ils trempent le biscuit pour lui donner 
de la blancheur : ils se servent aussi d'une autre 
substance nommée Che-kao ; mais cette espèce de 
gypse ne peut remplacer le Rao-lin , parce qu'il n'a 
pas de solidité. 

Les porcelaines fines sont faites de parties égale» 
de Kaolin et de Pe-tun-tse. 

Celfes de seconde qualité ont six parties de Pe- 
tun-tse sur quatre de Kao-Jin , et les porcelaines 
ordinaires , trois parties de Pe-tun-tse sur une de 
Kao - lin , mais jamais on ne met moins de cette 
dernière matière. 

La couverte est composée des parties les plu* 
pures du Pe-tun-tse et du Che-kao. Les Chinois 
disent qu'ils y mêlent de la chaux ; mais cette subs- 
tance n'étant pas propre à entrer dans la compo- 
sition de la porcelaine, il faut croire qu'ils en- 
tendent par ce mot ou des sels ou des cendres. 



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SUR LES CHINOIS. 1^} 
C'est avec beaucoup de difficulté que j'ai pu me 
procurer à Quanton les couleurs avec iesquelies 
les Chinois peignent leurs porcelaines. Les uns ne 
les connoissoient pas , les autres ne vouloient pas 
parler , ou me rais oient mille contes absurdes , et 
ce n'est qu'après en avoir consulté plusieurs , que 
je suis parvenu a pouvoir envoyer en Europe les 
échantillons des couleurs qu'ils emploient pour cet 
objet. Comme ils se servent de colle forte pour 
délayer les couleurs , un grand défaut de leurs pein- 
tures sur porcelaine, est de s écailler et de se bour- 
souffler au feu. Cet inconvénient les empêche de 
peindre le paysage , à moins qu'ils ne le fassent avec 
• les couleurs rouges , violettes ou noires , parce 
qu'elles sont les seules qui, mises sur la couverte > 
ne se gonflent pas au feu. 

La couleur bleue est toujours grenue , épaisse 
et matte après la cuisson , et n'est pas aussi unie 
que lorsqu'elle est placée avant la couverte. 

La couleur d'or se prépare en triturant avec la 
paume de la main , dans un plat de porcelaine , 
de l'or en poudre avec de l'eau et du sucre , qu'on 
applique ensuite avec un pinceau et de l'eau gom- 
mée bien claire. Lorsque la porcelaine a passé au 
four, on lustre cet or en le frottant avec un sable 
très-fin et humide , mais il est pâle et tient ptfu sur 
la porcelaine ; ce qui provient de ce qu'on n'em- 
ploie pas de fondant. Je n'ai jamais pu découvrir 



244 OBSERVATIONS 
si les Chinois en font usage pour faciliter la fusion 
des couleurs appliquées sur la porcelaine ; aucun 
d'eux n'a pu ou n'a voulu . me comprendre ; un 
seul pourtant m'a parlé du borax ; mais comme je 
lui avois «nommé cette matière , je ne puis assurer 
si ce qu'il m'a dit est exact. 

La manière dont les Chinois passent les porce- 
laines au feu est fort simple. 

Le four destiné à cet usage est long et carré , 
et peut avoir trois pieds de hauteur sur quatre 
pieds et plus de longueur. L'intérieur est de forme 
cylindrique. L'ouverture est ronde, a un pied et 
demi de diamètre , et se ferme avec une porte de 
fer a deux battans. Le dessus du four est ouvert ■ 
dans le milieu de sa longueur pour le passage de 
la vapeur du charbon de bois que l'on emploie pour 
le chauffer. 

Lorsque les Chinois veulent mettre des pièces de 
porcelaine dans le four , ils les placent première- 
ment sur une plaque de fer tournant horizontale- 
ment sur l'extrémité d'un long manche de bois 
pareillement garni de fer ; ensuite ils les présentent 
à l'entrée , les chauffent peu- à- peu en les faisant 
tourner , et les entrent enfin tout-a-fait dans le four , 
dans lequel ils les laissent jusqu'à ce qu'elfes de- 
viennent rouges et que la couleur paroisse unie et 
fondue. 



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SUR LES CHINOIS. 
Matures qui composent les couleurs. 

Couleurs appelées i Un condorin et demi pesant 

Pourpre Yen-tchy-hong... < de feuilles d'or et un tael de 

( cristal de roche. 

De feu Ta hon \ ^° UX conc * orins de Ta- hong 

* (et sept condorins de céruse. 

Un mas de Choang-hoang 
Verte Ta-lo { [sorte de jaune], et un condo- 
rin et demi de vert de pierre. 

Un mas de Ta- hong, un 

Jaune Ma-se [ demi condorin de bleu -foncé 

f Tse-me ]. 

C Un mas de Tchy - hong 

Violet-foncé . .Khy-hoa < [ pourpre ] , quatre ly de bleu- 

( foncé [ Tse-me ]. 

m r / ( Huit condorins de Tse-me, 

W eu- fonce . . .Tse-me { , , . , , * 

( et deux condorins de ceruse. 

f Un condorin de Hc-che 

Noire Kin-mc. / [pierre noire], et sept condo- 

( rins de céruse. 

f Huit condorins de Fan- 
Bouge Fan-hong < hong , et trois condorins de 

( céruse. 

( Du bleu de montagne [Tou- 

Bleue Tshin / tshin] , avec de l'azur d'Eu- 

j rope. 

Les Chinois ont aussi de la porcelaine com- 
mune , dont la majeure partie est faite dans le 
Fokien. Us fabriquent en outre une grande quan- 
tité de vases pour ie thé , avec une argile 
d'une couleur brun-rouge : ceux qui viennent de 

Qi 



246 OBSERVATIONS 

Vou-sse-hien, dans le Kiang-nan, sont très-recher- 
ches. Enfin , on fait dans la même ville des jarres 
fort grandes , dans lesquelles les Chinois mettent 
de l'eau et de petits poissons. 

VERNIS. 

On fûtàQuanton beaucoup d'objets en vernis, 
mais ils sont inférieurs à ceux qui viennent de 
Hoey-tcheou-fou , dans la province de Kiang-nan» 
soit que le vernis ne soit pas également bon , soit 
que la promptitude avec laquelle les ouvriers sont 
obligés de travailler, nuise à la beauté et a la bonté 
de l'exécution. 

Les ouvrages des Japonois, en ce genre, sur- 
passent ceux des Chinois; ils sont mieux travail- 
lés et beaucoup plus légers ; les angles sur-tout en 
sont nets, bien coupés et non obtus ou arrondis; 
enfin on les estime infiniment à la Chine , et on 
les y achète fort cher. 

Le vernis s'appelle Tsy : cette matière épaisse 
ressemble à du mastic roussâtre , et provient d'un» 
arbre qui croît dans le Setchuen et le Kiang-sy : 
celui des environs de la ville de Kan-tcheou-iou . 
est réputé le meilleur. Cet arbre a l'apparence du 
frêne , par la feuille et par Técorce ; il s'élève à 
la hauteur de quinze pieds , sur environ deux pieds 
et demi de circonférence. Lorsqu'il a de sept à, 
huit ans , on commence d'en extraire le vernis en 



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SUR LES CHINOIS. 2^7 
faisant des incisions le long du tronc. Le vernis 
est meilleur et plus abondant dans les'jeunes arbres 
que dans les vieux. La récolte , d'après le rapport 
des Chinois , se fait dans l'été pendant la nuit , et 
avec beaucoup de précaution. 

On peut voir travailler les ouvriers en vernig , 
dans le faubourg de Quanton ; ils se tiennent or- 
dinairement dans des lieux écartés , et sous des 
angars bien fermés , dont les fenêtres sont garnies 
avec des châssis de papier. 

Le fond des ouvrages en vernis est de bois très- 
mince, ou de carton. On commence par y coller 
du papier, après quoi on étend deux ou trois cou- 
ches d'une pâte rouge composée de chaux , de 
papier et de gomme ; lorsque ces couches sont 
bien sèches, on les polit avec soin , et on étend 
soigneusement par- dessus une ou deux couches 
de couleur noire mêlée avec l'huile Ming-yeou, 
qu'on tire du Tong-tchou : l'ouvrage est alors d'un 
noir pâle, et paroît terne; mais une seule couche 
de vernis lui donne du brillant et de l'éclat. En 
appliquant la couche de vernis , les ouvriers ont 
la précaution de tenir tout fermé , de crainte de la 
poussière ; ils placent ensuite leurs ouvrages 'dans 
des endroits isolés, et les font sécher à l'ombre, de 
peur que le grand air ne saisisse trop promptement 
ie vernis et ne le fasse gripper. Le vernis, en séchant 
peu-à-peu, acquiert le lustre qu'on lui voit, sans 

Q-4. 



^48 OBSERVATIONS 
qui! soit nécessaire de le polir. Lorsqu'on veut faire* 
paroître les veines du bois, on ne fait aucune pré- 
paration ayant d étendre le vernis. Cette matière est 
matte dans les commencemens , et semble épaisse ; 
mais à la longue elle pénètre peu -à- peu, devient 
transparente et laisse apercevoir les nuances du 
corps qu'elle recouvre. 

On trouve a Quanton différens ouvrages tout- 
a-fait préparés , et auxquels il ne s'agit plus que 
d'ajouter la dernière couche de vernis ; on les orne 
ensuite, à volonté, ou de fleurs coloriées, ou de 
dessins en or. Si l'on n'a a peindre que des fleurs, 
on n'y met aucune préparation; mais si les des- 
sins sont en or , on couvre d'abord l'ouvrage avec 
de la gomme, et on y applique ensuite les feuilles 
d'or. Lorsque les peintures ou les dorures sont ter- 
minées, on passe par-dessus une très-légère couche 
de vernis. 

Les ouvrages en vernis sont communément 
noirs ; on en voit peu d'une autre teinte ; ces der- 
niers ne sont pas aussi beaux ni aussi lustrés que 
les premiers , parce que le blanc qu'on est obligé de 
faire entrer dans la couleur , la rend terne et matte, 

■ 

TONG-TCHOU. 

Cet arbre croît facilement, et s'élève à une 
moyenne hauteur ; son bois est tendre et spon- 
gieux , ses feuilles sont d'un beau vert. Le Tong- 



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SUR LES CHINOIS. 2qç 
tchou, sur -tout lorsqu'il est chargé de ses noix, 
ressemble assez au noyer ; ses fruits verts dans le 
principe, jaunissent en mûrissant , e^ contiennent 
deux ou trois amandes noires en dehors , blanches 
en dedans, qui ont une vertu purgative. 

L'huile qu'on retire en pressant ces amandes , 
est bonne à brûler, mais elle donne beaucoup de 
fumée. Dans son état naturel, on l'appelle Tong- 
yeou ; mais lorsqu'elle est préparée pour servir à 
la peinture , elle se nomme Ming-yeou , vulgai- 
rement huile de bois ; les Chinois s'en servent 
beaucoup. Voici comment ils la rendent propre à 
cet usage : ils la font chauffer avec de la céruse , 
dans la proportion de deux onces de celle-ci sur 
une livre d'huile : lorsque ce mélange a bouilli et 
qu'il commence à s'épaissir , on le verse dans des 
cruches que l'on ferme avec soin ; après avoir subi 
cette préparation , il ressemble au vernis et en ac- 
quiert toutes les qualités ; il se dissout dans la té- 
rébenthine , et l'on peut s'en servir pour peindre 
sur les étoffes, sans crainte que l'eau puisse détruire 
les couleurs. H faut avoir la précaution , lorsqu'on 
emploie cette huile , de la mettre dans un vase et 
de la couvrir avec une feuille de papier, car sans 
cela elle se dessèche : on l'étend sur le bois , soit 
pure , soit mêlée avec des couleurs ; elle sèche 
promptement , mais elle a le défaut de jaunir, sur- 
tout si elle est masquée par quelque meuble. 



iJO OBSERVATIONS 

Cette huile pénètre peu dans l'épaisseur du bois? 
mais les Chinois ne regardent pas cela comme 
un défaut , puisqu'ils emploient au contraire des 
moyens pour l'en empêcher : ils se servent à cet 
effet d'un enduit composé de chaux et de sang 
de bœuf qu'ils délayent avec de l'eau , et dont ils 
passent une ou deux couches sur les objets qu'ils 
veulent peindre. Agrès cette préparation , la cou- 
leur ou fe vernis reste a la surface ; on en emploie 
moins , et la peinture en a plus cTéclat. A mon 
arrivée à File de France , j'ai trouvé quelques plants 
du Tong-tchou : son fruit étant le même que celui 
de la Chine , on pourroit en tirer un parti aussi 
avantageux que dans ce pays. 

COMME ÉLASTIQUE. 

Plusieurs personnes m'avoient chargé en 
Europe de leur envoyer de la gomme élastique , 
croyant que cette substance existoit a la Chine, 
et qu'elle étoit la même que celle d'Amérique ; 
mais elle est totalement différente. La gomme 
élastique qu'on trouve à Quanton , n'est point 
naturelle , mais un composé d'huile appelée Tong- 
yeou ; la preuve en est évidente , puisqu'elle porte 
le nom de Tong-yeou-po. De plus , si Ton casse 
une vieille boule de gomme élastique y la cassure 
est grumelée , et ressemble parfaitement à cett* 



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SUR LES CHINOIS. 2$ î 

huile, lorsque séchée et réduite en masse, elfe 
vient à se partager. 

L'ouvrier, à Quanton , qui possède le secret 
de composer la gomme élastique , fait avec cette 
matière des bagues , des boules et des boutons de 
couleur jaune , rouge ou mélangée: ces différens 
objets sont susceptibles plutôt de compression que 
de dilatation. On prétend qu'il y entre de la cire, 
mais je n'ai là-dessus rien de certain , n'ayant jamais 
pu découvrir le procédé Chinois. Dans tous les 
pays , ïes artisans ont leurs secrets , et ne les com- 
muniquent point, dans la crainte qu'on n'imite leur 
ouvrage ; et à Quanton , plus qu'ailleurs , ils sont 
très - réservés. 

MACHINES POUR LARROSEMENT 

DES TERRES. 

Les hommes en général portent tous leurs soins 
vers les choses de première nécessité, ou celles qui 
leur sont les plus utiles : or, la principale culture 
à la Chine , étant celle du riz , et cette espèce de 
grain servant à nourrir la plus grande partie de 
la population , il n'est pas étonnant que les Chi- 
nois se soient occupés de tout ce qui pouvoit en 
augmenter le produit. 

La marée refoule le cours de la rivière auprès 
de la ville de Quanton, ainsi il n'a pas été néces- 
saire de recourir à des moyens étrangers pour 



2J2 OBSERVATIONS 

arroser les campagnes des environs. En remontant 
plus au nord , du côté de Nan-hiong-fou, où les 
terres sont sensiblement plus hautes que le niveau 
de la rivière, nous ne vîmes aucune mathine pour 
élever les eaux , soit que les terres en soient assez 
imbibées , soit que ies ruisseaux qui descendent 
des montagnes suffisent à leur irrigation. Ce n'est 
qu'en entrant dans la province de Kiang-sy, que 
nous trouvâmes des roues hydrauliques très-ingé- 
nieusement construites ( n.° 33 ). Il faut rendre 
justice aux Chinois, ces roues sont très-bien ima- 
ginées; l'ouvrage est simple, léger, peu coûteux» 
et demande peu de soin ; enfin , c'est ce que j'ai 
vu de mieux en traversant l'empire. 

Toute la machine est faite avec des bamboux , 
excepté l'axe de la roue , et les pieux enfoncés 
dans l'eau pour le supporter , qui sont en bois. 
Cet axe , qui peut avoir de huit à dix pieds de 
longueur , porte tout autour , à un pied de dis- 
tance de ses extrémités, des bamboux longs et 
déliés qui se croisent et vont s'attacher à la cir- 
conférence sur laquelle sont fixés en biais des tubes 
de même matière , bouchés par le fond. Ces tubes, 
au nombre d'une vingtaine , d'environ trois pieds 
de longueur , et de près de trois, pouces de dia- 
mètre , se remplissent lorsque la roue plonge ; et 
tournant avec elle , ils se vident à son sommet 
dans un canal placé parallèlement k la roue , et qui 



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■ 



SUR LES CHINOIS. 253 
communique avec un autre d'où l'eau est conduite 
dans Jes campagnes. Pour accélérer le mouvement 
de la roue, les Chinois garnissent de petits mor- 
ceaux de bois l'angle que forme le croisement des 
grands bamboux avant d'arriver à la circonférence , 
ce qui fait des espèces de palettes. Les roues ont 
de vingt à vingt-quatre pieds de diamètre; quel- 
ques-unes sont pius grandes , mais cela est rare. 
Le courant de la rivière suffit pour- faire mouvoir 
ces machines ; mais , afin de le rendre plus rapide 
et de le forcer a se jeter sur la roue , les Chinois 
sont dans l'usage de planter des piquets depuis le 
milieu de la rivière jusqu'auprès de l'axe. 

Je n'ai vu que dans le Kiang-sy de ces machines 
hydrauliques; les Chinois en ont cependant d'une 
autre construction ; telle est celle dont j'ai envoyé 
le modèle à l'académie des sciences. On peut l'ap- 
peler pompe à chaîne : cette machine est peut-être 
d'un grand effet, mais je doute qu'elle le soit au- 
tant que le prétendent les voyageurs Angiois , 
puisque ,. durant tout mon voyage, je n'en ai vu 
qu'une seule. Elle consiste dans une caisse de 
bois oblongue, partagée au milieu dans toute sa 
longueur par une planche fermant exactement 
la portion inférieure , tandis que celle de dessus 
reste ouverte. Des planchettes de bois carrées , 
et attachées à une certaine distance entre elles , 
avec des cordes continues, passent dans ces deux 



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2j4 OBSERVATIONS 
conduits, en remplissent ia cavité et roulent sur 
deux axes dont Fun plonge dans l'eau , et Fautre 
est supporté sur le terrain , par deux piquets de 
bois. Cet axe est mis en mouvement de trois ma- 
nières différentes : lorsque le volume d'eau a en- 
lever est considérable, Faxe est mu par des bêtes de 
somme; si le volume est moindre , des palettes adap- 
tées à Taxe aident à un ou à plusieurs hommes à 
le faire tourner en montant dessus ; enfin, si ia 
pompe donne peu d'eau , on fa fait aller a bras. 
Cette pompe d'ailleurs n'est pas en état d'élever 
Un gros volume d'eau , ni de le porter à une 
grande hauteur ; en effet queile que soit la dimen- 
sion de cette machine , elle ne peut être placée que 
sous un angle médiocrement ouvert ; car si cet 
angle Fétoit trop , la pompe fatigueroit beaucoup 
et exigeroit une force motrice trop considérable. 

Les Chinois ont deux autres moyens encore plus 
simples pour arroser les rizières : deux hommes 
placés à Fextrémité d'un étang, et sur un terrain 
un peu élevé, tiennent un panier fait de.bamboux 
extrêmement serrés , par deux cordes attachées de 
chaque côté, et le balancent, de sorte que tour à 
tour le panier plonge dans Feau et se vide sur 
les terres : on conçoit qu'il faut un espace suffi- 
sant pour pouvoir donner l'élan nécessaire au pa- 
nier, et lui faire décrire une portion de cercle. On 
n'emploie ce premier moyen que lorsqu'il faut 



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SUR LES CHINOIS. 255 
arroser des terrains d'une étendue médiocre , car il 
est fort pénible. Le second ne demande qu'un 
seul homme , et est bien moins fatigant ; H con- 
siste dans une bascule placée en travers au haut 
d'une perche ; d'un côté est une pierre , et de 
l'autre un seau qu'on enlève à l'aide de ce contre^ 
poids, et que l'on vide facilement. 

MANIÈRE DE FAIRE É CLOR E 
LES ŒUFS DE CANES. 

On fait éclore à la Chine, par une chaleur 
artificielle , les œufs de canes , mais non ceux de 
poules ; c'est ce que m'ont confirmé plusieurs 
Chinois. Lorsqu'on s'est procuré une quantité suf- 
fisante d'oeufs de canes , on forme avec des bam- 
boux une espèce de cage qu'on tient un peu élevée 
de terre; on met au fond une couche de fumier de 
buffle , qui est quelquefois mêlé avec celui de ca- 
nards , et par-dessus un rang d'oeufs , procédant 
ainsi alternativement jusqu'à ce que la cage soit 
remplie. On y entretient ensuite, au moyen d'un 
feu léger , la chaleur convenable , et que l'expé- 
rience a appris à connoître , jusqu'au moment ou 
ies canards sont près d'éclore. On retire alors les 
œufs , on les casse , et l'on confie les canetons à 
de vieilles canes qui les adoptent, les conduisent 
et les couvrent de leurs ailes. Les Chinois en ven- 
dent beaucoup au sortir de l'œuf ; pour les autres , 



2^6 OBSERVATIONS 
ils les élèvent : ils ont à cet effet des bateaux 
garnis de grandes cages placées sur les deux côtés 
en forme d'ailes, qui peuvent contenir un millier 
ou deux de canards ; ces barques sont ordinaire- 
ment le long du rivage et près des champs de riz. 
Le matin on ouvre une porte , tous les canards 
sortent en foule en descendant sur une planche 
qui leur sert de pont , et se répandent dans les 
rizières , où ils vivent toute la journée des vers 
et des insectes qu'ils y trouvent. A l'approche de 
la nuit, le maître du bateau appelle ses canards, 
en frappant sur un bassin de cuivre : c'est un 
spectacle curieux , et dont j'ai été témoin quel- 
quefois, de voir tous ces oiseaux accourant pêle- 
mêle , et prenant chacun , sans se tromper , la 
route de son bateau. Cela cependant paroît moins 
surprenant, lorsqu'on songe que le canard est déjà 
un peu grand , qu'il est en état de reconnoître 
sa demeure , et que de plus il est guidé par le 
son d'un bassin de cuivre, qui n'est pas le même 
pour tous les bateaux. 

Les Chinois vendent beaucoup de ces animaux 
vivans ; ils en tuent une partie , les ouvrent en 
deux, les salent, et les tiennent écartés avec deux 
petits bâtons pour les faire sécher. Dans cet état 
la chair a le goût de venaison , et vaut mieux que 
lorsqu'elle est fraîche ; car alors elle est gluante et 
a un goût de vase. 

Lorsqu'on 



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SUR LES CHINOIS. l^J 

Lorsqu'on veut manger des canards qui soient 
bons, il faut, après les avoir achetés de ceux qui 
font métier de les élever , fes garder quelque temps 
chez soi et îes nourrir avec du grain ; , pour que les 
chairs se raffermissent et perdent le goût de fange 
qu'elles avoient contracté. 

CÉRÉMONIAL 

m ■ 

À la Chine ; le cérémonial est soumis a des lois 
invariables ; personne n'oseroit y rien changer. 
Persuadé que l'attention des citoyens à s'acquitter 
entre eux des devoirs de la politesse , entretient la 
paix et le bon ordre dans l'Etat, le gouvernement 
porte tous ses soins à faire observer ce que chacun 
doit au rang , à /a parenté , ou à Tige. 

L'empereur, regardé comme le souverain maître, 
a le droit d'exiger l'hommage et la soumission 
de ceux qui habitent dans l'empire, et tous sont 
obligés de s'abaisser devant lui. Çe qui lui appar- 
tient est réputé comme sacré ; et quand on lui 
parle , on ne se sert pas de termes ordinaires , mais 
de mots particuliers et en usage pour lui seul. 
De cette extrême soumission envers l'empereur, 
dérive naturellement celle du peuple envers les 
mandarins ; car ceux-ci, possédant une portion 
d'autorité , et représentant le chef suprême, exigent 
de leurs inférieurs autant de respect qu'eux-mêmes 
sont obligés de lui en porter. 

TOME II. R 



I58 (OBSERVAT TONS 

Ces usages * ces devoirs , cette politesse , rendent 
les Chinois minutieux k l'excès : l'habitude où ils 
sont* dès l'enfonce, d'être respectueux envers leurs 
supérieurs * et cette contrainte continuelle dans 
laquelle ils vivent , les portent à la crainte et à la 
défiance ; et de la défiance à la fourberie il n'y a 
qu'un pas : aussi voit-on que les Chinois cachent, 
sous une apparence honnête et polie, un caractère 
faux et dissimulé. Si , en ^'acquittant des devoirs 
imposés par le cérémonial , ils étoient pénétrés 
des sentimens de douceur et d'honnêteté qu'il de- 
vrait inspirer , le gouvernement auroit raison d'en 
exiger l'accomplissement; mais comme le peuple 
ne s'attache qu'aux dehors et aux pures formalités , 
la politesse n'est plus chez lui qu'une habitude, et 
Ja cérémonie tient lieu du sentiment. Le tribunal 
des rites de Peking peut bien régler fa manière 
dont on doit se mettre à genoux suivant Page ou 
ie rang des personnes , mais ce tribunal suprême 
ne commande pas ie respect. 

Lorsque nous eûmes à Peking notre audience 
de congé, nous nous amusâmes beaucoup de l'im- 
portance que les mandarins du Ly-pou mettoient 
à leurs cérémonies. Cependant , les cris lamen- 
tables qu'ils poussoient pour annoncer les génu- 
flexions, et leur attention à les faire exécuter, ren- 
doient cette cérémonie plutôt risible qu'imposante. 
Enfin , le cérémonial Chinois est si machinal et 



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SUR LES CHINOIS. 25c) 
si peu éclairé , que les mandarins se prosternent 
non-seulement devant la personne de l'empereur * 
mais encore devant son nom et même devant son 
fauteuil. Ce ne sont donc que les formes exté- 
rieures qu'on demande dans ce pays ; on s'embar- 
rasse peu du fond. 

Lorsque deux Chinois d'une condition égalé 
se rencontrent, ils se baissent l'un vers l'autre , 
joignent les mains du c6té gauche , et les remuent 
avec affection; mais si les personnes sont d'un 
rang supérieur, alors ils joignent les mains devant 
eux , les élèvent et les abaissent plusieurs fois de 
suite, en s inclinant profondément et en répétant les 
mots Tsin-tsin ,Tsin-ieao [je vous safueJ.Un des trois 
mandarins qui nous accompagnoient en allant k 
Peking , ayant rencontré un de ses amis qu'il avoit 
perdu de vu* depuis long -temps, ils se mirent 
tous les deux presque à genoux , et puis se serrant 
réciproquement entre leurs bras , et se frappant 
sur le dos avec la main , ils répétèrent plusieurs 
fois les mots To-fo [ quel grand bonheur ] ! Dans les 
circonstances ordinaires, les mandarins évitent de 
se rencontrer, et, lorsque cela leur est impossible, 
le mandarin inférieur en grade sort de son palan- 
quin ou descend de cheval , et salue profondément 
l'autre : si les deux mandarins sont d'un rang égal, 
ils restent dans leurs chaises et se saluent en pas- 
sant ; mais s'ils viennent à se rencontrer étant tous 

Ri 



Zèo OBSERVATIONS 

les deux à pied, cérémonial est plus long, parce 

qu'il est de l'honnêteté de ne pas partir le premier. 

Lorsqu'un homme du peuple se trouve dans le 
chemin d'un mandarin, il se range promptement , 
reste debout , et tient ses bras pendans et sa tête 
un peu penchée ; il se garderoit bien de le saluer, 
caj cet excès de politesse pourroit lui attirer 
quelque correction paternelle. 

Quand il s'agit de présenter une requête , ou 
de parler à un mandarin d'un grade élevé , le sup- 
pliant se met à genoux , fait trois révérences en 
baissant la tête , et explique son affaire en conser- 
vant cette posture. Si c'est un homme un peu au- 
dessus du commun , le mandarin le fait relever ; il 
se met alors un peu de côté , et s'énonce en restant 
debout. Lorsqu'on parie de près aux gens en place , 
il est de la politesse de mettre sa main devant sa 
bouche , et de se pencher respectueusement. 

Les Chinois emploient dans le discours des mots 
figurés et des termes pleins de respect et de sou- 
mission , se mettant toujours fort au-dessous des 
personnes auxquelles ils s'adressent ; mais il n'en 
faut pas conclure qu'ils soient persuadés de ce 
qu'ils disent : en parlant de cette manière , ils ne 
font que se conformer à l'usage. 

Les personnes les plus âgées occupent toujours 
la place d'honneur ; c'est la droite chez les Chinois , 
et la gauche chez les Tartares. 



SUR LES CHINOIS. l6t 
Nulîe part les enfans n'ont autant de respect 
pour leurs parens. Les fils viennent, à ia nouvelle 
année, se prosterner devant leurs père et mère, 
et se tiennent debout en leur présence. A ia mort 
du père , le respect qu'on avoit pour lui passe au 
fils aîné , qui , pour lors , est regardé .comme le 
chef de la famille : en conséquence , c'est à lui 
qu'appartient le droit d'honorer ses ancêtres , en 
faisant , en certains temps et dans certaines cir- 
constances, les salutations d'usage devant la ta- 
blette qui porte leurs noms. 

La distance entre les frères est très-grande. Le 
frère aîné ne peut converser avec les femmes de 
ses frères cadets ; il se contente de Jes saluer , 
tandis que les frères puînés peuvent parler à 
Fépouse de leur aîné. II faut avouer cependant que 
cette distinction est trop marquée , et qu'elle est ca- 
pable de refroidir les coeurs et d'en bannir l'amitié* 
Lorsqu'un Chinois veut faire une visite à quel- 
qu'un , il commence par lui envoyer un compli- 
ment et son nom contenus dans un billet de papier 
rouge plié en forme de paravent , et ayant sur le 
dernier feuillet un» petit morceau de papier doré 
de forme triangulaire. La personne que Ton vient 
voir est libre d'accepter ou de refuser la yisite : 
dans ce dernier cas , elle se contente de rendre 
le billet , et fait dire à celui qui l'a remis , de ne pas 
se donner la peine de descendre de palanquin- 

Ri 



262 OBSERVATIONS 
Elle lui renvoie ensuite un billet semblable , et 
plus eiie met d'empressement a ie faire remettre, 
plus elle montre d'égards. Si elle reçoit , au con- 
traire , ïa visite , et que celui qui la fait soit du 
même rang , alors le cérémonial est sans fin , non- 
seulement pour entrer ou pour s'asseoir , mai9 
aussi quand il faut sortir. 

II y a dans toutes les cours qui précèdent le» 
appartemens , trois portes; c'est 1k que se font ordi- 
nairement les grandes politesses , parce que celui 
qui vient ne veut pas passer par la porte du mi- 
lieu , et que ce n'est qu'avec peine qu'il y consent 
à la fin , tandis que la personne qui reçoit la visite, 
entre par une des portes latérales. Lorsqu'on est 
arrivé dans l'appartement , il est de l'honnêteté 
d'offrir un siège, mais le maître du logis doit aupa- 
ravant l'essuyer légèrement. Une fois assis , il faut 
se tenir droit , avoir les mains sur les genoux » 
placer ses pieds à une égale distance de sa chaise , 
et demeurer tranquille en conservant un air grave. 

Les Chinois offrent toujours du thé dans les 
visites , mais ils ne le servent pas comme nous : 
ils mettent les feuilles de thé dans une tasse de 
porcelaine , et versent par-dessus de l'eau bouiU 
lante,tils la couvrent ensuite, et présentent 1^ 
tasse dans un bassin , ou espèce de nacelle faite 
de cuivre. On doit prendre la tasse à deux mains 
et Jboirç lentement. Si l'on met du sucre , on 



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SUR LES CHINOIS. 263 
emploie le couvercle pour remuer le thé, les 
Chinois ne se servant point de cuiller. Ces céré- 
monies s'abrègent lorsque les personnes qui se 
visitent , sont d'une égale condition; mais si Tune 
des deux est d'un grade supérieur , alors les po- 
litesses sont beaucoup plus multipliées, sur- tout 
de la part de l'inférieur. Si , en venant voir quel- 
qu'un , on lui fait un présent , on doit joindre l'état 
des objets qu'on offre, avec le billet de visite , et 
Ton remet le tout aux domestiques du maître du 
logis , qui n'examine le présent que lorsque celui 
qui l'a fait est paru. On peut accepter le tout, ou 
simplement une portion ; dans ce dernier cas , on 
écrit sur la note ce qu'on a retenu , et on ren- 
voie le reste. Il est rare qu'on n'accepte rien , car 
c'est une impolitesse, et même une offense que de 
refuser entièrement un présent ; il faut en prendre 
au moins une bagatelle. 

Il y en a qui se contentent d'envoyer avec le 
billet de visite , la note des présens : la personne 
marque ce qui lui fait plaisir , et renvoie la note 1 
alors on va acheter les objets désignés , et on les 
fait remettre. Je n'aurois jamais cru que les Chi- 
nois , qui paroissent aussi scrupuleux sur Je céré- 
monial , fussent capables de ce tour d'adresse; mais 
je le tiens de quelqu'un qui l'a vu faire à Pékin g. 

Les lettres que les Chinois s'écrivent entre eux , 
exigent pareillement certaines formalités ; chaque 

R4 



l64 OBSERVATIONS 
lettre doit être composée de neuf feuilles , et écrite- 
avec des caractères d'une moyenne grandeur. On 
commence au second feuillet , et Ton met son 
nom à la fin, vers le bas de la page. Le nom de 
la personne à qui s'adresse ia lettre , doit être placé 
plus haut que le reste de l'écriture , et doit former . 
un alinéa. Si un Chinois , portant le deuil d'un 
de ses proches, écrit à quelqu'un, il colle un pa-> 
pier bleu sur son nom : s'il envoie un présent, 
il emploie du papier blanc , au lieu de rouge. Une 
lettre se plie en long, et se met dans une enve- 
loppe, sur laquelle on colle une bande de papier 
rouge, en marquant que ia lettre est dedans; on 
Tenferme ensuite dans un sac de papier dont on 
colle le haut, et l'on écrit dessus le nom, la qua- 
lité et le lieu de la demeure de la personne à la- 
quelle on veut la faire parvenir. 

On conçoit combien tout ce cérémonial doit 
être fatigant ; mais les Chinois parviennent , par 
une habitude et un usage continuels , à se familia- 
riser avec ces pratiques extrêmement fastidieuses ; 
ils s'accoutument à les remplir dès leur plus tendre 
jeunesse , et se font un mérite de les exécuter 
ponctuellement ; enfin, ils y attachent même une 
si grande importance , qu'ils regardent comme bar- 
bares les nations qui ne s'y conforment point» 



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SUR LES CHINOIS. l6$ 

' * * * ■ 

H A Bl LLEM EN T. 

Les Chinois s'habillent constamment de la même 
manière : peu curieux, comme on l'est en Europe , 
de modes nouvelles , le petit-fils porte les habits 
de son aïeul , sans craindre de choquer les yeux de 
personne. Les robes des anciens Chinois étoient 
amples et longues , des manthes immenses tom- 
boient jusqu'à terre , et une chevelure bien fournie 
se relevoit sous des bonnets dont les formes va- 
rioient suivant les états et les grades. > 

Forcés d'abandonner ces antiques vêtemens lors 
de la conquête de la Chine par les Tartares , les 
Chinois prirent l'habit et la coiffure de leurs vain- 
queurs ; mais à cette époque plusieurs d'entre eux 
aimèrent mieux s'expatrier , et préférèrent même la 
mort plutôt que de renoncer aux usages de leurs 
ancêtres. Les Chinois ont la tête rasée, et conser- 
vent seulement sur le haut une touffe de cheveux 
qu'ils laissent croître , et dont ils font une longue 
tresse qu'ils appellent Penzé. Leur habillement 
consiste en plusieurs robes ; celle de dessus des- 
cend jusqu'au-dessous du mollet , les manche* 
sont d'une moyenne largeur. La robe de dessous 
est plus longue , et serre davantage le corps ; 
les manches de celle-ci , larges par en haut, se 
rétrécissent vers le poignet , se terminent ensuite 
en forme de fer à cheval , et couvrent presque 



2.66 OBSERVATIONS 
entièrement les mains. Par -dessous cette robe ils 
en portent encore une troisième , mais qui est sans 
manche*, et ils ont de plus une veste et une che- 
mise de soie , avec des caleçons et des bas. Cest 
par-dessus la seconde robe qu'ils attachent la cein- 
ture à laquelle ils suspendent une montre, un cou- 
teau , un mouchoir et une bourse contenant un 
flacon avec du tabac en poudre. 

Les Chinois ont le cou nu en été , ils le garan- 
tissent du froid en hiver , avec un collet de peau, 
de soie ou de velours. Le bonnet, qui laisse les 
oreilles à découvert , se change deux fois dans 
l'année : celui d'hiver est bordé d'une bande de pel- 
leterie et recouvert d'une houpe de soie rouge : 
celui d'été est d'une forme désagréable ; il est fait de 
rotins et ressemble à un entonnoir renversé et fort 
évasé. Le dedans est en soie , et le dessus garni 
d'une houpe de crin rouge. Les gens de distinc- 
tion et les mandarins , en ont un semblable ; mais 
je fond est de carton doublé des deux côtés avec 
de la soie , et les brins de soie de la houpe qui le 
recouvrent, au lieu de déborder le bonnet , sont 
coupés en-dessus a près d'un pouce du bord. 

Lorsque les Chinois restent chez eux , ou qu ils 
sortent sans cérémonie , ils portent , en place do 
bonnet , une petite calotte de soie brodée , et 
ornée quelquefois d'une perle sur le devant. 

Leurs caleçons sont de toile ou de soie t et faits 



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SUR LES CHINOIS. l6j 
comme les nôtres ; mais ils en ont aussi qui sont 
partagés en deux et qui n'ont pas de fond. Leurs 
bas sont en soie ou en nankin piqué ; ils s'élèvent 
plus haut que les bottes , et sont garnis sur les 
bords d'un ruban de soie ou de veiours. 

Les bottes sont de soie noire ou de cuir, et ne 
dépassent pas le mollet ; elles sont larges et très- 
utiles aux Chinois, qui s'en servent au lieu de 
poches et y mettent des papiers et leur éventail. 
Les chaussures des Chinois sont en général bien 
faites , et il y en a d'artistement travaillées. La se- 
melle en est épaisse et composée de gros papiers 
renforcés en dessous par un cuir. Leurs souliers 
sont relevés par-devant, de sorte qu'il n'est pas 
nécessaire de les attacher, et qu'il suffit de les faire 
entrer avec un peu de force : on fait usage pour 
cela d'un instrument de corne recourbé. 

Ces souliers ne quittent jamais le pied, mais ils 
incommodent beaucoup les personnes qui ne sont 
pas habituées à en porter, parce qu'ils tiennent les 
doigts écartés et relevés en l'air. 

Les femmes s'habillent conformément au grade 
et au rang de leurs maris ; elfes peuvent porter 
toutes sortes de couleurs, excepté le jaune-citron : 
celles qui sont âgées se servent d'étoffes noires ou 
violettes. 

L'habit des femmes consiste dans une longue 
robe avec des manches larges ; elles ont en outre 



ï68 OBSERVATIONS 
une veste de dessous , un caleçon et une espèce 
de jupon plissé. Les femmes n'ont pas ie cou nu ; 
elles portent constamment un collet, et ne laissent 
point voir leur poitrine ; la décence exige même 
qu'on n'en distingue pas la forme. 

L'habit d'hiver et celui d'été ne différent que par 
l'épaisseur ou la légèreté des étoffes. Lorsqu'il fait 
froid , les Chinois portent des fourrures. Tous les 
mandarins qui entouroient l'empereur lors de notre 
première audience à Pékin g , avoient des habits 
de peaux dont le poil étoit en dehors. 

La manière de s'habiller des Chinois a cet avan- 
tage sur la nôtre, qu'ils peuvent, sans paroître ridi- 
cules, augmenter ou diminuer à volonté le nombre 
de leurs robes , à proportion du plus ou du moins 
de froid. 

A Quanton , où le vent du nord est très-piquant 
et incommode sur-tout les indigènes accoutumés 
à de fortes chaleurs , j'ai vu des Chinois joindre 
non sans quelque difficulté leurs deux mains en- 
semble, tant ils étoient surchargés d'habits. Mais 
si le peuple se couvre quelquefois prodigieuse- 
ment dans l'hiver , il s'habille très à la légère pen- 
dant l'été , ne conservant ordinairement que la 
veste , le caleçon et les souliers. Pour les manda- 
darins et les gens en place, ils n'oseroient , quelque 
grande que soit la chaleur, paroître en public sans 
être habillés et sans avoir des bas et des bottes. 



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SUR LES CHINOIS. 269 
Les Chinois sont très -propres a l'extérieur, mais 
leur propreté ne s'étend pas à tout. Nous étant 
plaints à i*un des mandarins qui nous accompa- 
gnoient durant notre voyage, de ce que nous 
n'avions pas de linge pour changer; il nous ré- 
pondit , en relevant ses manches , que depuis plus 
d'un mois il portoit la même chemise : cette partie 
de l'habillement est souvent presque usée avant 
qu'on la quitte. 

On trouve cependant des élégans à ia Chine : 
les jeunes gens riches se piquent d'être bien ha- 
billés et d'une manière leste ; if se donnent en 
marchant un certain balancement , et affectent de 
remuer les bras. 

La coiffure des femmes varie suivant l'âge. Des 
cheveux épars annoncent une très- jeune fille, et 
une tresse pendante ou quelquefois relevée , fait 
voir qu'elle est nubile ; les femmes mariées portent 
les cheveux entièrement retroussés, et en forment 
un nœud ou une espèce de chignon qu'elles atta- 
chent avec des épingles. Cette habitude de relever 
les cheveux dégarnit le front et le rend chauve: aussi 
les femmes âgées cachent-elles cette difformité avec 
un morceau de toile noire appelé Pao-teou f envt- 
ioppe^jf tête]. Les femmes du Kiang-nan s'entourent 
la tête d'une bande de pelleterie, du milieu de la- 
quelle elles laissent tomber sur leur front et entre 
leurs sourcils une petite bande d'étoffe noire, dont 



27O OBSERVATIONS 
Je bas est orné d'une perle : cette coiffure sied 
bien et relève la blancheur du teint. Celles qui 
sont en deuil portent cet ornement de tête en 
étofïe blanche ( n. 6 49 ). Les femmes à Peking 
mettent presque toutes des fleurs artificielles dans 
leurs cheveux : celles des autres provinces ne 
suivent pas aussi généralement cet usage , mais 
elles portent, dans certains cantons, des chapeaux 
fort jolis. Ceux des femmes du commun sont en 
paille ; ils sont plats , garnis tout autour d'une 
frange de toile. bleue, large de cinq à six pouces ; 
et le fond en est percé pour donner un passage 
libre au nœud de cheveux ( n." 31 ). 

Les Chinoises peignent en noir leurs sourcils , 
et leur font décrire urie espèce d'arc très-défié ; 
elles se fardent le visage et se mettent du rouge 
aux lèvres , principalement à celle d'en - bas , où 
elles forment au milieu un point rouge. 

Elles ne m'ont pas paru, en général , avoir les 
dents belles ; elles les ont larges et jaunes : ce 
dernier défaut provient de l'habitude de fumer, 
qu'elles contractent de très-bonne heure. 

Les femmes riches et de qualité emploient un 
temps considérable à leur toilette. Un de leurs 
principaux soins est d'arracher les poils épêfs qui 
naissent sur le visage, et , pour y parvenir , elles 
les tortillent entre des fils de soie : cependant ces 
peines que prennent les Chinoises pour se pare* 



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SUR LES CHINOIS. 2T X 

et se farder, sont souvent en pure perte; car elles 
fouissent rarement de la satisfaction d'être vues , 
et quelquefois elles ne voient pas même leurs maris 
pendant la Journée. Elles sont aussi dans l'usage 
de laisser croître les ongles de leur main gauche , 
et sur-tout celui du petit doigt , mais non pas Jus- 
qu'à cet excès de longueur que nous avons dit en 
pariant de ceux des hommes. Au reste, si une taille 
élancée et médiocre , si des petits yeux alongés 
et arqués , si un teint frais et vermeil sont des 
beautés essentielles pour une Chinoise , la peti- 
tesse du pied passe avant tous ces avantages ; et 
cette petitesse extrême est tellement recherchée , 
qu'une jolie femme qui n'a pas le pied disposé 
suivant l'usage , est méprisée, et même pour ainsi 
dire , déshonorée. Le pouce est le seul des doigts 
qui conserve son état naturel ; les autres, ainsi 
que le reste du pied , sont comprimés , dès la plus 
tendre enfonce , avec des bandelettes. Il en résuite 
que ces doigts ne prennent aucun accroissement, 
et que le pied étant constamment resserré , de- 
meure presque dans le même état où il étoit lors 
de la naissance de l'enfant, à l'exception d'une en- 
frjre qui se forme au-dessus du coude-pied et vers 
la cheville : enfin , le pied d'une Chinoise est si 
petit^ qu'il peut entrer dans un soulier de quatre 
pouces de longueur sur un pouce et demi de lar- 
geur. 11 est nécessaire cependant d'observer que le 



272 OBSERVATIONS 
derrière du soulier est ouvert , et que le talon qui 
en sort un peu, est retenu par une bande d étoffe 
proportionnée à la grandeur de l'ouverture. 

Lorsque les femmes sortent de leur maison , 
elles mettent des souliers avec des talons de bois 
garnis de cuir ; elles ne se soutiennent que sur ces 
talons, et posent rarement l'extrémité antérieure 
du pied , dans la crainte de se heurter : cette ma- 
nière de marcher leur donne une allure chance- 
lante et de mauvaise grâce. 

Il est difficile d'expliquer comment elles ont pu 
adopter une mode si gênante , qui les expose con- 
tinuellement a des chutes , et qui les fait souffrir 
pendant toute leur vie. Plusieurs auteurs ont pré- 
tendu que c'étoit une polirique des Chinois, pour 
empêcher les femmes de sortir; mais, comme /ai 
vu pendant mon voyage qu'elles sortaient, se pro- 
menoient et couroient même , la raison alléguée 
par ces écrivains est sans fondement, et il faut 
avoir recours a une autre explication. 

Les bas que portent les Chinoises, ne descen- 
dent que jusqu'à la cheville , et elles enveloppent 
le reste du pied avec des bandelettes ; c'est à cette 
forme de chaussure , et non à la politique , qu'il est 
plus raisonnable d'attribuer l'usage de se serrer le 
pied, usage introduit peut-être par le hasard , et 
fortifié depuis par l'habitude. 11 est à présumer 
qu'autrefois quelque dame favorisée par la nature^, 

se 



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SUR LES chinois: zj^ 
se sera fait un mérite d'avoir un pied très-petit ; 
lui disputer cet avantage , étoit bien naturel à 
des femmes. Pour cela elles durent se servir des 
moyens que leur présentoit leur chaussure , elles 
en employèrent donc les bandelettes pour se serrer 
le pied outre mesure , et acquirent ainsi un genre 
de beauté recherché dès -lors, et qui le fut bien 
davantage par la suite. 

Cet usage d'avoir le pied comprimé dès l'en- 
fànce , n'est point réservé aux personnes riches , 
il est commun à toutes les classes. La femme et 
la fille d'un homme pauvre et dans la médiocrité , 
ont , comme la femme et la fille d'un mandarin , 
ou d'un particulier opulent, les pieds étroitement 
emprisonnés dans leur chaussure. 

Les femmes Tartares n'ont cependant pas voulu 
adopter cet usage incommode et dangereux ; elles 
ont le pied dans Fétat naturel , et portent des sou- 
liers aisés ; on s'en aperçoit facilement à leur dé- 
marche assurée. 

FESTINS. 

Les Chinois s'invitent entre eux en différentes 
occasions ; mais dans leurs festins le plaisir ne règne 
pas avec autant de liberté qu'en Europe ; au con- 
traire , tout y est compassé , tout y est mesuré ; et, 
attachés à leur cérémonial minutieux , ils n'ont 
pas même su le bannir de leurs repas. 

TOME II, S 



OBSERVATIONS 
ie ne parle pas ici du peuple , parcé que , dans 
tous les pays , if est plus libre que les grands , et 
rie suit pas aussi exactement les Usages ; cependant 
les gens même de la classe ordinaire , a fa Chine , 
sont cérémonieux quoiqû'avec plus de simplicité 
dans leur* manières. 

Dan* les festins , chaque convive a sa table ; 
quelquefois une seule sert pour deux , mais ra- 
rement pour trois. Ces tables rangées sur une 
même ligne , n'ont point de nappes , elles sont 
seulement vèrnisséës et garnies sur le devant d'un 
morceau dé drap, Où de soie brodée. Dans les 
grands repas oh eh couvre ie milieu avec de larges 
jflats chargés dé Viàhdes coupées et disposées en 
pyramides : ces viahdës ne servertt que pour l'or- 
nement ; iés mets destinés aux convives , sont 
apportés dans des vases a pàrt , et posés devant 
chacun d'eux. 

Dh commence le repas par boire à la santé 
du maître : il est de la politesse de prendre la 
coupe des deux mains , de l'élever au niveau du 
front, de l'abaisser ensuite, et de la porter enfin 
à la bouche. On doit boire doucement et pen- 
cher fa tasse pour faire voir qu'elle est vide. 

Les Chinois ont à table des bâtonnets de bois 
ou dïvofre longs d'environ neuf à dix pouces , 
qui leur tiennent lieu de fourchettes , et avec les- 
quels ils prennent très-adroitement les morceaux 



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sur lès chinois: .275 

de viande , car rien ne se sert en entier : quant 
au riz , comme ifs ne font pas usage de cuillers , 
ils portent le vase qui le contient près de la bouche, 
et y font entrer le riz , en le poussant avec leurs bâ- 
tonnets ; cette manière de manger n'est ni propre 
ni agréable. Pendant le repas, on change plusieurs 
fois de plats , on boit deux ou trois tasses de via 
et de thé : on se lève avant le dessert , et lorsqu'il 
est servi, chacun retourne à sa place. 

Les festins durent quatre à cinq heures , et se 
donnent assez généralement le soir ; souvent ils 
sont accompagnés de la représentation d'une co- 
médie. 

En sortant de table on fait un petit présent, 
en argent, aux domestiques, et le lendemain on 
envoie un billet de remercîment à la personne qui 
a donné le repas. 

A LIM EN S* 

Les riches se nourrissent bien, et mangent 
Beaucoup : on ne doit pas s'en étonner , puisqu'à 
Ja Chine l'embonpoint suppose de la fortune et 
du mérite. Les gens du peuple , lorsqu'ils ont de 
l'aisance, se procurent une nourriture abondante ; 
elle consiste principalement en riz , auquel ils 
ajoutent des légumes , de la viande de porc , de 
la volaille ou du poisson : les pauvres sonl ré- 
duits aux herbages et au riz* 

S 2 



Zj6 OBSERVATIONS 

Dans toutes les provinces du sud , Faliment 
principal des Chinois et la base de leurs repas , est 
Je riz ; mais , dans le nord , où ce grain ne croît 
pas , et où il est plus difficile de s'en procurer, ies 
habitans mangent du millet et du blé. Us font avec 
la farine de froment , des espèces de galettes , et 
des petits pains mollets qu'ils mettent cuire au 
bain-marie : ces pains sont fort blancs, très-légers , 
mais jamais assez cuits ; et nous étions obligés, à 
Peking , de les exposer quelque temps au-dessus 
de la braise, pour leur donner un degré de cuisson 
convenable. 

La viande la plus ordinaire , et dont on fait 
une grande consommation , est celle de Rochon ; 
cette viande est légère, saine et n'incommode pas ; 
les jambons de la Chine sont très-estimés. 

Les Chinois mangent aussi des poules, des ca- 
nards , du gibier , du poisson , mais très-rarement 
du bœuf: le mouton est très-bon ; il est commun 
dans les provinces septentrionales ; mais il est fort 
cher à Quanton. Le bœuf est excellent à Wampou. 

Les Tartares se nourrissent de chair de cheval ; 
j'en ai vu vendre à Quanton ; elle coûtoit même 
plus cher que celle de cochon. 

Le peuple n'est ni difficile , ni scrupuleux sur 
le choix des alimens : chiens , rats, vers , tout lui 
est bon. Les Chinois élèvent et engraissent ex- 
près de jeunes chiens pour les manger ; ils les 



zed by 



SUR LES CHINOIS. 277 
tuent en les étouffant ; ils les passent ensuite au 
feu , fes coupent par quartiers , et les lavent avec 
soin. J'ai remarqué néanmoins que lorsqu'ils fai- 
soient cette opération , ils se cachoient et n'ai- 
moient pas à être vus. La viande de chien est 
aphrodisiaque, elle n'est ni mauvaise au goût, ni 
mal-faisan te. Les mets les plus recherchés chez les 
gens riches , sont ies nids d'oiseaux , fes nerfs de 
cerfs , les ailerons de requins , les priapes de mer 
et les pattes d'ours. 

On mange à Peking de Festurgeon , du fièvre 
et du cerf; fa partie la plus estimée de ce dernier 
animal , est fa queue ; on fa réserve pour fa table 
de l'empereur. Parmi un assez grand nombre de 
fégumes qui entrent dans la cuisine Chinoise , cefui 
dont on fait fe plus d'usage, est une plante appelée 
Pe-tshay , espèce de bette ; fes Chinois en con- 
somment une quantité prodigieuse, ou fraîche ou 
marinée ; ils aiment en général tout ce qui est con- 
fit au vinaigre, et préparent de cette manière fes 
jeunes tiges de bambou ,. le gingembre , les oi- 
gnons , fes mangues , et une infinité d'autres pro- 
ductions. Ifs ont aussi des fruits confits au sucre , 
et sur-tout un mets particulier et assez fade qu'ifs 
appellent à Quanton , Ta-fou ét Ta-fbu-fa : ces 
deux substances sont faites avec de fa farine de 
fèves. Le Ta-fou , qui se mange frit , est plus solide 
et plus compact ; le Ta-fbu-fà est liquide , on fe 

Si 



27$ OBSERVATIONS 

mange frais, et avec du sirop de sucre; il est ra- 
fraîchissant; les Chinois se servent aussi du résidu 
de ces fèves pour blanchir le linge et l'empeser. 

L'art de la cuisine Chinoise consiste p/utot 
dans les sauces que dans ies ragoûts ; car toutes 
les viandes sont assez généralement rôties ou bouil- 
lies ; on en trempe les petits morceaux dans du jus 
de viande légèrement épicé , ou dans du Souy , 
espèce de sauce faite avec des fèves. 

Les pauvres assaisonnent leurs mets avec un 
ragoût composé de chevrettes confites dans la sau- 
mure : on ne peut rien sentir d'aussi mauvais , sur- 
tout lorsque cette sauce est chaude. 

La boisson ordinaire des Chinois est le thé ; 
ils s'embarrassent peu de la bonne ou mauvaise 
qualité des eaux , car ils n'en boivent pas de crues ; 
ils la font toujours bouillir. Leur vin se fait avec 
de l'eau dans laquelle on a mis fermenter du millet 
ou du riz. 

L'eau-de-vie est composée avec du gros millet 
ou du riz sauvage , macéré dans de l'eau avec un 
levain pour hâter la fermentation : on passe en- 
suite la liqueur à l'alambic. Cette eau-de-vie a un 
goût désagréable, les Chinois la boivent chaude» 
ainsi que leur vin. Quelquefois on distille une se- 
conde fois cette liqueur, qui devient alors extrê- 
mement forte. 

Les Chinois mâchent du bétel et de Tarée , i*. 



■ 

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sur les chinois: 279 

l'instar des peuples de l'Inde ; mais \\ paroît que 
cet usage a plutôt lieu dans les provinces méri- 
dionales, que dans celles du nord. 

MARIA CE. 

- 

Le désir d'avoir des héritiers, Fespérance con- 
solante de s'entourer de soutiens pour fe temps de 
leur vieillesse , la certitude d'être honorés après 
leur mort, par les fils qu'ils laisseront, tous ces 
motifs réunis aux sollicitations de la nature , por- 
tent les Chinois à se marier de très-bonne heure ; 
et l'exemple, ainsi que l'opinion , ont tellement 
consacré cet usage, qu ? un homme est déshonoré 
s'il ne se marie pas , et s'il n'établit pas , dans la 
suite , tous ses enfans. 

Comment serait-il néanmoins que les Chinois, 
qui regardent comme un malheur de mourir sans 
postérité , honorent en même temps le célibat des 
tilles ï comment concilier des idées aussi fncom- 
patibles! mais tels sont les hommes dans tous les 
pays; extrêmes et bizarres dans leurs institutions 
et leur conduite , ils édifient et détruisent tout-a- 
ia-fbis leur ouvrage. 

A Tsien-chang-hien , ville du Kiang-nan , près 
de laquelle nous passâmes dans notre voyage , il y 
a des filles qui gardent la virginité ; leurs maisons 
sont ornées d'inscriptions , prérogative qu'elles 
ûennent de l'empereur lui-même, et qu'il n'accorde 

S4 



ï8o OBSERVATIONS 
qu'à celles qui sont restées vierges jusqu'à qua- 
rante ans. 

Le père et la mère choisissent la premire épouse 
de leur fils ; ce sont eux qui règlent les conditions 
avec les parens de leur future belle-fille , et qui 
fixent la somme à employer pour les objets à son 
usage ; c'est tout ce que les parens donnent , car 
à la Chine les filles ne reçoivent pas de dot. 

Les parens , de part et d'autre , se font ensuite 
des présens ; Us étoient jadis très-simples , et l'on, 
se contentait d'offrir un canard de Nanking, oi- 
seau très -agréable pour son joli plumage; mais 
maintenant ces présens sont considérables , et con- 
sistent en étoffes de soie , en toiles , en riz , en vins 
et en fruits. 

Le jour de la cérémonie , on place la mariée dans 
un palanquin très-orné , fermé avec soin (n*4*) * 
et escorté d'un cortège plus ou moins grand , sui- 
vant 1* qualité et la richesse des personnes qui se 
marient. Un certain nombre de domestiques et de 
jeunes filles esclaves, l'entourent en portant divers 
présens ; des joueurs d'instrumens précèdent , et 
les amis et les parens marchent derrière; l'un d'eux , 
celui qui tient le plus près à la mariée, porte fa clef 
du palanquin , et la remet au mari en arrivant à 
sa maison. Celui-ci , après avoir présenté son épouse 
à ses parens , se prosterne avec elle devant eux l 
fun et l'autre mangent ensuite quelque chose , et 



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SUR LES CHINOIS. 28 I 

échangent entre eux la coupe dans laquelle ils boi- 
vent du vin. 

Quant au repas de noce , les hommes sont traités 
dans une salle à part, et les femmes mangent dans 
une autre avec la mariée. 

Les Chinois font de grandes dépenses lorsqu'ils 
établissent leurs enfans ; il leur arrive souvent de 
contracter des dettes , quelquefois même de se 
ruiner dans ces circonstances. 

Le divorce est très-rare à la Chine , on peut 
même dire qu'il est hors d'usage ; car la stérilité , 
qui seule pourroit engager un homme à divorcer, 
n'est pas une raison reçue pour l'y autoriser. Les 
Chinois ont tant de respect pour leurs parens , 
qu'ifs ne répudient jamais l'épouse qu'ils en ont 
reçue , quand même elle n'auroit pas d'enfans ; 
maïs , dans ce cas , ils prennent une seconde 
femme. La mort de l'un des époux donne à l'autre 
la faculté de se remariera l'homme n'est plus obligé , 
dans cette circonstance , d'avoir*- égard aux conve- 
nances ; il épouse une de ses concubines , ou telle 
autre femme qui lui plaît. 

Les femmes qui perdent leurs maris , sont libres 
de se remarier ; mais elles préfèrent de rester 
veuves ; et l'on a des exemples de plusieurs , qui , 
n'ayant été mariées que très-peu de temps , n'ont 
pas voulu contracter un second mariage , se croyant 
obligées de passer le reste de leurs jours dans la 



282 OBSERVATIONS 

viduité pour honorer la mémoire de leur époux : 

c'est en l'honneur de ces femmes restées veuves , 

qu'une grande partie des arcs de triomphe que nous 

avons remarqués durant notre voyage , a voient été 

élevés. 

Cet état permanent de veuvage n'est cependant 
autorisé que pour les femmes de distinction ; car 
les veuves des gens du peuple sont forcées de 
prendre un second mari avec lequel les parens du 
défunt prennent souvent des arrangemens secrets 
qui les dédommagent des frais qu'ils ont pu faire 
lors du premier mariage. 

II n'est pas permis à ia Chine d'épouser sa sœur, 
sa cousine germaine , ni une fille qui porte le même 
nom que l'homme. Deux frères ne peuvent épouser 
les deux sœurs. Un homme veuf ne peut marier son 
fils avec la fille d'une veuve qu'il auroit épousée. 
Un mariage conclu d'après les rites prescrits , ne 
peut être dissous que pour des raisons extraordi- 
naires. Une femme qui s'enfuit hors de la maison 
de son mari , est punie par les lois , et son époux 
peut la vendre. 

Si un mari reste trois ans absent, s'il abandonne 
sa maison , sa femme a Je droit de se présenter 
devant les juges 3 et de demander ia permission, 
de se remarier. Les Chinoises se marient de bonne 
heure; elles vivent fort retirées. Lorsqu'elles sont 
jeunes , elles emploient une partie de la journée à, 



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sur les chinois; 283 

leur toilette ; le reste du temps , elles s'amusent a 
broder ou à se divertir dans l'intérieur de leurs 
maisons. Lorsqu'elles ont des enfans , elles en 
prennent beaucoup de soin ; elles donnent plus 
d'attention au ménage , mais ne se mêlent en rien 
des affaires du dehors : elles ne voient que leurs 
maris ou leurs plus proches parens. Les femmes 
chez l'empereur ne se montrent point , et les filles 
sont exclues du trône. 

Le sort des Chinoises n'est pas heureux , sur- 
tout si on le compare avec celui des Européennes ; 
mais Fignorance d'un état meilleur leur rend sup- 
portable celui qu'elles ont devant les yeux depuis 
l'enfance , et auquel elles savent être destinées. Le 
bonheur ne consiste pas toujours dans une jouis- 
sance réelle , il n'est souvent que relatif à l'idée 
qu'on s'en est formée. 

CONCUBINES. 

La loi ne permet qu'à l'empereur, aux grands 
et aux mandarins l'usage des concubines ; elle le 
défend au peuple, à moins que l'épouse ne soit 
stérile et n'ait atteint quarante ans. Cette loi n'es* 
pas suivie à la lettre ; cependant , en cas d'accusa- 
tion , on juge d'après la loi. 

L'empereur, outre son épouse, appelée Hoang- 
heou , peut avoir plusieurs concubines. L'impéra- 
tjrice loge dans je palais avec l'empereur; les autres 



2.84 OBSERVATIONS 
femmes ont des appartemens à part ; leurs enfans 
sont légitimes , mais dans la succession au trône , 
les fils de l'impératrice sont préférés. 

Les concubines de l'empereur sont divisées en 
plusieurs classes; il y en a trois appelées Fou-gin; 
elles ont le titre de reines , et sont des filles de 
rois , ou de princes Mantchoux. 

Après celles-là on en compte neuf, portant le 
titre de Pin ; trente-sept , celui de Chy-fou ; et quatre- 
. vingt-une, celui de Yu-tsy. Avant que les Tartares 
se fussent emparés de l'empire , certains empereurs 
Chinois ont eu jusqu'à dix mille femmes. 

Chez les particuliers les concubines sont reçues 
sans formalités ; elles sont sous la dépendance de 
Tépouse légitime , la servent et la respectent comme 
la maîtresse de la maison. Les enfans des concu- 
bines sont censés appartenir à la femme légitime ; 
ils la considèrent comme leur propre mère , et si 
elle vient à mourir, ils en portent le deuil. 

Les concubines vivent ordinairement dans la 
maison du maître; mais lorsqu'elles sont jeunes, il 
les loge dans des maisons séparées , pour éviter les 
querelles qui ne manqueroientpas de s'élever entre 
elles , et qui lui seroient plus à charge que la dé- 
pense que lui occasionne ce déplacement. 

Si les Chinois se bornoient à ces femmes du 
second ordre , ils ne seroient point blâmables , 
puisque l'usage les autorise ; mais ils ont en outre 



■ 



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SUR LES CHINOIS. 285 
des jeunes gens de dix à douze ans et au delà , et 
Ton voit peu de gens aisés , ou de mandarins , qui 
n'en aient à leur suite. On ne peut se tromper 
sur l'usage qu'ils en font; les Chinois s'en vantent 
hautement , et parlent de ce goût horrible , comme 
d'une chose ordinaire et adoptée généralement 
chez eux. Ces jeunes gens portent habituellement 
une seule boucle d'oreille. 

EXPOSITION DES ENFANS. 

■ 

■ 

Excepte le droit de vie et de mort , ou celui 
de commander une action contraire aux lois, un 
père, à la Chine, jouit du pouvoir le plus absolu 
sur ses enfans ; mais il n'en faut pas conclure que 
Jes expositions soient aussi multipliées que plu- 
sieurs écrivains ont voulu le faire croire. Si les 
guerres et les troubles ont produit anciennement 
l'exposition et même l'infanticide , ces causes n'exis- 
tent plus. La superstition et la misère peuvent 
seuls, mais rarement, porter maintenant un père 
à se sépare; de ce qu'il a de plus cher. Les pré- 
jugés établis s'y opposent ; car , puisqu'un Chinois 
se croit déshonoré quand il ne#se marie point , et 
ne laisse pas des fils pour lui succéder et pour 
veiller à ses funérailles , comment peut-on croire 
que, foulant aux pieds, non -seulement les lois 
de la nature , mais plus encore l'opinion publique , 
ce moteur si puissant des actions humaines , il 



286 OBSERVATIONS 

• 

consente facilement à anéantir son ouvrage, et à 
se priver volontairement, et pour toujours, d'une 
consolation qu'il a tant désirée î Les hommes peu- 
vent se porter à des actes de férocité envers leurs 
semblables ; mais , même chez les sauvages , les 
pères chérissent leurs enfans. Or , supposera-t-on 
que les Chinois soient plus barbares que les sau- 
vages eux-mêmes l Quand on parle du caractère 
d'un peuple , il faut le peindre tel qu'il est. Les 
hommes sont déjà assez médians , pourquoi les 
dégrader encore en les montrant sous un jour 
plus défavorable que la vérité ne l'exige ! M. Barrow 
se livre trop aux préventions d'un écrivain (a) 
passionné contre les Chinois , lorsqu'il dit qu'on 
expose dans la capitale trente mille enfans par 
année : cependant il revient bientôt à ses propres 
lumières, et, diminuant ce nombre exorbitant, if 
le réduit à moitié , et même à beaucoup moins. 

Le lord Macartney ne parle que de deux mille 
enfans exposés dans l'année à Peking, et prétend 
que dans ce nombre il y a plus de filles que de 
garçons ; mais , suivant les premiers voyageurs qui 
sont entrés à la Chine , et qui ont rapporté naïve- 
ment ce qu'ils ont vu , les filles deviennent fa 
richesse des parens , parce que n'emportant pas de 
dot , elles reçoivent , au contraire , un douaire qui 



(a) M. Paw. 



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SUR LES CHINOIS. l$j 
passe à leurs père et mère : il est donc de l'intérêt 
des parens de ne pas abandonner les filles * et l'on 
ne peut supposer que les Chinois les exposent de 
préférence aux garçons. 

Mendoze (a) s'exprime en ces termes : « Si un 
3> enfant naît estropié , le père le présente au ma- 
» gistrat , qui ordonne de lui faire apprendre un 
» métier qu'il puisse exercer ; si le père n'en a pas 
» le moyen , les parens doivent s'en charger ; et 
» lorsque ceux-ci sont trop pauvres pour en faire 
" les frais , le mandarin place alors l'enfant dans 

9 

» un hôpital où on l'élève aux frais de l'Etat. » 

Il y a dans toutes les villes des maisons destinées 
pour recevoir les enfàns exposés ; les mission- 
naires et l'écrivain Anglois en conviennent. 

Les lois ne permettent donc pas l'exposition ; 
mais on conçoit sans peine que, dans un empire 
aussi vaste que la Chine , il se trouve quelques 
parens que l'extrême misère réduit à exposer leurs 
ènfans ; cependant , il faut encore faire une dis- 
tinction entre les enfkns exposés vivans et ceux 
qui le sont après leur mort. 

Comme il n'est pas d'usage à la Chine d'enterrer 
les enfans dans les tombeaux de famille , et les en- 
terremens étant fort coûteux, il n'est pas étonnant 
que des gens pauvres exposent leurs enfàns morts , 



(a) Mendoze , page 



288 OBSERVATIONS 
dans le dessein de leur procurer une sépulture et 
d'en éviter les frais : c'est aussi pour cela que des 
charrettes parcourent tous les matins les rues de 
Peking, et ramassent tous les enfans exposés. 
Ceux qui sont vivans sont placés dans une mai- 
son où ils sont élevés , et ceux qui ont été trouvés 
morts sont portés hors de la capitale , dans un 
endroit où ils sont enterrés. 

J'ai traversé la Chine dans toute sa longueur , 
en voyageant par eau , je n'ai jamais vu un enfant 
noyé : dans ma route par terre, j'ai passé de grand 
matin dans les villes et dans les villages , j'ai été à 
des heures différentes sur les chemins , et je n'ai 
jamais aperçu un enfant exposé ou mort. 

Dans notre dernière journée , avant d'arriver au 
fleuve jaune [Hoang-ho], un des cochers con- 
duisant les effets d'un de nos mandarins , écrasa 
un enfant; il fut arrêté sur le champ : ce ri étoit pas 
cependant sa faute , car lui et ses camarades , en 
entrant dans les villages, crioient aux habitans de 
faire place ; mais leur curiosité étoit si grande , 
qu'ils se portoient jusque sur les roues des voi- 
tures pour nous regarder. 

Si les Chinois étoient si indifférens sur le sort 
de leurs enfans ; si la police ne veilloit pas à leur 
conservation , pourquoi auroit-on arrêté ce cocher t 
II ne faut donc pas croire à ces expositions , a ces 
infanticides qu'on représente si nombreux : il en 

existe 



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SUR LES CHINOIS; l8<j 
existe certainement, mais les crimes existent par- 
tout* 

Je dois attester que les Chinois aiment tendre- 
ment leurs enfans ; les femmes qui vivent à Quan- 
ton sur la rivière , dans la crainte qu'il ne leur 
arrive quelque accident , leur passent autour du 
corps une corde qui leur permet de jouer dans 1© 
bateau, mais non d'en sortir. Quant à ce que Ton 
dit qu'elles attachent une calebasse sur le dos des 
enfans pour les faire flotter plus long-temps , afin 
de donner le temps à quelque personne charitable 
de leur sauver la vie , elles ne le font que pour avoir 
elles-mêmes le moyen de les secourir dans le cas oit 
ils tomberoient à la rivière. J'ai été témoin d'un 
pareil accident ; la mère , loin d'abandonner son 
fils à son malheureux sort , ne fut tranquille que 
lorsqu'elle le revit dans ses bras» 

D'ailleurs , les femmes des bateaux ont en gé- 
néral l'attention de porter leurs enfans sur leur 
dos : tous ces soins prouvent que le cri de la nature 
se fait entendre par-tout ; et , je le répète , si l'ex- 
position des enfans a quelquefois lieu a la Chine 9 
on ne doit l'attribuer qu'à des circonstances impé- 
rieuses dont on a des exemples dans tous les pays. 
Ajoutons une dernière réflexion. On a supposé 
que la pluralité des femmes produisoit une sur- 
charge dans les familles , dont les Chinois se déii- 
vroient par l'exposition ; c'est une erreur : tous 

TOME II. T 

1 



apO OBSERVATIONS 
ceux qui eonnoissent les moeurs des Asiatiques/ 
savent que la population , bien loin d'être chez 
eux en raison du nombre de femmes que chacun 
peut avoir , est au contraire bien moindre relati- 
vement, que chez les Européens : c'est ce que j'ai 
mor-mème observé à la Chine. Mais, quand il se- 
roit vrai que la polygamie fût Favorable à la popu- 
lation , comme elle n'existe de fait que parmi les 
grands , les mandarins et les riches , leur fortune 
les met a l'abri de songer à se défaire de leurs 
en fan s : voila donc une classe dans laquelle on 
peut assurer que l'exposition n'a pas lieu. 

Chez les habttans des campagnes, les enftns 
sont utiles ; ils sont même une richesse , et les 
maladies n'en enlèvent que trop : l'exposition seroit 
donc contraire 1 leurs intérêts. 

Dans les villes , l'industrie fournit plus de res- 
sources ; il y a plus de gens à l'aise ; les pauvres 
trouvent plus de secours : il n'y a donc qu'un petit 
nombre de familles chez lesquelles l'exposition 
pourrait être en usage. 

D'après tout ce que je viens de dire , je ne nierai 
pas absolument qu'elle ait lieu a la Chine ; mais je 
conclurai qu'elle n'y est pas phis commune que 
dans les autres parties du globe , ou l'on n'en a 
des exemples que dans des cas particuliers et heu- 
reusement rares, 

i 



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SUR LES CHINOIS» Ipt 



ADOPTION. 

Un è des raisons qui empêchent encore, ou du 
moins qui diminuent l'exposition , c'est l'adoption; 
elle est fréquente chez les Chinois. Ils désirent avec 
tant d'ardeur de laisser après eux des enfans pour 
honorer leurs cendres , qu'à défaut d'ertfans naturels 
ils en adoptent d'étrangers. Il faut Jes avoir étudiés 
et connoître à fond leurs préjugés, pour com- 
prendre jusqu'à quel point ils se croient malheu- 
reux si en mourant ils ont la crainte d'être privés 
dé sépulture, et s'ils n'emportent l'espérance qu'une 
personne à qui ils seront chers viendra tous les ans 
réparer leur tombeau , et y faire des prières ou des 
offrandes. C'est peut-être cette pensée et non un 
sentiment de bienfaisance, qui est le principe de 
Fadoption chez les Chinois ; maïs ce préjugé est 
heureusement établi , et il faut en bénir fauteur * 
puisqu'il a su le faire tourner au profit de l'huma- 
nité , et intéresser, pour ainsi dire, la mort même 
à la conservation des vivans. 

Les Chinois adoptent indifféremment le fils d*un 
parent , d'un voisin , ou des enfans abandonnés 
pris dans les hôpitaux ; mais les Tartares n'adoptent 
point de Chinois ; ils ne peuvent adopter qu'un 
de leurs parens , et * à défaut de parens , un Tartare 
quelconque. Du moment de l'adoption , un enfant 
n'est plus rien pour la famille de son véritaLfc 

T a 



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Zpt OBSERVATIONS 
père ; il est regardé comme le fils de son père 
adoptif; il en prend le nom ; et si le père adoptif 
vient ensuite à avoir des enfans naturels , le fil* 
adoptif partage également avec eux. 

Concluons donc encore qu avec les facilités qui 
existent chez les Chinois pour conserver les en- 
fans , on ne peut supposer qu ils soient assez cruels 
pour les exposer ou les faire périr aussi fréquem- 
ment qu'on s'est plu à le répéter. 

ESC LA V ES. 

Il n'y avoit autrefois d'esclaves à la Chine, que 
ceux faits à la guerre , ou condamnés par les lois. 
Les famines et la misère forcèrent dans la suite les 
parens à vendre leurs enfans , et établirent ce droit 
funeste, qu'un père peut engager son fils et même 
le vendre. Mais , si l'infortune est souvent fa cause 
de cet acte dénaturé, l'intérêt l'est encore bien da- 
vantage ; et l'on ne trouve beaucoup de petites 
filles à vendre , que parce qu'il se rencontre un 
grand nombre d'acheteurs : ceux-ci élèvent ces 
filles avec soin, leur font apprendre h jouer des 
instrumens , et leur donnent toutes sortes de u- 
lens , soit pour les revendre ensuite avec un grand 
profit , soit pour en faire des filles publiques. La 
ville de Sou-tcheou -fou est renommée pour ce 
genre de trafic ; cependant les Chinois n'acbèteni 
pas toujours ces enfans pour cet u*age infime.: 



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SUR LES CHINOIS. 2}f 
lis les gardent chez eux , les font travailler et îes 
marient ; c'est leur intérêt , parce que les enfans 
qui naissent de ces esclaves leur appartiennent : 
ils les élèvent ordinairement dans la maison ; les 
filles accompagnent leurs maîtresses lorsqu'elles 
se marient , et les garçons servent et apprennent 
quelque métier. Les esclaves peuvent être affran- 
chis ; iis ne sont tenus alors envers leurs maîtres, 
qu'aux cérémonies d'usage pratiquées au premier 
jour de Tan , et à leur faire quelques présens. 

Au reste , il ne faut pas entendre par l'expres- 
sion $ esclave, ce que nous entendons par ce mot 
dans nos colonies , car la différence est très-grande. 
Pendant notre voyage à Peking , un de nos do- 
mestiques Chinois ayant acheté un petit garçon, 
remit que/que argent au père , et fit un écrit par 
lequel if s'engageoit a nourrir et a habiller l'en- 
fant ; le contrat terminé , il l'appela son frère, et 
le traita comme s'il l'eût été réellement. 

L'état de comédien étant mal regardé à la Chine, 
les Chinois qui jouent la comédie , achètent des 
petits garçons qu'ils dressent à ce métier; c'est ua 
des moyens qu'ils emploient pour pouvoir com- 
pléter leur troupe. 

La femme légitime d'un esclave ne peut être 
séparée de son marh 

Un homme peut se vendre lui-même, sïl na 
pas d'autre moyen pour secourir son père, 

T i 



OBSERVATIONS 

Une fille libre, dans la dernière misère, peut 
être vendue , mais il faut qu'elle y consente et 
qu'elle soit censée se vendre elle-même. 

II n'existe pas a la Chine de marché où Ton con- 
duise publiquement des hommes , des femmes et 
des enfans pour être mis en vente ; il ne s'en fait 
de publiques que par autorité de justice. On vend 
une fille lorsque, prostituée du consentement do 
ses parens , elle ne peut épouser son amant. 

On vend les concubines d'un mandarin , lorsque 
ses biens sont confisqués légalement : ces circons- 
tances arrivent rarement. 

Les prisonniers de guerre sont esclaves de droit; 
on les emploie à travailler vers les frontières , et 
on les traite comme les débiteurs de l'empereur, 
qui sont envoyés en Tartarie, et deviennent es-, 
ciaves du prince. 

EUNUQUES. 

Les eunuques étoient autrefois en grand nombre; 
ils jouissoient , sous les empereurs Chinois , d'un 
crédit considérable , et remplissoient les emplois 
les plus importans. De dix mille eunuques qui 
existaient lors de la conquête de la Chine , les 
Tartares n'en conservèrent que mille, qu'ils ré- 
duisirent même ensuite à trois cents; mais depuis , 
les eunuques sont devenus plus nombreux : ce- 
pendant, comme je Fai déjà dit dans mon Voyage , 



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SUR LES CHINOIS. 
\U n'excèdent pas en totalité cinq à six mille, en 
réunissant ceux qui existent chez l'empereur et 
chez les grands t où cette espèce d'homme n est 
employée qu'à des fonctions viles ou de peu d'im- 
portance. Les eunuques de l'empereur sont de*, 
tinés à le garder dans l'intérieur du palais , à lo 
servir ainsi que ses femmes , à balayer les appar^ 
temens et k entretenir la propreté des meubles, 
enfin, à être les gardiens des maisons impériales 9 
soit à Peking , soit au dehors de la capitale. Ifs sont 
en outre chargés du soin de compter les personne* 
qui entrent che? l'empereur, et de veiller exac- 
tement à ce qu'aucune d'elles ne reste dans le pa- 
lais. Lorsque l'empereur veut faire quelque pré- 
sent à des ambassadeurs étrangers , les eunuque* 
le reçoivent de sa main , et le remettent aux mi- 
nistres, qui le donnent eux-mêmes aux ambassa- 
deurs. Cette habitude d'être avec le souverain , 
peut donner sans doute quelque crédit à certains, 
eunuques, et il est à présumer que les mandarin* 
les ménagent ; mais ils n'ont aucune influence 
sous la dynastie régnante, et la nation les mé- 
prise. Voici ce dont j'ai été témoin : 

La dernière fois que nous allâmes au palais , 
«n eunuque , tandis que nous étions à attendre 
dans une salie basse , vint s'asseoir près de nous, 
et se mit à nous considérer ; l'officier Taxtare du- 
Priais qui nous accoiupagnoit* et qui portoit un 

T4 



OBSERVATIONS 
bouton bleu-clair et la plume de paon , après nous 
avoir fait un signe très-expressif pour nous dési- 
gner i eunuque, lui dit d'un ton un peu brusque 
qu'il y avoit assez de temps qu'il étoit assis , et 
qu'il feroit bien de se retirer ; l'eunuque se leva 
et s'en alla sur-le-champ sans répliquer. 

Les eunuques que j'ai vus chez l'empereur > 
étoient grands et robustes. Nous trouvant avec 
eux dans un pavillon, le jour de notre première 
audience, ils se mirent à parler, croyant peut-être 
que nous ne les connoissions pas ; mais le mou- 
vement de surprise que nous fîmes en entendant 
leur voix grêle, les rendit honteux, d'autant plus 
que les Chinois qui étoient présens , et qui en 
comprirent très -bien le motif, ne purent s'empê- 
cher de rire. 

Les Chinois nous ont donné pour certain, que, 
parmi les eunuques de l'intérieur du palais, ceux 
qui sont chargés de la garde des femmes , sont 
totalement dépourvus des marques de la virilité ; 
mais ce qui nous a étonnés , c'est qu'ils assurent 
que cette opération se fait facilement , et qu'un 
homme déjà formé peut la subir sans danger. 

Les eunuques n'ont pas de barbe , et ceux qui 
ont été mutilés lorsqu'ils en avoient déjà, la per- 
dent entièrement. Tant qu'ils sont jeunes , ils ont 
le visage plein ; mais quand ils avancent en âge , 
jls deviennent laids et ressemblent à de vieilles 



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SUR LES CHINOIS. 297 
femmes très-ridées. Ils sont intéressés et possèdent 
des biens y ils ont même des femmes ; mais comme 
ifs ne peuvent avoir d'enfans , ils en adoptent et 
leur laissent en mourant leur fortune. 

FUNÉRAILLES; DEUILS. 

Persuadés que les ancêtres sont des inter- 
cesseurs et des protecteurs auprès de la Divinité ; 
qu'ils voient ce qui se passe chez leurs descen- 
dans , les Chinois les honorent et les respectent 
comme s'ils existaient encore. 

Les enfans, témoins dès le plus bas âge, de 
l'observation des cérémonies prescrites par les lois 
envers les morts , s'accoutument de bonne heure 
au respect et à la soumission qu'ils doivent à leurs 
parens ; ifs les aiment , ils les chérissent tout fe 
tenrps de feur vie ; et long-temps après leur mort 
ifs vont pleurer sur leurs tombes et leur rendre les 
mêmes honneurs qu'ils leur rendoient auparavant. 
Quelque longues et fatigantes que soient les céré- 
monies du deuil , ils les observent scrupuleuse- 
ment, et l'exercice de ce devoir devient pour eux 
une espèce de consolation. Ces sentimens d'une 
piété filiale sont tellement inculqués chez les Chi- 
nois , qu'un fils qui manqueroit à faire placer le 
corps de son père dans le tombeau de ses aa- 
cêtres , seroit déshonoré pour toujours. 
. J-e deuil de père et de mère doit durer trois 



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1$9 OBSERVATIONS 
ans ; mais il a été réduit à vingt-sept mois : pen- 
dant sa durée on ne peut remplir aucune place ; 
un mandarin doit tout quitter, à moins que l'em- 
pereur ne lui ordonne de continuer ses fonctions , 
en le dispensant du cérémonial accoutumé. La tris- 
tesse, la douleur et la retraite auxquelles les Chi- 
nois se livrent dans ce temps , sont considérées 
comme des marques de leur reconnoi6sance pour 
les soins que , dans leur jeunesse , ils ont reçus de 
leurs parens. 

Personne ne peut se dispeitser d'observer le 
deuil, et il est plus ou moins long suivant le degré 
de parenté. 

Un père porte trois ans le deuil de son fils aîné, 
lorsque celui-ci n'a pas laissé d'enfans. 

A la mort de l'empereur, le deuil est général, 
tous les tribunaux sont fermés , et les grands man- 
darins sont uniquement occupés de cérémonies, 
funèbres. 

Lorsque l'impératrice, mère de Kang-hy , mourut 
[en 1718], les tribunaux furent également fer- 
més , comme cela se pratique à la mort de Fem- 
pereur ; les mandarins ôtèrent la houpe rouge de 
dessus leurs bonnets , et cessèrent de porter tout 
ornement quelconque. 

• Les deuils se divisent en trois temps : dans les 
premiers mois , l'habit de deuil est fait d'une espèce 
de toile de chanvre rousse et grossière ; le bonnet 



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SUR LES CHINOIS. Z99 
est de la même étoffe , et une sorte de corde sert 
de ceinture. On porte dans le second temps un 
vêtement , un bonnet et des souliers blancs. Du- 
rant (a troisième période il est permis de s'habiller 
en soie , mais on doit conserver les souliers blancs 
ou en prendre de toile bleue. 

Dans les premiers momens , les Chinois mon- 
trent à l'extérieur une grande douleur ; ils ne se 
rasent point la tête , et affectent , par un air d'a~ 
bandon et négligé , de prouver combien ils sont 
affligés de la perte qu'ils ont faite. 

Les Chinois portent toute leur attention à se 
préserver de tout accident, et leur plus grand 
soin est de mourir avec le même nombre de mem- 
bres qu'ils ont reçu de la nature. Quelques-uns 
poussent même la précaution jusqu'à garder les 
poils et les ongles qu'ils coupent, pour les emporter 
avec eux dans la tombe. Ce préjugé des Chinois, 
d'envisager comme un grand malheur la perte d'un 
membre , fait que chez eux la peine la plus in- 
famante est celle d'avoir la tête tranchée. 

Chacun veille pendant sa vie à sa conser- 
vation future , et l'idée de se préparer une de- 
meure convenable pour le temps qui suivra leur 
trépas, les porte à acheter d'avance leurs cer- 
cueils ; c'est même souvent le fils qui en rail 
présent à son père. Plus ce cercueil est magni- 
fique , plus le père est satisfait , et plus il met 



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JOO OBSERVATIONS 
de complaisance à le montrer à tous ceux qui 
viennent le visiter. Ainsi les usages sont opposés 
chez les différens peuples ; et ce qui caractérise 
chez les Chinois le meilleur des fils , seroit regardé 
chez nous comme une preuve d'ingratitude et de 
dureté. L'opinion fait tout chez les hommes , et 
les choses les plus extraordinaires cessent de le 
paroître , lorsqu'elles ont été consacrées par les 
préjugés et l'habitude. 

Plusieurs de ces cercueils sont d'un bois pré- 
cieux , et coûtent depuis cent jusqu'à cinq cents 
piastres ; celui d'un particulier peu aisé va depuis 
dix jusqu'à quinze et vingt piastres. Ils sont com- 
posés de quatre grosses pièces de bois épaisses de 
près de six pouces ; la pièce de dessous est longue 
et plate , celle de dessus est de même longueur , 
mais elle est bombée ; les deux morceaux de la 
tête et des pieds sont petits et carrés , souvent plats , 
mais assez généralement convexes en dehors : on 
étend au fond un lit de chaux , on y place le corps 
tout habillé avec un petit coussin sous la tête , et 
l'on remplit tous les vides^avec de la chaux et du 
coton , puis on ferme ces cercueils hermétique- 
ment, de sorte qu'ils ne laissent échapper aucune 
émanation. On les enduit en dedans et en dehors, 
de poix ou de bitume ; on les vernit quelquefois , 
ou Ton se contente de les blanchir à l'extérieur. 
J'en ai vu quelques-uns déposés dans des maisons ^ 



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SUR LES CHINOIS. jOI 
ils n'exhaloient aucune mauvaise odeur , et le» 
pièces de bois qui les composoient , quoique très- 
anciennes , étoient bien conservées. 

Les Chinois gardent souvent chez eux fes corps 
de leurs parens ; ils les placent dans des pavillons 
construits exprès, jusqu'au moment où ils les en- 
terrent, ou jusqu'à ce qu'ils puissent les envoyer 
dans les provinces pour y être placés dans les tom- 
beaux de leurs ancêtres. 

Dans les enterremens , aussitôt que le corps est 
enfermé dans la bière , on la couvre d'une toile 

* 

blanche , et on la met dans une salle tendue en 
blanc ; ensuite on dresse une table en avant du cer- 
cueil, et l'on place dessus des vases de porcelaine 
et des chandelles parfumées. Le corps reste ordi- 
nairement plusieurs jours dans la maison , à moins 
que des raisons n'obligent de l'enterrer plus promp- 
tement. Chaque fois que quelques-uns des parens 
ou des amis viennent rendre leurs devoirs au dé- 
funt , ses enfàns et ses femmes poussent des cris 
lugubres. La cérémonie achevée , un des proches 
fait entrer dans une salle voisine ceux qui sont 
venus honorer le mort , leur offre du thé et des ra- 
fraichissemens, après quoi il les reconduit jusqu'à 
fa porte. 

Dans les circonstances où les enfans gardent chez 
eux, pendant la durée du deuil , le corps de leurs 
parens, ils vont pleurer tous les jours auprès du 



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301 OBSERVATIONS 
cercueil ; mais si Ton enterre le défunt immédia- 
tement , la cérémonie se fait de la manière suivante. 
Le jour des funérailles , les parens et les amis se 
rassemblent pour accompagner le corps ; la marche 
est ouverte par/ des musiciens ; Viennent ensuite 
plusieurs personnes , portant différentes figures 
d'animaux , les marques de dignité du mort , de 
petites* pagodes , des parasols , des banderoles 
blanches et bleues, et des cassolettes de parfums. 
Les bonzes précèdent le cercueil , qui est élevé sur 
un brancard porté par une vingtaine d'hommes, 
et surmonté quelquefois d'un baldaquin. Le fils 
aîné vient immédiatement après , suivi de ses frères; 
il est couvert d'un sac de grosse toile; il s appuie 
sur un bâton , et marche le corps courbé. Les en- 
fans et les plus proches parens portent sur leurs 
habits une robe de grosse toile , avec un bonnet 
de la même étoffe; suivent les amis et les domes- 
tiques , et plus loin les femmes , à pied ou en 
palanquins , habillées de la même étoffe que les 
hommes ; elles poussent des gémissemens et des 
cris, et verserit des pleurs, eh s'interrompant par 
intervalles , pour recommencer ensuite toutes eA 
même temps. 

Avant de creuser la fosse où Ton doit p/acer le 
corps, les parens consultent les bonzes pour savoir 
fa place qui peut convenir et plaire au défunt. Oti 
choisit toujours un endroit sec, bien aéré, et eu 



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SUR LES CHINOÎS. 303 
belle vue. Ils s'imaginent que mieux ces conve- 
nances sont observées , plus le mort est satisfait , et 
plus la famille devient riche et heureuse. On a vu 
des enfans tombés dans l'infortune , attribuer ce 
malheur à la mauvaise situation du tombeau de 
leur père, aller le déterrer pour le placer dans un 
lieu plus convenable > et tâcher par-la de changer 
la malignité du destin. Une fosse a six pieds de 
longueur, sur trois à quatre de profondeur; les 
Chinois la creusent dans l'alignement d'un air de 
vent , sans cependant suivre un rumb déterminé. 
Lorsque le cercueil est déposé dans la fosse, ils 
la remplissent de terre mêlée avec de la chaux 
qu'ils ont soin de bien fouler. Les tombeaux des 
riches et des grands sont faits avec soin ; ils oc* 
cupent souvent de vastes terrains, et coûtent beau* 
coup à ériger. 

Lorsque le cercueil est entièrement recouvert 
de terre, les Chinois font des libations ; ils plan- 
tent autour et sur la tombe, des chandelles parfu- 
mées et des banderoles de papier ; ils brûlent des 
papiers dorés, ainsi que des chevaux, des habits 
et des hommes, le tout en papier, dans la ferme 
persuasion que ces offrandes faites aux morts , les 
accompagnent dans Pautre monde. Ces cérémo- 
nies achevées , les parehs et les amis se rendent 
«ous des tentes ou dans des pavillons élevés à peu 
de distance, ou ils se reposent, font Féloge du 



304 OBSERVATIONS 
défunt, et mangent les vivres qui viennent de 
lui être offerts. Le repas terminé, les personnes 
du deuil se prosternent de nouveau devant le tom- 
beau , le fils leur répond par des salutations, et 
tous gardent un profond silence. 

II est difficile de dire si les anciens Chinois se 
sont bornés a brûler des habits et des hommes de 
papier , et si cette coutume n'est pas la repré- 
sentation d'un ancien usage barbare qui a existé 
chez beaucoup de peuples de l'antiquité , et qui se 
pratiquoit encore , il n'y a pas long-temps, chez 
les Tar tares Mantchoux , actuellement maîtres de 
la Chine. L'empereur Chun - tchy , dont le règne 
finit en 1 66 1 , ordonna , a la mort d'une de ses 
femmes , que Ton immolât trente personnes aux 

• 

mânes de cette princesse , et que son corps tut 
déposé dans un cercueil précieux, et brûlé avec 
une prodigieuse quantité d'or, d'argent, de soie- 
ries et de meubles. A la mort de la mère de 
Kang-hy [en 1718],, quatre jeunes filles voulurent 
s'immoler sur la tombe de leur maîtresse ; mais 
l'empereur ne voulut pas le permettre , et défendit 
de brûler désormais des étoffes , des meubles ou 
des esclaves. 

Les honneurs que les Chinois rendent aux dé- 
funts , ne se bornent pas aux cérémonies de l'inhu- 
mation ; les parens s'assemblent chaque année , au 
printemps , dans une salle où l'on conserve la 

tablette 



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SUR LES CHINOIS. 305 
tablette des ancêtres , et là ils se prosternent de 
nouveau et réitèrent leurs offrandes. 

Cette salle s'appelle Tsong-miao : la tablette 
des ancêtres a un pied de long sur cinq et six 
pouces de large ; elle se nomme Chin-tchou , ou 
demeure de /'esprit, et contient le nom , la qualité 
du défunt , Tannée , fe mois , et le jour de sa 
naissance et de sa mort. Outre les offrandes , les 
parens préparent un morceau de soie d'environ 
deux aunes de long , sur lequel on écrit les mêmes 
caractères qui sont sur la tablette , excepté qu'on 
ne met pas au caractère T chou [demeurer] , le point 
qui est en haut, et sans lequel il a une autre signi- 
fication (a) ; c'est à la personne la plus distinguée 
à mettre ce point. Les Chinois sont persuadés que, 
par cette cérémonie , ils invitent l'ame du mort à 
venir demeurer parmi eux. 

Tous les ans, à la troisième lune [en avril] , on 
visite les tombeaux , on les répare , et l'on renou- 
velle en partie les cérémonies pratiquées à l'enter- 
rement. Ces usages sont sacrés : un fils n'oseroit y 
manquer, quelles que soient les fatigues et les 
dépenses qu'ils lui occasionnent , dépenses qui , 
comme celles des enterremens, sont très-coûteuses. 
Les tombeaux varient pour la forme et suivant 



(a) Voyei dans ia table des empereurs le caractère Tchou , il 
l'année 473 après J. C. 

TOME II. V 



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306* OBSERVATIONS 
les provinces. La construction de celui que j'ai vu 
le 26 novembre ( n! ty) au-d^us de Quanton , 
est la seule que j'ai remarquée de ce genre. La 
forme générale de* sépultures est en fer à cheval. 
Le çercueii est placé au milieu et recouvert d'une 
buue de terre , en avant de laquelle on dresse une 
pierre portant le nom du défunt. Les pauvres se 
contentent d'enfouir la bière et de ia couvrir d'un 
peu de terre. Les tombeaux occupent souvent de 
grands terrains et même des collines entières. On 
élève au sommet une ou deux pierres chargées d'ins- 
criptions (n. ù ip) ; plus loin des figures en pierres 
représentant des mandarins, des béliers, des tigres 
et des éléphans ; et plus bas , des figures de chevaux 
tout caparaçonnés qui semblent encore attendre la 
volonté du maître (n," 60, 61 , (f j , 7 j ): d'autres fois 
ce n'est qu'une simple butte de terre avec une pierre 
placée debout, énonçant les qualités du défunt -, mais 
cette butte est au centre d'un emplacement consi- 
dérable , planté d'arbres funèbres , tels que de* 
pins et des cyprès j; ) ; de sorte que l'homme , 
qui, peut-être, pendant sa vie a dépouillé le* 
vivons de leurs biens , leur dérobe encore , après 
sa mort , un terrain précieux , et qui se r oit mieux 
employé à des plantations utiles. 

Les sépultures qui sont auprès de la vi7/e de 
Hang-tcheou-fou , dans le Tchekiang, sont envi- 
ronnées de pareils arbres (n.° C2), et ressemblent 



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SUR LES CHINOIS. 307 
à de petites maisons : Fextérieur est blanchi , et 
f intérieur divisé en cellules qui contiennent une 
ou plusieurs bières. Les personnes opulentes sui- 
vent une autre méthode. Après avoir enterré ie 
corps et avoir élevé au-dessus une butte de terre , 
ils la recouvrent d'un mastic qui devient très-dur 
avec le temps , et placent ensuite en avant des 
tables et des figures en pierre (n* 60 ). 

Dans d'autres endroits on dépose les bières dans 
des pavillons ; on les enferme dans des bâtisses 
{ n ' 57) > ou bi en on élève au-dessus une espèce de 
mausolée (n.° 56 ). Les tombeaux que nous vîmes 
à la ville de Pe-tsiu-tcheou , dans ie Kiang-nan , 
présentaient une variété de formes si singulière et 
si agréable , qu'on n'auroit jamais pu croire qu'on 
fût au milieu des morts : c'étoit tout ie contraire 
clans la parue orientale de la même province , où 
les bières des pauvres , seulement mises sur la 
terre , exposées aux injures de l'air et recouvertes 
à peine de quelques gazons , offraient le spectacle 
le plus révoltant. 

Les sépultures , à la Chine , sont toujours en 
dehors des villes , et il n'est pas permis de les 
placer auprès des habitations. On choisit de pré- 
férence, ainsi qu'on Fa déjà dit, les hauteurs pour 
cet objet ; à moins qu'il ne s'en trouve pas dans 
les environs. 

Les Chinois n'enterrent pas un corps dans une 

V 1 



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308 OBSERVATIONS 
fosse où il y en a déjà un autre , et pour qu'ils s'y 
déterminent, il faut qu'il ne reste aucun vestige 
du premier cadavre. On doit juger par-là de /im- 
mense étendue de terrain employé uniquement par 
les tombeaux ; mais quels que soient les inconvé- 
niens en tout genre qui résultent de la méthode 
que Ton suit dans ce pays pour donner un asile 
aux morts , les préjugés et l'habitude empêcheront 
toujours d'en changer. 

NOMS CHEZ LES CHINOIS. 

» ■ 

Il n'y avoit originairement qu'un tiers de fa 
Chine qui fût habité (a) , et les peuplades se 
trouvoient si éparses, qu'elles ne se connoissoient 
pas entre elles. Les villages et les villes ne prirent 
de l'accroissement que peu à peu; et 2200 ans 
avant J. C. , on ne comptait encore dans chaque 
province que douze mille habita ns. 

La nation étant peu nombreuse dans le prin- 
cipe , les premiers noms durent être en petite 
quantité : ce ne fut que dans la suite , lorsque les 
hommes se furent sensiblement multipliés , qu'on 
imagina ^'ajouter aux noms déjà existans des sur- 
noms , pour distinguer les particuliers les uns 
des autres ; mais les premiers noms restèrent tou- 
jours les mêmes. 

De cette idée que dans l'ancien temps les Chinois 

! . 
(a) Misjionn. , tomt I. ,r 



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SUR LES CHINOIS. 309 
étoîent presque tous parens , est venue la coutume 
qu'un jeune homme ne peut se marier avec une 
fille dont le nom de famille est le même que le 
sien , quelque éloigné que soit leur degré de pa- 
renté, et quand même ils ne seroient pas parens. 

Le père Trigaud prétend qu'il y a mille noms ; 
mais le livre intitulé Pe-kia-sing [ noms propres des 
cent familles ] , n'en rapporte que cent , sous les- 
quels tous les individus de la nation sont rangés. 

Les Chinois portent donc tous un nom de fa- 
mille qui ne change jamais. 

A la naissance d'un enfant mâle , le père lui en 
donne un autre qu'on appelle petit nom. Les filles 
n'en reçoivent pas ; elles conservent le nom du 
père, et se distinguent entre elles par première , 
seconde ; les Chinois signent ces noms qu'ils ont 
reçus en naissant , lorsqu'ils écrivent des lettres ou 
des billets ; mais personne ne s'en serviroit en leur 
parlant , sans se montrer incivil. 

Lors des études, les Chinois reçoivent de leur 
maître un nom qu'on appelle nom d'école, et qui est 
employé par le maître et par les condisciples. Les 
études terminées, ils quittent ce nom, et en se ma- 
riant ils en prennent un autre qu'ils conservent , à 
moins qu'ils n'obtiennent une charge honorable; 
car, dans ce cas, ils en prennent encore un autre 
que tout le monde doit employer en leur adres- 
sant la parole. 



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/ 



310 OBSERVATIONS 

Le nom de famille d'un Chinois s'appelle Sing; 
il n'est jamais formé que d'un seul caractère ; 

Celui par lequel il est distingué dans la famille , 
s'appelle Min g ; 

Et le dernier nom qu'il prend , ou titre d'hon- 
neur, s'appelle Hao. 

JEUX. 

Les Chinois sont passionnés pour le jeu ; les 
grands et le peuple s'y livrent avec une telle fureur» 
que plusieurs d'entre eux se ruinent entièrement. 
Leurs cartes sont plus nombreuses et plus petites 
que les nôtres ; elles sont longues et étroites. Les 
dés ressemblent à ceux dont nous nous servons ; 
les Chinois en portent toujours avec eux ; on 
trouve même des couteaux dont le manche ren- 
ferme deux dés. Lorsque le peuple n'a ni cartes ni 
dés , il a recours au Métoua ; c'est un jeu de hasard 
fort en vogue parmi les gens de bateaux , et qu'on 
joue avec les doigts. Le poing fermé compte pour 
rien , et chaque doigt pour un. Celui qui tient le 
jeu , nomme un nombre quelconque , en élevant 
autant de doigts qu'il lui plaît : par exemple , s'ii 
prononce six en montrant deux doigts , les autres 
joueurs doivent répondre et élever quatre doigts , 
pour compléter, avec les deux doigts du premier 
joueur, le nombre énoncé six. Les Chinois vont 
Vès-vîte dans ce jeu , et crient fort haut. Celui qui 



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SUR LES CHINOIS. 3 I I 

perd est obligé de boire du vin ou de Peau-de-vie:* 
et Ton ne cesse que lorsqu'on est assez échauffé 
pour ne plus distinguer les doigts. Les Chinois 
quittent rarement ce jeu sans être un peu rouges 
par l'effet du vin qu'ils ont bu ; lorsqu'ils le sont 
trop , ils restent dans leurs bateaux , car ils n'aiment 
pas à être vus dans cet état. 

Les personnes de distinction ou au-dessus du 
commun , jouent aux échecs ; ce jeu est fort an- 
cien , et Ton en ignore l'inventeur. Il a , comme 
le nôtre, trente -deux pièces, seize pour chaque 
joueur ; mais les pièces sont différentes. Il n'y a 
point de reine : au lieu de huit pions , il n'y en a 
que cinq ; mais il y a d'autres pièces en place. 

Le damier est composé de soixante-dàuze cases 
formées par neuf rangs de lignes parallèles et par 
huit autres transversales. Les Chinois ne posent 
pas les pièces dans le vide des cases, mais sur les 
points d'intersection. 

Le général est placé au milieu de la première 
ligne du côté du joueur, ayant à sa droite et à sa 
gauche un assesseur , un éléphant , un cavalier 
et un chariot : ce qui fait neuf pièces ; les deux 
canonniers sont placés seuls sur la troisième ligne , 
l'un et l'autre vis -à- vis des cavaliers. Les soldats, au 
nombre de cinq , précèdent immédiatement les ca- 
nonniers, et sont posés sur la quatrième ligne dans 
Tordre suivant : un soldat en face de chacun des. 

Y 4 



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312 OBSERVATIONS 

chariots, un autre en face de chaque éléphant, et 

le dernier , ou celui du milieu , en face du générai* 

Entre les soldats du joueur et ceux de son adver- 
saire , il y a deux lignes vides. 

Le général ne sort jamais des points cTintersec- 
tion formés par les quatre cases qui sont auprès 
de fui : les deux assesseurs sont à ses cotés ; ifs 
remplacent nos fous et marchent de même. Les 
deux éléphans qui viennent ensuite, n'existent pas 
chez nous. 

Les cavaliers sont comme les nôtres , et les 
chariots tiennent fa place de nos tours. Les ca- 
nonniers précèdent les cavaliers ; ils marchent 
comme les chariots , et ne peuvent prendre aucune 
pièce s'il n'y en a une autre qui les en sépare. 

Les cinq pions ne prennent pas de côté, mais 
en avançant et sans jamais reculer. 

Les cavaliers n'attaquent pas le roi ennemi , h. 
moins qu'il n'y ait une pièce de son jeu entre eux 
et lui; celui-ci se défend en se retirant sur un 
autre point, ou en mettant une autre pièce devant 
lui, ou en se découvrant le côté et faisant retirer 
son solda*. Ce jeu est estimé à la Chine , et ion 
fait cas de ceux qui le connoissent bien. 

Les Chinois ont , en outre , différens jeux , 
entre autres celui appelé le jeu du docteur. Ils ont 
aussi le domino et une espèce de damier ; celui-ci 
contient trois cent soixante et une cases , et chaque 



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SUR LES CHINOIS. 3 1 3 

Joueur a un grand nombre de dames ou blanches 
ou noires. L'avantage à ce jeu consiste a enfermer 
son adversaire , et a s'emparer de la plus grande 
partie des cases. 

Les Chinois jouent par-tout où ifs se trouvent. 
J'ai vu à Quanton un grand mandarin se rendre 
dans nos quartiers : à peine fut- il entré dans ia 
maison , que les soldats , les valets , les bourreaux 
qui étoient venus avec lui se mirent tous à jouer 
par terre. Enfin , les gens du peuple passent sou- 
vent les nuits entières à jouer ; mais ils n'en vont 
pas moins le lendemain à leur ouvrage. 

M U S I Q_U E. 

La musique fut de tout temps très-estimée à fa 
Chine ; mais loin de la regarder comme un objet 
d'amusement et de plaisir, les anciens Chinois la 
dirigèrent vers un but plus grave et plus noble ; 
ils en firent la règle du gouvernement et la base 
de la morale. 

On ne faisoit autrefois aucune cérémonie sans 
qu'elle fût accompagnée de musique : le Chou- 
king rapporte qu'on mettoit en musique la pro- 
messe qu'un homme faisoit de se corriger , qu'on 
lui chantoit de temps en temps cet air , et que s'il 
ne changeoit pas de conduite , on le punissoit. 

Suivant les anciens Chinois , la connoissance 

h 

de la musique emportoit avec elle celle des sciences 



3 I 4 OBSERVATIONS 
et de la morale. Un musicien étoit en même temps 
physicien , moraliste , poëte et historien : il étoit 
physicien , parce qu'il savoit accorder les tons 
relativement aux saisons et à la température de 
l'air ; moraliste , parce qu'il enseignoit la vertu ; 
poëte , parce qu'il composoit des vers ; enfin his- 
torien , parce qu'occupé sans cesse à célébrer les 
actions des grands hommes , il étoit obligé de 
connoître l'histoire pour y puiser des faits mémo- 
rables et dignes d'être transmis à la postérité. 
Confucius s'exprime ainsi : ce L'homme a dans son 
a> cœur le germe de la vertu , la musique le vivifie; 
» celle qui est voluptueuse irrite les passions ; celle 
5> qui est sage entretient la sagesse. » 

Ce sentiment du prince de la philosophie Chi- 
noise est conforme à celui des anciens peuples : 
tous ont eu leurs poètes , leurs chantres , leurs 
musiciens. Les Juifs même, dont les opinions reli- 
gieuses séloignoient tant de celles des autres, 
pensèrent de la même manière sur Femploi de la 
musique ; et chez eux , comme chez toutes les 
nations , les événemens remarquables furent cé- 
lébrés par des cantiques et par des hymnes. Mais 
si les Chinois font servir la musique à des usages 
semblables, elfe est par elle-même très-difTérente ; 
et leurs airs, soit pour la voix, soit pour les ins- 
trumens , n'ont aucun rapport avec ceux des autres 
pays : ils déplaisent sur-tout aux Européens, tandis. 



SUR LES CHÎNOIS. 3 I 5 

que les chansons de ces derniers fatiguent les 
oreilles Chinoises, et en sont peu goûtées ; tant il 
est vrai que , parmi les hommes , les sensations ne 
se ressemblent pas , et qu'elles diffèrent suivant 
les habitudes que l'on contracte dès l'enfance. 

Les anciens Chinois n'avoient que cinq tons : 
Kong , fa; Chang, sol ; Kio,/^;Tche, ut; Yu, 
ré ; ils ajoutèrent ensuite , sous les Tcheou , deux 
autres tons , le Pien-kong, mi, et le Pien-tche , si. 
On peut consulter les ouvrages des missionnaires 
pour connoître le système musical de ce peuple ; 
je ne parle que de ce que j'ai entendu. 

Le genre de la musique est le même dans toute 
fa Chine : les airs sont presque tous de la même 
facture (n. 9 $2) ; et avant d'avoir été à Péking, 
aucun n'avoit attiré mon attention. 

Chez l'empereur à Yuen-ming-yuen , nos oreilles 
furent frappées de so$s plus agréables ; la musique 
étoit plus douce , et pouvoit approcher de celle 
dont nous nous servons dans nos églises. Cette 
sorte de musique , dont l'invention remonté à 
l'empereur Chun , s'appelle Chao-yo , et s'emploie 
lorsque l'empereur est assis sur son trône pour 
régler certaines affaires , ou qu'il reçoit des ambas- 
sadeurs. En général, chaque cérémonie a ses airs 
particuliers, et l'empereur ne fait rien sans qu'il 
y ait de la musique. 

Quant aux concerts qu'on donnoit à nos man- 



$\6 OBSERVATIONS 
darins à rapproche des villes, nous ne les goû-» 
tâmes point ; et quoique certains missionnaires (a) 
prétendent que les soldats Chinois tirent des sons 
harmonieux de leurs conques marines , nous n'en 
fûmes nullement satisfaits. 

La musique instrumentale des opéra Chinois , 
si Ion peut se servir de cette expression , n'est pas 
moins étrange : l'orchestre étant composé de gros 
tambours , de bassins de cuivre , de flûtes , de 
violons et de cymbales , elle est toujours aigre et 
bruyante ; mais elle Test bien davantage dans les 
occasions où l'action s'anime. Dans les combats , 
par exemple, et lorsque les acteurs font des tours 
de force extraordinaires, chaque musicien s'agite 
avec vigueur , frappe à coups redoublés , et fait un 
bruit épouvantable : ce que l'on conçoit sans peine, 
lorsqu'on songe que toute cette musique ne con- 
siste que dans des battemenj multipliés. En effet, 
tandis que le premier musilien frappe un coup, 
celui qui vient immédiatement après en frappe 
deux, le troisième trois , et ainsi de suite jusqu'au 
dernier qui bat continuellement. Cette musique 
est cependant très-estimée des Chinois, et ils l'em- 
ploient dans toutes les circonstances où ils im- 
plorent la divinité : j'ai eu occasion de J entendre 
plusieurs fois, et principalement à une époque 



( fij Art militaire des Chinois 



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SUR LES CHINOIS. j 1J 

<>u les Chinois attachés a la maison Suédoise adres- 
sèrent des prières aux génies protecteurs , dans 
l'espérance d'en obtenir l'arrivée de quelque vais- 
seau de la compagnie. Cette infernale musique 
dura pendant plusieurs semaines. 

La musique vocale est plus douce , mais l'ex- 
pression en est singulière. J'ai entendu chanter 
à Quanton des filles aveugles ; elles tiroient du 
gosier et du nez des sons qu'il nous seroit impos- 
sible de rendre. On peut chanter une chanson 
Chinoise, mais je pense qu'il est très-difficile de 
lui donner le ton convenable sans l'avoir entendu* 
chanter £ar les gens du pays, et je crois même 
qu'on ne parviendroit jamais à imiter parfaitement 
leurs accens. 

Les Chinois notent leurs chansons ; ils emploient 
pour cela les caractères dont ils se servent pour 
écrire, et les disposent de fa même manière, c'est- 
à-dire , de haut en bas. La valeur des notes se 
connoît par l'espace qu'elles occupent et par les 
traits alongés qui sont placés en dessous. Il y a 
en outre plusieurs sfgnes pour augmenter la va- 
leur d'une note ou la faire répéter, et pour indi- 
quer la mesure ou les repos (n.° p). 

Les Chinois ont différens instrumens de mu* 
sique ; le plus doux et le plus agréable est le 
Cheng, sorte d'orgue composé de plusieurs tuyaux 
de bambou enfoncés dans une espèce de calebasse 



3 ï 8 OBSERVATIONS 
de bois. Ces tuyaux sont inégaux en grandeur 
et varient pour le nombre : quelquefois ils rem- 
plissent toute la circonférence de l'instrument t 
d autres fois ils forment un vide par lequel on in- 
troduit la main. 

Il y a des trompettes de plusieurs formes ; les 
unes n'ont pas de trous, d autres en ont huit et 
d'autres cinq, avec une embouchure à-peu-près 
semblable à celle de notre clarinette. Le mérite 
des musiciens qui s'en servent, consiste à soutenir 
un ton, ou tout au plus deux. On doit penser que 
cette monotonie ne doit pas plaire aux oreille* 
Européennes ; aussi n'y a-t-il rien de plus désa- 
gréable que la musique militaire et celle des enter- 
remens, ou ces instrumens figurent beaucoup. 

Les flûtes diffèrent aussi entre elles ; H y en a 
une qui a cinq trous , avec l'embouchure placée 
en haut. La flûte la plus ordinaire est de bambou : 
elle a dix trous ; elle est extrêmement criarde , et 
on peut l'appeler avec raison flûte à Faignon f 
puisque j'ai vu des Chinois en mettre une pellicule 
sur un des trous pour la faire mieux résonner. 

Les tambours rendent un son sourd : les très- 
gros , qui sont presque uniquement affectés à 
l'usage des temples , et ceux d'une moyenne gros- 
seur, se placent à terre, ou sont un peu élevés et 
soutenus sur quatre pieds : les petits sont montés 
sur trois pieds fort hauts; les très-petits se tiennent 



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SUR LES CHINOIS. 3 19 

a la main, et Ion bat dessus avec un petit bâton. 
La caisse est de bois, et fa peau qui la couvre est 
de buffle. 

Les King sont des instrumens composés de 
pierres sonores ou de petits bassins de cuivre. 
Ceux faits avec des pierres , en contiennent seize , 
et ceux avec des bassins en ont seulement dix. On 
frappe dessus avec un bâton arrondi. 

Les cloches varient dans leur forme : il y en a de 
rondes par le bas , et d'autres qui sont échancrées ; 
celles-ci sont rares. On voit des cloches extrême- 
ment grandes ; les plus grosses s'appellent Po- 
tchong ; elles n'ont pas de battans , mais on ies 
fait résonner en les frappant avec un morceau de 
Lois appelé Che [ langue ]. 

Le Lo est un instrument de cuivre qui ressemble 
à un bassin , avec un rebord plat et élevé de deux 
à trois pouces; on le tient par une poignée, et 
Ton frappe dessus avec un bâton dont le bout est 
garni de lanières de drap. Le Lo pèse ordinai- 
rement quatre livres et quelquefois plus , car il y 
en a de très-grands. Les sons qu'on en tire sont 
aigres et perçans ; ils s'entendent de loin. Les 
Chinois s'en servent dans toutes les circonstances. 
Ils ont aussi des cymbales et des instrumens entiè- 
rement de bois ; tel est le poisson de bois creux 
dont les soldats se servent dans le Kiang-nan. Ce 
poisson a deux pieds et demi de long sur six pouces 



310 OBSERVATIONS 
de diamètre. Les bonzes se servent aussi d'un 
poisson de bois creux et contourné ; ils le placent 
sur un coussin, et frappent dessus avec un petit 
bâton , tandis qu'ils récitent ieurs prières. L'instru- 
ment qui sert a battre la mesure est également de 
bois , et s'appelle Pe-pan. 

Les Chinois ont également plusieurs instrumens 
à cordes : ces cordes sont en soie ; on n'en fabrique 
pas d'autres. 

Le/ plus grand des instrumens à cordes se 
nomme Che ; il peut avoir jusqu'à vingt -cinq 
cordes. Le Kin est plus petit , et n'en a que sept. 

On joue de ces instrumens avec les doigts ; ce- 
pendant on peut frapper dessus avec un petit bâton. 
J'ai vu un aveugle jouer du Che : cet instrument 
avoit trois pieds de long ; les sons qu'i/ rendoit 
étoient assez doux. 

Il y a trois sortes de guittares ; les deux premières 
ont deux et quatre cordes , et le manche garni de 
touches ; la dernière a trois cordes, et n'a point de 
touches. 

Le violon Chinois est composé de deux cordes 
mises à un ton différent ; l'archet passe entre ces 
deux cordes. Je ne connois pas d'instrument dont 
le son soit plus détestable. 



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SUR LES CHINOIS: 32X 
DANSE. 

Les missionnaires parlent dans leurs écrits de 
la danse des Chinois ; mais ce seroit se tromper 
que de s'imaginer que ce peuple danse comme 
les Européens. Les danses , à la Chine , sont des 
marches , des évolutions , ou des espèces de pan- 
tomimes dans lesquelles les acteurs agissent sans 
sauter. Nous fumes témoins chez l'empereur de 
ces sortes de danses ; on ne pouvoit rien voir de 
plus bizarre ni de plus ennuyeux. 

COMÉDIE. 

Il n'y a pas à fa Chine de théâtre public à de- 
meure ; lorsque les habitans d'un quartier veulent 
avoir une comédie , ils se réunissent et forment 
entre eux une somme suffisante pour subvenir aux 
frais de la construction d'une saile , et pour payer 
les comédiens. 

Les salles de spectacle sont composées d'une 
grande pièce, et d'une autre plus petite. Ces salles , 
qui sont ordinairement construites en bambou , 
exigent peu de frais et un emplacement très-borné : 
c'est tout simplement un angar dont le soi est élevé 
de six à sept pieds , fermé de trois côtés , et cou- 
vert avec des nattes ( n." 8 ). 

Dans certains endroits, les habitans disposent 
Tentrée intérieure des pagodes pour y élever feur 

théâtre : chez les mandarins , il y a des salles bâties 

» 

TOME II. X 

■ 



* 



£21 OBSERVATIONS 
exprès ; elles sont entièrement ouvertes ; et pour 
les disposer à recevoir les comédiens , il suffit de les 
partager en deux avec des toiles , et d'en entourer 
Ja portion de derrière ; le théâtre est préparé en 
un instant, d'autant plus que dans les comédies 
Chinoises on n'emploie pas de décorations , et que 
tout se réduit à une table et quelques chaises pla- 
cées en avant d'une grande toile où sont prati- 
quées deux ouvertures pour le passage des acteurs. 

Les Chinois de tous les états, de toutes les 
classes, aiment passionnément les spectacles ; le 
peuple et les grands les recherchent également , 
et il se donne peu de repas chez les personnes 
riches , où les comédiens ne soient pas appelés. lis 
sont bien payés et gagnent beaucoup d'argent ; 
aussi leurs habits , qui sont taillés d'après le cos- 
tume ancien, sont -ils quelquefois très - riches ; 
Les comédiens ont un répertoire de pièces qu'ils 
savent toutes par cœur , et ils peuvent les jouer 
indifféremment sur-le-champ. Une troupe est com- 
posée de sept ou huit acteurs , et même moins , car 
le même acteur peut, dans une pièce, représenter 
deux personnages différens , parce qu'il s'annonce 
en entrant sur la scène, et prévient le public du 
rôle qu'il va remplir. 

Les sujets qu'on représente sont tirés de /'his- 
toire Chinoise , et rendus en langue Mandarine , 
quelquefois avec des expressions anciennes , ou 



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SUR LES CHINOIS: 3 2 J 

Çui sont si peu en usage, que les trois quarts des 
spectateurs ne comprennent pas ïa pièce. 

Les acteurs parlent haut et en chantant. Le réci- 
tatif, dans les grandes pièces , varie peu ; il s'é- 
lève ou s'abaisse de quelques tons seulement , et 
est interrompu de temps en temps par des chan- 
sons et par la musique de l'orchestre. En général 
les acteurs chantent toutes les tirades qui expri- 
ment la fureur, la plainte ou ïa joie. 

M. Barrow, en parlant du théâtre Chinois (a), 
prétend que les pièces n'ont pas le sens commun, 
tandis que le lord Macartrfey (b) dit, au contraire, 
que l'Orphelin peut être considéré comme une 
preuve avantageuse de fart de la tragédie chez les 
Chinois. Ces jugemens contradictoires de deux; 
personnes instruites , qui ont vu et voyagé en 
même temps , doivent surprendre; mais, sans me 
permettre de prononcer , je dirai que les Chinois 
n'observent point l'unité de lieu et de temps dans 
leurs grandes pièces , qui durent quelquefois plu- 
sieurs jours ; que l'acteur est souvent supposé par- 
courir dans un instant des distances considérables ; 
et qu'un personnage , ainsi que le dit Boileau , 
dans son Art poétique, 

>: 1 ' . 

Enfant au premier acte, est barbon au dernier. 



(a) P.irrow , page 220 . 

(b) Ma/cartney, tome l II , page j/p. 



OBSERVATIONS 

Dans les opéra Chinois, les génies apparaissent 
sur la scène; les oiseaux, les animaux y parient et 
s'y promènent. A notre retour de Peking, les man- 
darins nous firent la galanterie de faire représenter 
devant nous la Tour de Sy-hou , pièce ainsi inti- 
tulée du nom de cette même tour qui existe sur 
les bords cFun lac près de fa ville de Hang-tcheou- 
fou , dans la province de Tchekiang. 

Des génies montés sur des serpens et se pro- 
menant auprès du lac , ouvrirent la scène ; un 
bonze du voisinage devint ensuite amoureux d'une 
des déesses , lui fit la cour , et celle-ci , malgré les 
représentations de sa sœur, écouta le jeune homme, 
1 épousa , devint grosse et accoucha sur le théâtre 
d'un enfant , qui , bientôt , se trouva en état de 
marcher. Furieux de cette conduite scandaleuse , 
les génies chassèrent le bonze , et finirent par fou- 
droyer la tour et la mettre dans l'état délabré ou 
elle est maintenant. 

A ces scènes bizarres , si l'on ajoute qu'un acteur 
est à côté d'un autre acteur sans le voir; que , pour 
indiquer qu'on entre dans un appartement , il suffit 
de faire le simulacre d'ouvrir une porte et de lever 
le pied pour en franchir le seuil, quoique cepen- 
dant il n'y en ait pas le moindre vestige ; enfin, 
qu'un homme qui tient une houssine à la main est 
censé être à cheval , on aura une idée de l'art dra- 
matique chez les Chinois , et du jeu des acteurs. 



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SUR LES CHINOIS. 325 
Les Chinois jouent mieux dans les petites pièces ; 
ils ne chantent pas , mais ils prennent le ton de la 
conversation ordinaire. L'histoire des maris trom- 
pés par leurs maîtresses, faisant assez souvent le 
sujet de ces comédies , il s'y rencontre quelquefois 
des situations tellement libres , et où l'acteur met 
tant de vérité , que la scène en devient extrême- 
ment indécente. L'auditoire est alors enchanté et 
manifeste son contentement : ainsi l'on peut juger, 
d'après ces comédies , du caractère vicieux des 
Chinois, et, d'après les grandes pièces, de leur 
goût singulier et extraordinaire. 

Quoique les Chinois aiment passionnément les 
spectacles, et qu'ifs passeroîent volontiers les jours 
et les nuits à les voir, l'état de comédien est mé- 
prisé. Les directeurs ont de la peine à compléter 
leurs troupes, et sont forcés , pour ne pas man- 
quer de sujets , d'acheter , comme on Fa dit plus 
haut , ou d'élever de petits enfans. 

Les femmes ne montent pas sur la scène à îa 
Chine ; elles sont remplacées par des jeunes gens 
qui jouent si bien leurs rôles , qu'à moins d'en être 
prévenu , on les prendroit pour de jeunes filles. 

MÉDECINE; MALADIES. 

Tout fe monde peut exercer la médecine dans 
l'empire. II n'y a point d'école publique où cet art 
soit enseigné ; celui qui veut l'étudier, se met sous 

Xi 



326 OBSERVATIONS 
la direction d'un médecin , qui ïui apprend son 
art et ses secrets. II suffit d'avoir guéri quelque 
mandarin pour acquérir la réputation (fun mé- 
decin très-habile , avoir de la vogue et s'enrichir. 
Les gens du peuple paient fort peu, et il est d'usage 
qu'un médecin ne retourne pas chez un malade à 
moins qu'il ne soit redemandé. Les Chinois n'ont 
point de connoissances en anatomie , leurs pré- 
jugés les empêchant d'ouvrir un cadavre. Toute 
la science des médecins consiste dans fétude du 
pouls ; ils en observent exactement les battemens 
et en tirent des pronostics sur les indispositions 
des différentes parties du corps. En général , ils 
attribuent les maladies au Fong-chouy (a) et 
au froid et au chaud. Ils ordonnent des tisanes, 
des cordiaux , et recommandent la diète. Us ne 
saignent pas, mais ils font venir le sang à l'ex- 
térieur de la peau, en la frottant fortement avec 
une pièce de cuivre. Ils enfoncent des aiguilles 
dans certaines parties du corps , et la grande ha- 
bileté consiste à savoir les placer , à les faire de- 
meurer et à les retirer à propos. Le sang ne sort 
pas dans cette opération : on cautérise la plaie en 
brûlant dessus des feuilles d'armoise. 

Dans les fractures ou dans les maladies pour 
lesquelles il est nécessaire d'avoir recours à Tarn- 

(et) Vtnt et eau, bonne ou mauvaise disposition. 



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SUR LES CHINOIS. 327 
pu ta t ion , les médecins ne la pratiquent pas , et le 
malade en meurt souvent : c'est la raison qui fait 
qu'on ne voit pas d'estropiés à la Chine , et pen- 
dant tout mon voyage je n'en ai pas rencontré un 
seul. Qu'on réfléchisse combien la saignée, l'am- 
putation , et même les lavemens , peuvent sauver 
de malades dans certaines circonstances , on ju- 
gera combien d'hommes périssent à la Chine faute 
d'employer ces moyens si usités en Europe. 

Selon la plupart des missionnaires , la petite 
vérole existe à la Chine depuis très-long-temps , 
quoique quelques autres prétendent , au contraire, 
qu'elle y est récente. L'inoculation fut inventée 
sous le règne de Tchin-song des Song , dans 
fannée 1000 de J. C. Les médecins introduisent le 
virus dans le nez. C'est a cette insertion que les 
Angiois attribuent la céché, qui est fort commune 
chez les Chinois , tandis que d'autres personnes 
disent qu'elle ne provient que de l'usage où l'on 
est dans ce pays de boire et de manger extrême- 
ment chaud. Mais cette maladie ne proviendroit- 
elle pas plutôt de Fespèce de nourriture en usage 
à la Chine, c'est-à-dire du riz î car en Turquie, où 
l'on en mange habituellement,. les habitans y sont 
sujets à devenir aveugles. On pourroit encore at- 
tribuer la cécité des Chinois aux vents de nord qui 
viennent de Tartarie et passent sur les montagnes 
neigeuses qui couvrent ces contrées : au reste , 

X4 



328 OBSERVATIONS 

c'est aux médecins à prononcer sur cette matière. 

On voit beaucoup de lépreux à la Chine, et ils 
ne sont pas renfermés. Ceux qu'on rencontre dans 
les rues de Quanton sont dégoûtans , et la plupart 
ont perdu les doigts , principalement ceux des 
pieds. On trouve aussi plusieurs Chinois qui n'ont 
pas de nez ; c'est un commencement de lèpre , 
mais qui , quelquefois , ne s'étend pas plus loin. 
Il est à présumer pourtant que la lèpre des Chi- 
nois n'est pas la véritable ; car la véritable lèpre 
étant contagieuse , quelque soin que prennent les 
personnes saines pour ne pas toucher à celles qui 
en sont infectées , elles ne peuvent pas toujours 
les éviter , et par conséquent se trouvent dans le 
cas de gagner cette maladie. Il en résulteroit donc 
que la plus grande parde de la Chine seroit atta- 
quée de la lèpre : cependant , le nombre des lé- 
preux n'est pas très-considérable t et paroît ne pas 
augmenter. Ce n'est donc pas une vraie lèpre, mars 
c'est un sang corrompu , une maladie vénérienne 
parvenue à son plus haut degré. Les Chinois savent 
pallier cette dernière maladie ; ils la guérissent 
même avec des tisanes ou par les sueurs. 

Parmi les filles publiques il s'en trouve qui sont 
très - malades ; elles prennent des drogues et des 
boissons rafraîchissantes; enfin, elles concentrent 
le mal de manière gu'il ne paroît rien à l'extérieur. 
Ces femmes vont et viennent , et hormis un teim 



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SUR LES CHINOIS. 329 
ua peu pâle et un visage bouffi , on ne s'imagine- 
roit jamais , à les voir , qu'elles sont incommodées. 
Les chaleurs des pays méridionaux atténuent le mai 
vénérien , et les sueurs , avec quelques drogues , 
le font disparoître : on voit même des personnes 
vivre avec cette maladie , et ne pas s'en inquiéter. 

La peste a existé à la Chine ; elle s'appelle 
Ouen-pin : sous l'empereur Hiao-tsong des Ming , 
en 1503, elle ravagea les provinces du Sud. 

SECTES DE LAO-KIUN ET DE FO. 

La secte de Lao-kiun est la plus ancienne de 
celles qui existent à la Chine. Lao-kiun ou Lao- 
tse ( n' 84 ) étoit de la province de Honan, et 
naquit 6o4 ans avant J. C. et 5 3 ans avant Con- 
fucius. Ce sectaire , voyant la vertu dégénérer 
chez les Tcheou , abandonna la Chine et se retira 
dans le Ta-tsin , pays soumis aux Romains , où il 
écrivit son livre intitulé Tao-te-king , composé de 
cinq mille sept cent quarante-huit caractères. Ce 
livre , dont le titre veut dire le livre de la puissance 
du Tao, n'est qu'une suite de pensées et de maximes 
détachées exprimées dans un style très-concis et 
très-difficile à comprendre. 

Suivant Lao-tse , le Tao est le principe du ciel 
et de la terre ; il est la mère de tout ce qui existe ; 
enfin, c'est un être très-intelligent, mais en même ' 
temps incompréhensible. 



35° OBSERVATIONS 

11 y a eu un chaos qui a précédé la formation 
du ciel et de la terre , le repos et le silence. Le Tao 
est fixe et ne change pas ; il produit toutes choses ; 
il est grand : la règle du c'est lui-même. Celui 
qui veut s'unir au Tao est nommé Ching : c'est le 
vrai sage ; il doit être sans passions , rejeter les. 
biens et les dignités , ne s'occuper que du néant , 
observer le silence , ne pas blâmer ce qui existe % 
vivre comme s'il ne vivoit pas , et être touché de 
compassion pour les autres. 

Lao-tse établit l'immortalité de l'âme : ayant 
trpuvé le culte des génies institué , il admit des di- 
vinités subalternes, inférieures aux génies, il leur 
rendit un culte, et déifia plusieurs empereurs et un 
grand nombre de personnages célèbres. 

Les sectateurs de Lao-kiun ou les Tao-tse font 
consister le bonheur dans une parfaite tranquillité : 
l'homme sage , selon eux , doit écarter les désirs et 
les passions violentes capables de porter Je trouble 
dans l'ame; il doit couler ses jours sans peine et 
sans inquiétude , soit pour le passé , soit pour le 
présent ou l'avenir, et placer enfin la suprême 
félicité dans le plus grand repos. Mais comme ce 
repos ne pouvoit manquer d'être troublé par la 
pensée d'une fin , les Tao-tse s'adonnèrent à ia 
chimie , et travaillèrent à composer un breuvage qui 
donnât l'immortalité. L'espoir d'éviter la mort leur 
attira beaucoup de sectateurs parmi les mandarins % 



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Sl/R LES CHINOIS. 33 ï 

et sur-tout parmi les femmes. Quelques empereurs 
même, persuadés de l'existence d'un breuvage qui 
pouvoit fes faire jouir à jamais d'une vie délicieuse , 
se livrèrent entièrement aux opinions des Tao-tse. 
La superstitiqn augmentant toujours, ceux-ci ob- 
tinrent le titre de docteurs célestes, et leur chef 
fut honoré de la dignité de grand mandarin. 

Séduit par les promesses des Tao-tse qui lui 
avoient promis la communication avec les esprits, 
un des frères de Ming-ty des Han apprenant qu'il 
existait dans le pays de Tien-tso [Indostan] un 
esprit appelé Fo (n.° SjJ, pressa l'empereur de 
le faire venir. Des ambassadeurs se mirent en route 
. et pénétrèrent jusque dans l'Inde, où ayant ren- 
contré deux Chaîne n ou prêtrts, ils les emmenèrent 
avec des livres théurgiques, et des images de Fo ou, 
Boudha peintes sur des toiles. L'ambassade fut de 
retour à la Chine a la huitième année de Ming-ty, 
fan 69 de J. C. Depuis cette époque , la secte de 
Fo s'est extrêmement répandue dans la Chine. 

Elle met une très-grande différence entre le bien 
et le mal ; elle établit des peines et des récom- 
penses après la mort , et reconnoît la métemp- 
sycose ou la transmigration des ames enseignée 
par Boudha , qui dit qu'outre le corps qui naît 9 
s'accroît et meurt , il y a dans l'homme une ame 
qui ne se détruit pas , qui existe avant le corps , 
qui lui survit, et qui, après avoir subi différentes 



332 OBSERVATIONS 
mutations , se purifie et se réunit enfin à la divi- 
nité (a). 

Les Ho-chang, ou prêtres de Fo, prétendent 
qu'il est venu sur la terre pour sauver les hommes , 
et que ce n'est qu'en le priant qu'on peut expier 
ses péchés. Ils disent que , pour être heureux dans 
l'autre monde , il faut observer cinq préceptes ; ne 
tuer aucunes créatures vivantes , ne point prendre 
le bien d'autrui , ne point commettre d'impuretés, 
ne jamais mentir , et ne point boire de vin. 

Ces prêtres, que nous nommons bonnes, hono- 
rent non -seulement le dieu Fo , mais encore un 
grand nombre de personnages auxquels ils donnent 
difîerens noms , savoir , les Chin-ven , hommes célè- 
bres; les Yuen-kio, hommes recommandabfespar 
des vertus éclatantes ; enfin les Poussa, qui sont des 
êtres accomplis et regardés comme des divinités. 

Les bonzes Tao-tse et les bonzes de Fo ont 
toujours été rivaux , et souvent ils ont profité de 
leur crédit auprès des empereurs pour s'entredé- 
truire. Favorisés sous les Yuen ou Mogols , les 
bonzes de Fo faillirent perdre de leur crédit a 
l'extinction de cette dynastie ; mais les Ming les 
protégèrent, comme l'avoient fait leurs prédéces- 
seurs. Les Tartares , actuellement régnans , ies 
soutiennent également , et reconnoissent le grand 



(a) Mémoires de l'Académie, tme XL 



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SUR LES CHINOIS. 333 
Lama. Là religion est la même ; mais on fait une 
distinction entre les Ho-chang et les prêtres Lamas 
du Thibet. 

SECTE DE CONFUCJUS. 

Confucius naquit 5 5 1 ans avant J. C. Les 
Chinois le regardent comme Je premier de leurs 
sages et comme leur législateur. Confucius s'ef- 
força de rétablir Fancienne doctrine, et tâcha de 
rendre les hommes meilleurs , en les exhortant à 
obéir au ciel, à l'honorer, à aimer leur prochain , 
et à vaincre leurs passions. 

La différence qu'il y a entre les deux écofes de 
Confucius et de Lao-tse , est que la première 
enseigne à vivre parmi les hommes et cherche à 
les corriger ; au lieu que les partisans de la seconde 
évitent la société, et ne s'occupent, dans une vie 
frugale et retirée , que de leur propre bonheur. 

La doctrine de Confucius a prévalu sur celle de 
Lao-tse ; c'est celle des savans. On voit dans toutes 
les villes un temple dédié à Confucius : on y con- 
serve sa figure ou sa tablette. Il est d'usage de 
s'assembler au printemps et à l'automne dans ce 
temple , et d'y faire des sacrifices en l'honneur de 
ce philosophe et de ses disciples , que les Chinois 
regardent comme des esprits tutélaires. Cette céré- 
monie se pratique aussi dans certaines circons- 
tances , et sur- tout dans le temps des examens. 



334 



OBSERVATIONS ' 



JUIFS. 

Il y a des Juifs à la Chine ; ifs ont une syna- 
gogue h Kay-fong-fou, dans le Ho-nan. Le père 
Gozani , qui Ta visitée , croît que les Juifs sont 
entrés sous les Han, 206 ans avant J. C. Le père 
Cibot les fait entrer cinquante-deux ans. plutôt f 
sous le règne des Tcheou. 

Les Juifs sont en petit nombre. Les Chinois 
leur donnent, ainsi qu'aux Mahométans , le nom 
de Hoey-hoey. Us les appellent aussi Lan-mao- 
hoey-tse, ou Hoey aux bonnets bleus, parce qu'ils 
portent un bonnet de cette couleur lorsqu'ils s'as- 
semblent dans la synagogue. 

christianisme ; Persécutions , Mission- 
naires ; utilité des Missions. 

L'établissement des Nestoriens date 
de 635 ans après J. C, qu'un certain Olopuen 
vint à la Chine sous Tay-tsong des Tang : ce 
fait est prouvé par le monument découvert à 
Sy-ngan-fou en 1625 , sous Hy - tsong des 
Ming. 

Ces Nestoriens , appelés prêtres du Ta-rsin , 
furent proscrits Tan 845 < le J. C, à /Instigation 
des bonzes Tao-tse, alors favorisés par l'empereur 
Vou-tsong. 



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SUR LES CHINOIS. 335 
Sous les Yuen ou Mogols, les Chrétiens et les 
Mahométans rentrèrent à la Chine. Saint François 
Xavier partit , en 1 5 5 2 , pour aller à la Chine , mais 
il mourut à Sancian , sur les côtes de cet empire. 
Le père Ricci arriva à Peking en 1 582 : c'est à 
cette époque que commença la prédication de la 
religion Chrétienne a la Chine. 

Les Mahorriétans s'étant révoltés dans la pro- 
vince du Chen-sy , f empereur envoya contre eux 
des troupes qui les massacrèrent tous , à l'excep- 
tion d'un petit nombre. Les mandarins , en recher- 
chant ceux qui avoient eu le bonheur d'échapper, 
découvrirent dans le Hou-kouang quatre mission- 
naires dont les interrogatoires leur apprirent qu'un 
prêtre Chinois, nommé Zay-petolo> les avoit in- 
troduits dans l'empire. 

Cette nouvelle transmise à Peking, l'empereur 
donna ordre qu'on lui amenât, sar-Ie-champ, ce 
Chinois ; mais celui-ci s'enfuit et parvint à se réfu- 
gier à Macao. Telle fut l'origine de la persécution' 
qui eut Keu en 1784. Les mandarins des pro- 
vinces, pour satisfaire aux ordres de l'empereur, 
firent de nouvelles perquisitions, qui ne servirent 
qu'à faire arrêter quatre autres missionnaires, maïs 
ils ne réussirent point à découvrir la retraite du 
prêtre Zay. 

Les mandarins de Quanton ne furent pas 
plus heureux, quoiqu'ils eussent fait prendre tous 



■ 



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3}6 OBSERVATIONS 
les domestiques des PP. procureurs , MM. de la 
Torre et Marchini , et qu'ils eussent fait battre un 
Chinois Chrétien nommé Antoine. Forcés de les 
renvoyer sans en avoir pu tirer aucun indice , Us 
maltraitèrent ensuite cruellement M. Simonelli , 
vieillard âgé de soixante-dix-sept ans. Cependant 
toutes ces démarches ayant été infructueuses , ils 
se transportèrent à Macao , et y visitèrent quel- 
ques couvens ; mais, irrités de ce que plusieurs re- 
ligieux n*avoient pas voulu leur donner l'entrée de 
leurs maisons : ils arrêtèrent les vivres et suspen- 
dirent le commerce. Ils envoyèrent même des 
troupes contre Macao , et firent prendre des ren- 
seignemens sur 1 état de cette place ; mais ceux 
qui étoient chargés de ce soin , ayant rzpporté 
qu'il seroit difficile de forcer les Portugais , parce 
qu'à l'abri de leurs murailles ils pourroient tuer 
beaucoup de monde sans aucun danger pour eux, 
les mandarins devinrent plus modérés dans leurs 
prétentions. 

Au mois d'octobre , les grands de Quanton 
firent venir dans la ville M. de la Torre , pour 
l'interroger , et l'obligèrent ensuite de signer un 
papier dont on lui cacha le contenu. 

Quelque temps après , le hanniste Pankefcoua 
vint voir M. de la Torre, et lui apprit que Tempe- 
reur ayant su qu'il étoit lettré , lui avott pardonné 
en le laissant le maître de se punir lui-même : 

mais , 



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SUR LES CHINOIS. 337 
mais , ajouta-t-il , cette affaire ne sera pas terminée , 
tant que les PP. Zay et Lomeo (Barthelemi) ne 
seront pas pris , et il seroit prudent de quitter la 
Chine. Malheureusement le P. de !a Torre ne 
tint pas compte de cet avis ; il s'imagina que ies 
choses en resteroient là , et résolut de ne point 
sortir de Quanton. Plusieurs commissaires étant 
ensuite arrivés de Peking , M. de fa Torre fut 
appelé de nouveau par les mandarins , le 1 5 jan- 
vier 1785 ; les Chinois prirent ses papiers , et 
emmenèrent avec eux M. Marchini ; mais celui-cï 
ayant été interrogé , eut la permission de revenir, 
laissant dans la ville le P. de la Torre, qui partit 
pour Peking le 23 du même mois , accompagné 
de deux mandarins, l'un civil et l'autre militaire. 
A son arrivée dans la capitale il fut mis en prison, 
et y mourut de faim le 29 avril, au moment où, 
par fes sollicitations des missionnaires de Peking, 
il avoit obtenu son élargissement. La persécution 
cessa au commencement de mai. De tous les mis- 
sionnaires pris dans les provinces , quatre furent 
condamnés a une prison perpétuelle , et les au- 
tres envoyés en exil en Tartarie , ou reconduits à 
Macao. 

Des chefs, parmi les Chrétiens Chinois, furent 

■ 

exilés , d'autres battus et condamnés à la cangue 
pour trois mois. Enfin , les mandarins donnèrent 
un édit par lequel il fut enjoint à tout Chinois de 

TOME II. Y 



33o OBSERVATIONS 

changer de religion dans le courant de Tannée , 

sous peine d'être puni sévèrement. 

Quoique tout fût terminé dans les provinces , les 
mandarins de Quanton continuèrent de rechercher 
le nommé Zay -, et se rendirent a Macao en juin 
1785 , afin de ie demander : ils insistèrent pour 
que le gouverneur Portugais vînt chez eux ; mais 
celui-ci s'y refusa , et ne voulut pas même per- 
mettre que M. Descouvrières , procureur des mis- 
sions Françoises , s'exposât en sortant de la ville 
pour aller chez les .mandarins. Ces derniers voyant 
qu'il ne leur étoit pas possible de se procurer le 
P. Zay , qui avoit quitté Macao au commencement 
de l'année , et s'étoit embarqué sur un bâtiment 
Anglois , écrivirent à Peking , qu'il étoit soràtt 
et qu'il avoit disparu. Ainsi se termina cette per- 
sécution suscitée contre les Chrétiens, et qui par 
suite fut très - préjudiciable aux mandarins eux- 
mêmes. Tous ceux de la province de Quanton , 
depuis cette ville jusqu'à Nan-hiong-fou , qui est 
à l'extrémité de la province , furent dégradés de 
trois degrés , et forcés de payer une amende de sept 
cent mille taëls [5 ,2 5 0,000 Iiv]. Les hannistes don- 
nèrent cent vingt mille taéls [900,000 liv] ; et tous 
les mandarins des lieux où les missionnaires axoient 
été arrêtés , ou par où ils avoient passé , furent 
cassés. Pankekoua , pour avoir logé M. de la Torre, 
quoiqu'il en eût la permission des mandarins d; 



- 



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SUR LES CHINOIS. 33p 
Quanton , fut obligé de payer cent mille taêls 
[750,000 liv. ] , et il lui fut enjoint d'être plus 
circonspect à l'avenir. On prétend même que cinq 
ou six bateliers qui avoient passé le P. Zay , sans le 
connoître , eurent la tête tranchée. On voit par-là 
que le gouvernement Chinois est extrêmement sé> 
vère : mais si , comme on le remarque , il est très» 

s 

habile à profiter des occasions qui se présentent 
pour se procurer de l'argent , les mandarins ne le 
sont pas moins à se tirer d'embarras dans les af- 
faires épineuses , et sont sur-tout peu embarrassés 
sur les moyens ; aussi saisirent - ils le seul qu'ils 
avoient de se justifier, celui d'accuser M. de la 
Torre , dont la mort mit fin aux poursuites du gou- 
vernement. Cepencfont la manière dont la cour 
de Peking termina cette persécution, ne dut pas 
satisfaire beaucoup les mandarins , et l'on doit 
croire que dans la suite ils fermeront les yeux sur 
la croyance de certains individus. Néanmoins , 
quelle que soit leur conduite future , on ne peut 
regarder les missionnaires comme solidement éta- 
blis à la Chine , car les préjugés et les mœurs s'op- 
posent trop visiblement à l'introduction de la reli- 
gion Chrétienne : d'ailleurs on doit peu compter 
sur les Chinois , qui sont capables de changer d'opi- 
nion d'un moment à l'autre , et toujours disposés à 
le faire suivant les circonstances. II ne faut cepen- 
dant pas en conclure que les missionnaires soient 

Y z 



1 * 



346 OBSERVATIONS 
absolument inutiles, et qui! n'est pas nécessaire 
de les conserver : ce seroit se tromper grande- 
ment , et Ton commettroit une faute majeure en 
les rappelant. 

Avant de porter un jugement sur le plus ou sur 
le moins d'utilité des missions , il est nécessaire 
d'examiner ce qu'on entend par missions , et en 
quoi elles consistent. On doit distinguer deux 
sortes de missions à la Chine , l'une qui n'est pas 
avouée du gouvernement Chinois , et qui se fait 
à son insçu dans les provinces ; i'autre qui en est 
approuvée , et qui réside a Pékin g. 

La mission de l'intérieur coûte peu de chose : 
on trouvera difficilement des hommes aussi ver- 
tueux et aussi désintéressés que ceux qui Ja com- 
posent : privés des douceurs de la vie, manquant 
presque de tout, exposés tous les jours à souffrir 
la mort, le seul désir de s'instruire et de propager 
la religion Chrétienne , leur fait oublier tous les 
maux qu'ils endurent. Je parle ici sans préjugés , 
je rapporte ce que j'ai vu , et je me crois obligé de 
dire la vérité. Le Gouvernement François en sou- 
tenant les missionnaires qui parcourent le vaste 
empire de la Chine , est toujours à même de se 
procurer des éclaircissemens utiles , soit sur la 
position des lieux , soit sur le commerce, soit sur 
mille autres objets importans. Je ne suis pas ici 
l'admirateur aveugle des missionnaires , mais j'en 



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SUR LES CHINOIS. 3 4 t 

aî connu plusieurs dont les cônnoissances étoient 
très-étendues ; leurs écrits d'ailleurs le prouvent 
assez , et Foti ne peut disconvenir que nous ne 
devions beaucoup a ces hommes laborieux et in- 
fatigables. 

Je conviens que les missionnaires s'exposent err 
entrant furtivement à la Chine, et qu'ils courent 
au-devant de leur perte; mais qu'importe à la na- 
tion que quelques individus se sacrifient pour une 
récompense qu'ils ne lui demandent pas , et qu'il 
n'est pas en son pouvoir de leur donner , tandis 
qu'elle en peut tirer de grands avantages. Il est 
donc de l'intérêt de l'État d'encourager les mis- 
sionnaires de l'intérieur de la Chine , et c'est en 
les soutenant , en les favorisant , que le gouver- 
nement les aura toujours a sa disposition. 

Quant à la mission de Peking , les faits par- 
lent assez en faveur de son utilité , et il faudroit 
être aveugle pour ne pas reconnoître combien il 
est important que nous en ayons une autorisée 
dans cette capitale. Un pareil établissement seroit 
acheté au poids de l'or par une nation rivale ; elle 
donneront tout au monde pour pouvoir l'employer 
à son gré. Tant que la Chine restera fermée pour 
les Européens , la nation qui conservera quelques 
individus à Peking , doit s'estimer très-heureuse : 
par eux elle peut savoir , elle peut empêcher , elle 
peut tout entreprendre. Je parle d'après des faits 

Y 3 



1^1 OBSERVATIONS 
connus, mais dont les détails ne peuvent être di- 
vulgués. II est donc , je fe répète , de la dernière 
importance, de la saine politique, que le Gouver- 
nement François vienne au secours des mission- 
naires , et qu'il protège ces hommes vraiment 
respectables. 

Quarante mille francs peuvent suffire pour la 
mission de Peking, et autant pour l'entretien de 
celle de l'intérieur : la dépense de ces sommes 
modiques doit-elle arrêter un moment l'Etat î 

Abandonner les missions seroit un mafheur : 
peut-être les circonstances présentes ne démon- 
trent-elles pas assez évidemment combien elles 
sont nécessaires; mais une fois qu'elles seront dé- 
truites ou abandonnées , le moment viendra ou 
l'on sentira quelle perte on aura faite. Trop heu- 
reux s'il est possible de les rétablir alors , tandis 
qu'il faut présentement fort peu de chose pour 
les conserver. 

MAHOMET AN S. 

Les missionnaires (a) supposent que les musul- 
mans sont entrés à la Chine l'an $99 après J. C, 
sous les Souy; et pour preuve, ils citent un pas- 
sage Chinois , où il est dit que la première fois * 
au milieu des années Kay-hoang des Souy, il vint 

(a) Missionnaires, tome XIV, page jo. 



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SUR LES CHINOIS. 
un homme du royaume de Sa-na-pa-sa-ngan-ty- 
kan-se-ke pour prêcher sa religion. 

L'empereur Ven-ty ayant commencé à régner 
en 590, et étant mort en 6o4, le milieu est 597, 
et non 599 ; mais quand cette époque seroit 
encore postérieure de quelques années , elle sera 
toujours prématurée , car il est difficile de la 
faire concorder avec les différens événemens de ïa 
vie de Mahomet. Pour se tirer d'embarras, les 
missionnaires font naître Mahomet en 560; mais 
cette date n'est pas conforme a celle qui est rap- 
portée par les auteurs Anglois de l'Histoire uni- 
verselle , qui placent la naissance de Mahomet 
en 578. 

On peut supposer néanmoins que le prophète 
est né plutôt, et ce que rapporte Abufféda le con- 
firme. Suivant lui , Khadija avoit quarante ans 
lorsqu'elle épousa Mahomet ; elfe vécut vingt- 
quatre âns avec lui, et mourut trois ans avant 
l'hégire. La fuite à Médine étant de 622 , Khadija 
mourut donc en 6 19. En retirant de ce nombre les 
vingt-quatre années que Khadija vécut avec son 
mari, on trouve que Mahomet fépousa en 595 : 
il avoit vingt -cinq ans alors; i! étoit donc né 
en 570. De plus, Mahomet étant mort en 632, 
à l'âge de soixante-deux ans, cette époque porte 
nécessairement sa naissance à l'année 570. Khadija 
ayant vécu dix ans avec Mahomet depuis qu'il se 

Y 4 



344 OBSERVATIONS 
mit à enseigner sa doctrine , et étant morte en 
619, il s'ensuit qu'il ne commença a s'ériger en 
prophète qu'à l'âge de trente-neuf a quarante ans, 
c'est-à-dire en 609. 

On voit que ces différentes dates ne peuvent 
s'accorder avec celle rapportée par les auteurs Chi- 
nois, l'année 509 ou 597 dont il est parlé dans 
le passage ci-dessus étant antérieure de dix a douze 
ans à 609 , temps auquel Mahomet commença sa 
prédication , et précédant même de beaucoup la 
première fuite de quelques Musulmans qui se sau- 
vèrent en Ethiopie peu d'années avant l'hégire. 
L'événement arrivé sous Ven-ty n'a donc aucun 
rapport aux Musulmans ; i! faut croire que les 
Chinois , qui défigurent étrangement les noms , 
ont voulu parler d'un royaume différent des pays 
que conquit Mahomet, et que la ressemblance 
des mots a trompé les missionnaires. 

Les Mogols ou Yuen , qui s'emparèrent du tronc 
en 1279 et chassèrent les Song , amenèrent un 
grand nombre de Musulmans. Ceux-ci furent 
très-nombreux jusqu'à la dynastie des Ming , qui 
commença à régner en 1 368, après avoir détruit 
les Tartares : le moyen qu'ils employoient pour se 
soutenir, étoit d'acheter des enfans qu'ils élevoient 
dans leur religion. Les temps malheureux et les 
famines leur en procuroient beaucoup. 

Le dernier empereur Kien-long a détruit cent 



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SUR LES CHINOIS. 
mille Mahométans dans les années 1783 et 1784. 
Lorsque nous passâmes à Hang - tcheou -fou , 
nous vîmes une mosquée ; mais elle étoit aban- 
donnée. 

Les Mahométans, que les Chinois appellent 
Hç^y, et qui habitent les pays situés à Fextrémité 
du Chen-sy jusqu'à Ily en Tartarie , sont partagés 
en trois classes distinguées par la coiffure : ceux 
de la première portent un bonnet rouge en forme 
de pain de sucre, ce qui leur a fait donner le nom 
de Hong-mao-Hoey-tse [Hocy aux bonnets rouges]; 
ceux de la seconde ont un bonnet blanc , on les 
appelle Pe-mao-hoey-tse [Hoey aux bonnets blancs] ; 
ceux de la troisième , s enveloppant la tête d'un 
iong morceau de toile , on les a nommés Tchan- 
teou-hoey [Hoey s' enveloppant la tête ]. 

SECTE DE JUKIAO. 

Eis Fan 1 070 de J. C. , sous les Song, plusieurs 
savans cherchèrent à interpréter les King. Un de 
ces philosophes, nommé Chao-kang-tse, distingué 
par son érudition , établit que le monde a com- 
mencé et qu'il aura une fin , qu'ensuite il renaîtra , 
se détruira et se reproduira successivement. 

Ce philosophe détermina la durée du monde, et 
la porta à cent vingt-neuf mille six cents ans, qu'il 
divisa en douze périodes , chacune de dix mille 
huit cents années. Suivant lui , dans la première 



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yl6 OBSERVATIONS 
période, le ciel s'est formé peu à peu par le mou- 
vement que le Tay-ky imprima à la matière, pour 
lors immobile ; dans la seconde , la terre s'est 
produite de la même manière ; dans la troisième, 
l'homme et tous les êtres ont commencé à naître y 
et ainsi de suite jusqu'à la onzième période où fout 
se détruira, et le monde retombera dans le chaos, 
dont il ne sortira qu'à la fin de la douzième période. 

Vers Tan i4oo, l'empereur Yong-Io des Ming 
ordonna à plusieurs lettrés de faire un corps de 
doctrine d'après les principes de Chao-kang-tse. 
Ces savans interprétèrent les King , les livres de 
Confucius et de Meng-tse ; ils donnèrent le nom 
de Tay-ky [grand faite ] au principe de toutes 
choses. On ignore la raison pour laquelle ils rap- 
pelèrent ainsi , et d'où ils tirèrent ce nom de 
Tay-ky ; car ce mot n'existe dans aucun des King 
ni dans les livres composés par Confucius et par 
Meng-tse. Confucius dit seulement, en interpré- 
tant l'Y-king : « La transmutation contient le Tay- 
a> ky i il produit le parfait et l'imparfait ; ces deux 
3> qualités produisent quatre images, qui, à leur 
» tour, produisent huit figures. » D'après ce pas- 
sage, ces nouveaux philosophes prétendirent que 
le Tay-ky est séparé des imperfections de la nature; 
que c'est un être existant, et qui est une même 
chose avec le parfait et Timparfait , et avec le ciel , la 
terre et les cinq élémens , qui sont : le métal , le bois , 



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SUR LES CHINOIS. j4j 

Teau , le feu et fa terre. Le Tay-ky , suivant eux , 
est fixe; mais lorsqu'il se meut, il produit FYang, 
matière subtile et agissante , le ciel , le feu , le jour , 
le parfait , le mâle ; et lorsqu'il se repose , il pro- 
duit i'Yn , matière grossière et sans mouvement, fa 
terre, la lune , l'obscurité , l'imparfait, la femelle. 
Du mélange de I'Yang et de TYn sortent huit élé- 
mens , qui , par leur union , font la nature par- 
ticulière et la différence de tous les corps : de là 
naissent les vicissitudes de l'univers, la fécondité 
ou fa stérilité de la terre. 

Le Tay - ky a le pouvoir de tout produire , 
de tout conserver et de tout gouverner ; il est 
l'essence de toutes choses. Ces philosophes lui 
donnent aussi le nom de Ly : c'est , disent-ils , ce 
qui, joint à la matière, compose tous les corps 
naturels. 

Enfin les partisans du Tay-ky ont fini par de- 
venir athées , en excluant toute cause surnaturelle 
et en n'admettant qu'une vertu inanimée unie à la 
matière. A l'égard de la morale , ils ont adopté 
des principes plus raisonnables. Us veulent que le 
sage se propose le bien public pour but de ses 
actions , et qu'il étouffe ses passions pour ne suivre 
que la raison. Ces philosophes établissent en outre 
les devoirs réciproques entre le prince et les su- 
jets , entre les pères et les enfans ; enfin , entre le 
mari et la femme. 



3 \o OBSERVATIONS 

De toutes ces explications peu satisfaisantes dtf 
Tay-ky , il est résulté que la plupart des Chinois 
n ayant pas d'opinion décidée , les uns sont tombés 
dans l'athéisme , les autres ont reconnu un être 
primitif, mais sans trop savoir ce qu'il étoit ; et ce 
qui prouve combien l'homme s'égare et se perd 
lorsqu'il veut trop raisonner , c'est que tous ont 
mêlé a leurs différens sentimens les nombreuses 
superstitions des autres sectes. 

De toutes les religions établies à la Chine , au- 
cune n'est dominante : elles sont toutes subordon- 
nées au gouvernement , qui , même dans certaines 
circonstances, a diminué le nombre des prêtres et 
détruit une partie des temples. 

L'empereur à la Chine est le chef suprême. 
Tous les individus qui composent l'emp/re sont 
égaux devant lui. Les bonzes ou les prêtres ne 
jouissent d'aucun privilège particulier, et sont 
soumis, comme tous les autres citoyens, à la vo- 
lonté du souverain. 

CUITES. 

m 

Les premiers hommes, nécessairement frappés 
<Tétonnementet d'admiration à la vue des merveilles 
de la nature, ne durent pas rester long-temps sans 
soupçonner l'existence d'un Etre suprême et créa- 
teur de l'univers. Pénétrés de cette idée sublime ,iîs 
adorèrent dans le principe la Divinité; mais bientôt 



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SUR LES CHINOIS. 349 
s'éloignant de ce culte pur et sans mélange , ils 
tournèrent leurs hommages vers des choses qui 
étoient plus à leur portée , et frappoient davantage 
leurs sens. 

A mesure que la population s'accrut , les vertus 
disparurent et firent place a des crimes jusqu'alors 
inconnus. Les méchans se multiplièrent , et parmi 
eux se montrèrent de grands scélérats , dont la des- 
truction fut un bonheur pour les peuples. Il étoit 
juste que ceux qui avoient purgé la terre de sem- 
blables fléaux , obtinssent l'estime et l'admiration de 
leurs concitoyens ; mais l'importance et le mérite 
de leurs actions , échauffant l'imagination , on finit 
par les adorer , et de là naquit le culte des héros 
et des demi-dieux. 

Délivrés des maux qui les avoient tourmentés ; 
mais pressés par d'autres auxquels il étoit impos- 
sible de remédier , les hommes s'imaginèrent bientôt 
qu'il devoit exister des êtres supérieurs aux mor- 
tels , mais inférieurs à la Divinité , et qui prési- 
doient sous elle aux saisons , aux élemens , aux 
maladies et aux accidens qui affligent l'humanité. 
Ce furent ces idées qui les portèrent à admettre 
un nombre infini de dieux subalternes , classés 
en bons et mauvais génies , culte répandu chez 
tous les peuples , et dans lequel ils ont plutôt 

A, 

recours aux mauvais, qu'à l'Etre suprême, parce 
qu'il semble plus naturel de prier celui dont on 



3J0 OBSERVATIONS 

redoute quelque mal , que de s'adresser à FÉtre 

infiniment bon, qui ne peut faire que du bien. 

Les Chinois durent donc suivre cette marche 
générale de l'esprit humain ; aussi les voyons-nous 
d'abord adorer l'Etre suprême sous les noms de 
Chang-ty , de Hoang-tien et de Tien (a), et lui 
offrir des sacrifices sur les hauteurs et dans des 
temples. Au Chang-ty on joignit par la suite les 
esprits tutélaires, qu'on nomma Chin ou Kouey- 
chin , auxquels on rendit un cuite ; tel est la doc- 
trine dont il est parlé dans les King. La morale 
se réduisoit alors aux deux vertus appelées Gin 
et Y : la première exprimoit la jîiété envers Dieu 
et les parens , ou la bonté envers les hommes ; et 
la seconde signifioit l'équité et la justice. 



(a ) Chang-ty veut dire souvtrain Seigneur; Hoang-tien , 
tain Ciel; Tien, Ciel: ces mots, suivant les King, expriment U 
Divinité. Le mot Tien , Ciel, est pns indifféremment pour rttre 
suprême et pour le Ciel visible : dans le cas où il est parle èa 
Maître de l'univers , le mot Tien a la même acception que dans 
cette phrase , que le Ciel vous conserve ! 

Sur le frontispice d'une des salles du temple du Ciel, à Pckmg, 
on lit ce* deux roots Chinois et Tartare , Kien , Apkal - han : 
le mot Kien veut simplement dire en chinois, le Ciel; mais H 
est clairement explique par le mot Tartare, Apkaï-han ou Han- 
apka-i, le Maître du Ciel, les Tartares formant le génitif {1} en 
ajoutant ni aux mots terminés par une consonne , et / à ceux 
qui finissent par une voyelle. M n'y a donc plus de doute sur ta 
signification des mots Kien et Tien , qui sont les mêmes , et qui 
veulent dire le Ciel. 

(1) Grwm. Tart. , par M, Langtès, 



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SUR LES CHINOIS. 3 J l 

La dynastie de Hia qui commença à régner 2205 
ans avant J. C. , éleva un temple au Chang-ty, 
sous Je nom de Che-chy [maison des générations et des 
siècles ], Les Chang, qui lui succédèrent 1766 ans 
avant J. C. , rebâtirent ce temple et l'appelèrent 
Tchou-ou [maison renouvelée]. Les Tcheou, qui les 
suivirent 1 122 ans avant J. C. , firent élever un 
autre temple , et le nommèrent Ming - tang [ le 
temple de la lumière]. Dans ia suite, les autres dynas- 
ties voulurent faire plus que celles qui les avoient 
précédées \ elles imaginèrent de séparer en deux le 
mot Ming(^, composé des caractères Ge [soleil] r 
et Yue [lune] , et bâtirent un temple au soleil et un 
autre à la lune : c'est de ce partage et de cette 
dénomination que sont sorties ensuite une foule 
de superstitions. Les hommes une fois entraînés 
vers Terreur, loin de 1 éviter , l'embrassent et la 
saisissent aveuglément : tout fut personnifié ; ie 
vent, la pluie, le tonnerre et les maladies , devin- 
rent des divinités ; les guerriers , les empereurs et 
les hommes célèbres , furent des demi - dieux. 

Les Chinois oublièrent bientôt le culte du 
Chang-ty, et négligèrent la doctrine des King : en 
vain Confucius , par ses sages préceptes , chercha 
à la rétablir ; les troubles survenus après lui 



(a) Voyez, dans la table des empereurs , le caractère Ming . de 
Ming-ty, 58 ans avant J. C. 



352 OBSERVATIONS 
replongèrent les peuples clans l'ignorance. Chy- 
hoang-ty en soumettant J'empire, 2^.6 ans avant 
J. C. , rétablit la paix; mais ce prince, trop at- 
taché à la secte des Lao-tse , fit brûler les livres 
et persécuta les savans : sous les Han on se mît 
à la recherche des King échappés à l'incendie ; on 
s'appliqua à l'étude , à la philosophie et à la mo- 
rale. Ces occupations convenoient a des philo- 
sophes ; mais les hommes dépourvus de lumières , 
généralement mécontens de leur sort , et cher- 
chant sans cesse les moyens de l'améliorer , aban- 
donnèrent un culte trop abstrait, pour embrasser 
une religion qui leur offroit autant de dieux qu'ifs 
pouvoient former de vœux. Aussi les Chinois s'at- 
tachèrent-ils avidement à la secte de Fo, apportée 
de l'Inde l'an 6 5 de J. C. : ils adorèrent les génies , 
les Poussa ; ils crurent à la transmigration des 
aines , aux peines, aux récompenses futures; et si 
les lettrés , presque tous incrédules , néinmoins 
superstitieux, étudièrent la doctrine des King, ils 
se rendirent en même temps aux temples pour y 
prier les idoles. 

Ml 

Les grands crurent dans un Etre suprême; mais 
emportés par le torrent de l'opinion générale , ifs 
ne purent se défendre de la superstition univer- 
sellement répandue. Les empereurs , regardés 
comme des êtres supérieurs, se réservèrent le droit 
d'adorer le Tien , mais ils sacrifièrent également 

à 



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SUR LES CHINOIS. 35^ 
à Teaprit de la terre , au soleil , à la lune , et s'at- 
tachèrent plus* ou moins aux idées des Tao-tse, 
et des bonzes de Fo. Les Tartares qui sont sur le 
trône , protègent ces derniers et reconnoissent 
le grand Lama ; cependant ils font les sacrifices 
établis ^t pratiqués par leurs prédécesseurs , et se 
rendent dans les temples aux temps marqués par 
le tribunal des rites. 

II n'existe dans tout l'empire qu'un temple con- 
sacré au Tien , et l'empereur a seul ie droit d'y 
faire des sacrifices , et d'adresser ses prières à la 
tablette du Hoang - tien - chang - ty [auguste ciel , 
suprême empereur]. 

Le temple du soleil , ou Ge-tan , est en dehors 
de la ville Tartare, du côté de l'est; lempereury 
envoie tous les ans , à 1 equinoxe du printemps , un 
prince faire les cérémonies en l'honneur du soleil* 

Le temple de la lune , ou Yue-tan , est situé a 
l'ouest en dehors de la ville Tartare; l'empereur 
envoie de même une personne, à l'équinoxe d'au- 
tomne , pour faire les cérémonies en l'honneur de 
la lune. 

Lorsque l'empereur fait des sacrifices dans le 
Tien - tan , et dans le Ty - tan , il s'y prépare par 
un jeûne de trois jours; à cette époque tous les 
tribunaux sont fermés , et il est défendu de manger 
de la viande et du poisson. 

Le Tien-tan / iminence du ciel J, est dans la vifle 

TOME II. Z 



OBSERVATIONS 
Chinoise de Peking ; l'empereur y fait un sacrifice 
au solstice d'hiver , consistant en bœufs , porcs , 
chèvres et moutons. 

Le Ty-tan [éminence de la terre] , est couvert en 
tuiles vertes , et situé aussi dans la ville Chinoise ; 
l'empereur y sacrifie à la terre , au solstice dtèté. 

\j& peuple , les lettrés , les mandarins et l'empe- 
reur, ayant des cultes séparés et cependant mêlés 
de différentes cérémonies appartenant à d'autres 
croyances , il n'est pas étonnant que , dans une aussi 
grande confusion , l'esprit général de la nation se 
soit tourné vers la superstition, et n'ait adopté tout 
ce qui pouvoit lui sembler ou utile ou consolant: 
aussi les Chinois comptent-ils un grand nombre de 
dieux et de génies tutélaires ( nJ" 86, Sj, S S, Sp) 
des- villes , des maisons , de la campagne , des vents , 
de la terre et des eaux. Ils ont tous un petit autel 
chez eux, et des idoles devant lesquelles ils se pros- 
ternent et brûlent des papiers dorés*, à la nouvelle 
et à la pleine lune. Us placent sur leur porte le nom 
ou la figure d'un génie appelé Men-chin , espèce- 
de dieu conservateur ou de dieu pénate qui tient 
d'une main une massue , et de l'autre une clef. 

J^e peuple adore le soleil et la lune ; il allume* 
en leur honneur des lanternes aux nouvelles et 
pleines lunes , et dans les éclipses il s'imagine que 
ces deux astres sont en danger d-être dévorés par 
un dragon ; cette opinion est générale. Dans ces 



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SUR LES CHINOIS. 3 5 J 

cif constances, mandarins, lettrés, simples citoyens, 
tous s'assemblent pour prier > tous battent sur les 
tambours de cuivre , et cet épouvantable bruit ne 
cesse qu'avec la fin de l'éclipsé. 

Le dragon est en grande vénération chez les 
Chinois ; ifs l'appellent X esprit de l'air et des mon- 
tagnes ; ils le représentent couvert d'un bouclier 
Elit d'écaillés de tortue , soutenant l'univers et 
veillant à sa conservation. Le dragon est l'emblème 
de l'empereur , lui seul a le droit d'en porter un 
à cinq griffes brodé sur ses habits. 

De temps immémorial on a été dans l'usage dé 
pratiquer des jeûnes publics à la Chine : dans les 
grandes sécheresses , les paysans font des proces- 
sions ; les mandarins vont dans les temples pouf 
intercéder les dieux , et il est défendu de tuer des 
porcs et de manger de la viande jusqu'à ce que le 
ciel ait accordé de la pluie. On sacrifioit autre- 
fois des bœufs , des agneaux et des cochons ; mais 
les troupeaux étant rares , cet usage n'existe plus 
actuellement. Du moins , pendant tout lè temps 
que f ai demeuré à Quanton , je n'ai vu présenter 
dans les temples , que des fruits ou des volailles 
cuites, ayant la partie inférieure du bec enlevée, 
ou des cochons rôtis en entier et seulement ou- 
verts par la moitié. Une seule circonstance m'a 
cependant fait voir, à Yu-chan-hien , que les Chinois 
font des sacrifices sanglans. Dans les offrandes ou 

Zz 



356 OBSERVATIONS 
dans les sacrifices qu'on fait aux dieux, le peuple 
ne laisse , soit pour les idoles , soit pour les bonzes 9 
• aucune portion des fruits ou des animaux offerts ; 
il remporte tout après les prières achevées , et se 
contente de donner quelques monnoies aux prêtres 
de. la pagode. 

SORTS. 

La Chine est rempfie de charlatans et de de- 
vins qui se mêlent de dire la bonne aventure. Aveu- 
gles pour la plupart et jouant d'un instrument , ils 
vont de place en place, en promettant toujours des 
richesses et de la fortune à ceux qui les consultent, 
ou en les engageant a visiter les temples et à con- 
sulter les sorts. Les anciens Chinois faisoient un 
grand usage des sorts. Confucius s'exprime ainsi 
dans îe Tchong-yong : « Un sage doit connoître 
» d'avance les événemens futurs. Lorsqu'une nou- 
» velle dynastie est sur le point de s'établir, il arrive 
» des présages heureux ; et lorsque l'ancienne va 
53 finir, ii en survient de malheureux : onconnou 
» ces événemens par les sorts. Lorsque le malheur 
» et le bonheur doivent venir, l'homme probe et le 
» méchant peuvent les prévoir ; mais ie vrai sage 
» est comme un génie. » 

H y a deux manières de consulter les sorts : fa 
première consiste à secouer un tube de bambou 
rempli de petites baguettes plates , longues de sept 



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SUR LES CHINOIS. 357 
à huit pouces*, à en retirer une au hasard et a Ia t 
porter ensuite au bonze , pour avoir l'explication 
des caractères qui sont marqués dessus : dans fa 
seconde manière , on prend deux morceaux de bois 
longs d'environ six a sept pouces , et taillés comme 
line fève partagée dans sa longueur ; on les jette 
en f air , et Ton réitère l'opération jusqu'à ce qu'ils, 
retombent dans le sens que l'on désire. Telle est 
la fbiblesse des mortels; ils craignent, après de 
mûres réflexions , d'entreprendre une affaire , et ils 
l'entreprennent aveuglément et au hasard, après 
avoir consulté le hasard lui-même. 

Avant de bâtir une maison on consulte les sorts ; 
mais on cherche sur-tout une bonne exposition ; 
car les Chinois redoutent infiniment ce qu'ils ap- 
pellent Fong-chouy f le venter l'eau] , c'est-à-dire, 
une influence bonne ou mauvaise. De ce Fong- 
chouy dépendent le bonheur et le malheur de la 
vie. Les Chinois sont constamment occupés à se 
le rendre favorable, ou à le détourner , s'ils croient 
qu'il leur soit contraire. 

On évite les influences malignes , ainsi que je 
Fai dit précédemment, en ne plaçant pas les portes 
d'une maison en face les unes des autres , et, lors- 
qu'on ne peut faire autrement , on dresse vis-à-vis 
des espèces de paravens en bois pour arrêter le 
mauvais génie. Le moyen le plus sûr, est de cons- 
truira une poite ronde , qui est celle du bonheur, 



358 OBSERVATIONS 
et il est rare de ne pas en trouver une dans 
chaque maison Chinoise. D'autres portes, faites 
en éventail, ou en fleur, ou en feuille, ont aussi 
leur avantage : le mauvais génie se trouve embar- 
Tassé dans ces portes , et n'ose les franchir. En gé- 
néral , les Chinois tiennent beaucoup aux portes 
ou au génie qui y préside. Si le peuple seul croyoîî 
à de pareilles extravagances , cela ne seroit pas 
extraordinaire ; mais les gens riches et instruits en 
sont également imbus. II y a quelques années que 
les Danois voulurent ouvrir dans leur maison une 
fenêtre donnant sur le quai et sur la maison de 
l'un des premiers marchands Chinois de Quan- 
ton : aussitôt que celui-ci eut appris l'intention 
des Danois , il les supplia de renoncer à ce pro/et, 
dans la crainte où il étoit, disoit-il, que les tigres 
peints sur les embrasures de la forteresse ne vinssent 
à voir chez lui. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est 
que de chez le marchand on voit la forteresse en 
face ; mais apparemment qu'il se persuada qu'il 
étoit plus dangereux pour lui d'être aperçu de 
côté par les tigres. On évite aussi avec soin le 
Fong-chouy dans les enterremens , et Pon con- 
sulte les devins pour découvrir un emplacement 
favorable pour les tombeaux. 

Les Chinois croient aux jours heureux et mal- 
heureux. Le gouvernement publie tous les ans un 
aimanach , dans lequel les momens favorables sont 



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SUR LES CHINOIS. '359 
indiqués. L'heure de minuit, suivant les idées Chi- 
noises , est heureuse , parce que c'est l'heure à la- 
quelle le monde fut créé. 

Comme les Chinois implorent les génies dans 
toutes les circonstances de la vie , il n'est pas sur* 
prenant qu'ils les invoquent pour en obtenir la con» 
servation de leurs enfans. Lorsqu'ils craignent de 
les perdre , ils les consacrent à quelque dieu , et 
pour cela, ils leur percent une oreille et y suspen- 
dent une petite plaque de cuivre , d'argent ou d'or , 
avec le nom du génie; d'autres fois ils attachent les 
cheveux de l'enfant des deux côtés de la tète et for- 
ment deux petites touffes : dans ces deux cas , les 
enfans sont voués à une divinité ; elle en prend 
soin, et détourne d'eux les accidens et les malheurs. 

Il résulte de ce que je viens de rapporter , que 
les Chinois sont très-adonnés à la superstition , et 
que personne , jusqu'à l'empereur lui-même , n'en 
est exempt , puisque , ainsi qu'on l'a vu dans mon 
voyage , Kien-long ne sortit pas de son palais le 
4- février , dans la crainte d'une éclipse et des évé- 
nemens qui pouvoient arriver dans une circon- 
stance aussi funeste. Mais, si les rêveries des sectes 
de Lao-tse et de Fo ont rendu les Chinois super- 
stitieux , elles leur ont donné du moins l'idée d'une 
vie future , et leur ont persuadé que l'ame étant im- 
mortelle, seroit punie ou récompensée suivant ses 
mauvaises ou ses bonnes actions ; idée salutairé 

Z 4 



360 OBSERVATIONS 
et qui prouve que celui qui , en s'accommodant 
aux foiblesses des hommes , a inventé des dieux 
vengeurs des crimes , et des génies protecteurs et 
rémunérateurs de la vertu , est plus louable , sans 
doute, que celui qui , voulant dépouiller l'homme 
de ses préjugés , ne lui montre que le néant pour 
terme de toutes ses actions. 

PAGODES. 

D'après le caractère superstitieux de la nation, 
on doit s'attendre à trouver à la Chine un grand 
nombrede temples et de chapelles. Il y a plusieurs 
pagodes a Quanton ; celle dite de la Cochinchine 
et bâtie dans la partie occidentale de la ville , est 
remarquable ; mais celle qui est érigée à Honstn > 
vis-à-vis de Quanton, et qui se nomme Hay- 
tchang-tse, Test encore davantage. 

Dans cette pagode, après avoir dépassé les deux 
portes d'entrée, on trouve une cour qui conduit à 
deux vestibules , dont l'un renferme quatre figures 
de pierre assises. La cour qui suit a quatre pavil- 
lons à deux étages , qui contiennent des idoles. 
Au pourtour de cette cour règne une galerie avec 
des colonnes , qui sert de communication aux 
cellules des bonzes. Ces cellules sont petites et 
ne reçoivent le jour que par la porte. Les chefs 
des prêtres ont aux quatre angles de la cour leurs 
fogemens a qui sont a. double étage. Au milieu dei 



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SUR LES CHINOIS. 361 
galeries, le réfectoire et les cuisines sont d'un côté , 
et l'infirmerie de l'autre. On voit des cerfs dans la 
seconde enceinte , et un peu plus loin , sur le côté , 
quelques gros cochons fort gras et très-vieux : ces 
animaux orit été voués à la divinité pendant la ma- 
ladie de quelque bonze ; ils sont libres , et on les 
laisse mourir de vieillesse. 

On distingue deux sortes de Miao ou pagodes 
des Tao-tse et des bonzes dè Fo, savoir, les Miao 
Kouan et les Miao ordinaires. Les premiers qui 
sont , en général , les plus considérables , ont des 
biens-fonds , des maisons et des terres. Les pagodes 
ordinaires ont été fondées par des bonzes ou des 
particuliers , et par conséquent sont plus ou moins 
riches. Il y a peu de palais appartenant à l'empe- 
reur , qui n'aient une pagode dans leur voisinage. 
Les temples sont presque tous bien entretenus , les 
bâtimens en sont simples , les cours sont plantées 
d'arbres, et rien ne ressemble plus à nos couvens 
d'Europe. Les pagodes de Peking sont en bon état; 
elles paroissent encore mieux soignées que celles 
des provinces. 

Les temples sont toujours ouverts. On trouve 
à l'entrée , dans une salle ou dans un des pavil- 
lons , un gros tambour et une grosse cloche de 
métal, sur laquelle on frappe avec un marteau de 
bois. Dans la pièce où réside le principal dieu, 
les Chinois ont toujours soin de mettre une table 



5^2 OBSERVATIONS 
couverte de bouquets et de vases pour ïes parfums, 
lis suspendent aussi devant la divinité une chan- 
delle odorante faite en spirale : ces chandelles , 
composées de bois de sandal , d'odeurs et de 
gomme , durent fort long-temps et brûlent conti- 
nuellement ; mais si elles viennent à s'éteindre , 
on se contente de les rallumer ; car les Chinois 
n'ont pas sur cet objet la même superstition que 
les Romains avoient sur le feu sacré. 

On trouve aussi en avant des pagodes , de 
grands vases en fonte , qui servent a brûler les 
offrandes ou papiers dorés : ces vases varient peu 
pour la forme ( n.° 72). Outre ces temples, on ren- 
contre beaucoup de chapelles dans la campagne et 
à fentrée des villages ; elles sont érigées en Fhon- 
neur des génies de la terre , des eaux et des mon- 
tagnes : mais souvent , au lieu de chapelle , les 
Chinois se contentent de placer une pierre debout, 
sur laquelle ils gravent le nom de l'esprit tutélaire. 
Cette pierre est presque toujours au picdcTun arbre 
ou d'une touffe de bamboux : quelques chandelles 
d'odeur, et deux ou trois fleurs de papier en font 
tout l'ornement. 

Dans tous les lieux où il y a quelque danger a 
courir, les Chinois ont soin de bâtir de petites 
pagodes, où les voyageurs et les bateliers vont 
implorer les génies. Lorsque quelque circon- 
stance les empêche de visiter la pagode a ils ne 



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SUR LES CHINOIS. 363 
manquent pas , en passant , de brûler des papiers 
et de battre sur leurs bassins de cuivre ; mais 
d'autres fois ils gardent un profond silence , et 
ressemblent assez à des gens qui craignent de 
réveiller une personne endormie. Cest sur-tout 
dans Je Kiang-nan que nous avons remarqué un 
pius grand nombre de temples. Bâties dans les 
plus agréables positions et dans des sites char- 
mans , les pagodes de cette province jouissent, en 
générai , d'une vue superbe. Mais si les pagodes 
du Kiang-nan et du Tchekiang sont bien entre- 
tenues , celles du Petcheiy sont dans un état dé- 
plorable : loin d'être conservées , quoique dans le 
voisinage de la cour , elles sont au contraire aban- 
données , la plupart découvertes , et laissent les 
dieux exposés aux injures de l'air ; les cloches sont 
jetées sur le terrain , et le bonze , forcé de fuir un 
asyle qui tombe en ruines , erre à l'aventure et de- 
mande l'aumône. 

Dans le Kiang-sy,les temples sont générale- 
ment en bon état , ainsi que dans le Quang-tong. 
La pagode la plus extraordinaire que nous ayons 
vue dans cette dernière province , est celle qui 
est construite auprès de la ville de Jin-te-hien 
(*: 80 ).* 

Les temples de la Chine renferment un grand 
nombre de figures ; on en trouve toujours à l'en- 
trée qui représentent des génies ; elles sont fort 

• * 



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3<?4 OBSERVATIONS 
grandes , et quelquefois d'une taille gigantesque: 
celles que nous vîmes a la pagode du /ac Sy-hou , 
avaient de vingt-cinq à trente pieds de haut. Ces 
génies ont différentes attributions , qui sont dé- 
signées par les choses qu'ils tiennent à ia main : 
un sabre annonce le dieu de la guerre ; une guit- 
tare, celui de la musique (n* 8p); une boule 
signifie l'esprit du ciel. Les dieux de l'intérieur 
sont ordinairement d'une proportion moyenne et 
plus raisonnable ; les uns sont couchés noncha- 
lamment, les autres sont assis sur des fleurs et les 
jambes croisées; mais ils sont tous gros et replets: 
cela doit être , car les Chinois faisant grand cas 
de l'embonpoint, on croira sans peine qu'ils se sont 
bien gardés de représenter leurs dieux maigres et 
chétifs. 

Le nombre des dieux et des génies étant très- 
considérable , il seroit très-difficile de les dépeindre 
tous. La seule pagode du lac Sy-hou en contient 
cinq cette. Plusieurs des dieux qu'on voit dans les 
temples , sont représentés suivant la manière in- 
dienne, c'est-à-dire avec plusieurs bras : nous vîmes 
il Yang-tcheou-fbu une déesse qui en avoit trente. 

La déesse de toutes choses , appelée Teou-mou, 
a huit bras ; elle est assise dans un char tfcaîné pai 
sept cochons noirs. 

La déesse de la reproduction et de la fécondité 
de la nature a seize bras ; elle repose sur une fleur 



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SUR LES CHINOIS, 365 
de nénuphar. Les Chinois racontent à son sujet 
la fable suivante : « Trois nymphes du ciel s'étant 
» baignées dans une rivière , une d'elles mangea 
» des fleurs de nénuphar et devint enceinte ; elle 
» resta sur la terre, et mit au monde un fils qu'elle 
» éleva jusqu'à ce qu'il fut grand ; elle lui dit alors 
» de rester dans une île écartée , et d'attendre qu'un 
» homme vînt le chercher ; après quoi la nymphe 
*> s'envola vers le ciel. Celui que la déesse avoit 
» annoncé, parut à l'époque marquée, et emmena 
» Je jeune homme, qui devint dans la suite un 
» personnage célèbre , et donna des lois à tout 
» l'empire. » Les Chinois entendent par les seize 
bras les seize siècles pendant lesquels la Chine a 
vécu sous la protection de la déesse. 

Le dieu Fo est assis sur une fleur de nénu- 
phar ( n.° 8 y ). La déesse des éclairs est debout , 
ayant deux cercles de feu dans les mains , et un 
poignard à la ceinture. Le dieu du feu marche 
sur des roues enflammées , et tient une lance et 
un cercle ( n.° 87 ). 

Le lord Macartney a peint un dieu dans un 
cercle composé de tambours , et l'a appelé le Ju- 
piter Chinois. Le mot Jupiter est mal employé , 
car nous entendons par-la le maître du ciel , au 
lieu que la figure dépeinte par l'auteur Anglois , 
est celle d'un génie subalterne , nommé Louy- 
kong , qui préside au tonnerre (n.° 86). 



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366 OBSERVATIONS 

Les dieux Chinois sont quelquefois seuls , et 
d'autres fois entourés de plusieurs génies infé- 
rieurs ; ils ont plus ou moins de réputation , sui- 
vant les grâces ou les faveurs qu'ils sont censés 
avoir accordées. Plusieurs de ces <iieux ont des 
cornes au front, ou portent des têtes d animaux; 
il y en a qui ont trois yeux , mais ils sont rares : 
enfin , les Chinois ont des dieux de toutes les 
façons ; ils ne sont pas d'ailleurs embarrassés pour 
la représentation de leurs génies , car ils se con- 
tentent souvent de mettre sur une pierre ou sur 
un morceau de papier le nom du dieu qu'ils veu- 
lent implorer. Un Chinois craint-il qu'en soulevant 
une grosse pierre il ne lui arrive un accident 9 il 
en prend une petite , l'entoure de quelques chan- 
delles , et brûle des papiers dorés ; cette cérémonie 
achevée , il se met à l'ouvrage et ne redoute plus 
riep : c'est ainsi que les préjugés conduisent ia 
plupart des hommes. 

BONZES. 

On estime que le nombre des bonzes existant 
dans l'empire, peut s'élever à un million. Les mis- 
sionnaires ne sont pas d'accord sur la quantité de 
ceux qui demeurent à Peking , ou dans les en- 
virons : le P. Trigaud en met quinze mille , le 
P. du Halde deux mille , et les autres mission- 
naires six mille. N'ayant pas de notions exactes à 



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SUR LES CHINOIS. 367 
ce sujet, je ne prononcerai pas entre ces auteurs. 

On compte deux cents bonzes dans la pagode 
de Honan , vis-à-vis de Quanton : il y en avoit trois 
cents dans celle que nous visitâmes auprès du lac 
Sy-hou , et cinquante dans une autre maison qui 
n'est pas fort éloignée de Hang-tcheou-fou. 

Les bonzes se rendent au temple le matin , fe 
soir , et deux heures avant fe jour. Le chef des 
prêtres est placé en avant pendant f office , et ac- 
compagné de deux autres prêtres. Il frappe de 
temps en temps sur un instrument de bois creux , 
fait en forme de poisson , et posé sur un coussin ; 
les bonzes sont debout et se prosternent par inter- 
valles; ils chantent et répètent très-souvent le mot 
omïtofo ; ils sont fort recueillis , et ne détournent 
point fa tête. 

On distingue deux sortes de bonzes , les uns 
appelés Tao-tse , ou sectaires de Lao-kiun ; et les 
autres nommés Ho-chang, ou bonzes de Fo. Les 
premiers vivent en communauté , ou seuls , ou 
mariés ; ils ne se rasent point, et relèvent, sur la 
tête, leurs cheveux quelquefois enveloppés d'une 
toile , d'autres fois ramassés sous une espèce d'é- 
cuelfe jaunâtre et polie; ils portent une grande 
robe sans collet avec des manches larges. 

Les bonzes de^Fo ne se marient pas; ils ont 
la tête rasée, et portent, ainsi que les Tao-tse, 
une robe noire ou grise ; dans les cérémonies ils 



3 68 OBSERVATIONS 
ajoutent une écharpe et un bonnet rouges ; ifs ne 
mangent ni viande , ni poisson , ni ail , ni oignon ; 
ne boivent pas de vin , et mènent enfin une vie rrès- 
frugale; néanmoins, ils sont assez ordinairement 
gros et gras. Les bonzes ont des supérieurs , et leur 
noviciat est fort rude. 

Les Tao-tse sacrifient aux démons , un cochon , 
un poisson et une poule ; ils exercent, ainsi que 
les Ho-chang , le métier de devins , vont comme 
eux dans les cérémonies , assistent aux enterre- 
mens pour chasser les mauvais génies, se mêlent 
de guérir les malades, et bénissent les jonques 
au moment où elles mettent en mer ; ils parcourent 
les rues, ainsi que dans l'Inde, en se frappant, 
pour expier les péchés des hommes , et font des 
quêtes : enfin , il n'est sorte de moyens qu'ils n em- 
ploient pour tromper les trop crédules Chinois. 

Kao-tsou desTang, a la mort de son père Tay~ 
tsong, en 64p de J. C. , ayant assigné un lieu 
particulier aux femmes de l'empereur défunt , ap- 
pela ce palais , Ngan-y-fang [ séjour dt la tranquil- 
lité]. C'est à cette circonstance que les bonzesses 
doivent leur origine : ces femmes vivent en com- 
munauté, sont habillées comme les bonzes , ont 
la tête rasée et entourée d'une toile. Les bonzesses 
sortent et peuvent se marier; mais elles en doivent 
prévenir auparavant leur supérieure : si elles de- 
viennent enceintes étant encore dans la retraite , 

elles 



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SUR LES CHINOIS, 4 365* 
elles sont punies. Ces femmes s'appellent Che-ly, 
et ordinairement Ny-kou. 

Quoique les Chinois emploient les bonzes dans 
un grand nombre de circonstances, ils les mépri- 
sent ainsi que tous ceux qui embrassent- cet état 
dans un âge avancé , et qui ne sont ordinairement 
que de la dernière classe du peuple ; c'est ce qui 
fait que les bonzes achètent de jeunes enfens pour 
les élever dans leur doctrine, et pour la perpétuer. 
Un principe établi à la Chine , est que tout homme 

a m, 

doit son travail à la patrie : or , les bonzes renon- 
çant à tout , pour se livrer a la contemplation , ou 
plutôt à la fainéantise , il n'est pas étonnant que le 
peuple n'ait aucune considération pour des gens 
qui manquent au devoir le plus sacré. C'est aussi 
pour écarter cette mauvaise opinion , et s'attirer 
le respect et la confiance , que les bonzes saisis- 
sent toutes les occasions pour acquérir des ri- 
chesses et de la considération. Consultés dans les 
funérailles sur la place convenable pour enterrer 
un mort , ils s'entendent avec le propriétaire du 
terrain , et partagent avec lui le prix de la vente : 
faut -il s'attirer la protection de l'empereur , ils le 
mettent au nombre des dieux : veulent -ils faire 
venir le peuple dans les temples , et en recevoir 
d'abondantes aumônes , ils annoncent des prodiges 
et des choses extraordinaires ; ils disent qu'il faut 
faire des offrandes ou bâtir des temples, sans quoi 
tome 11. A a 



37° OBSERVATIONS 
on est privé de leurs prières , et les ames des 
défunts passent successivement dans le corps de 
différentes bêtes , en expiation des fautes qu'eJJes 
ont commises. Le peuple y croit plus ou moins , 
mais il fréquente les pagodes , et donne de for- 
gent ; les bonzes s'enrichissent , et c'est tout ce 
qu'ils demandent. 

FÊTES. 

Les Chinois ne connoissent point de jour de 
repos , ils travaillent sans cesse. L'usage, en Asie, 
Veut que les hommes s'occupent Sans relâche , mais 
ils ne le font pas avec la même activité et la même 
force que les Européens. Ce travail continuel de- 
mandoit quelque repos ; il a donc fallu trouver 
un moyen de délassement qui attirât Tattenrîon du 
peuple , et suspendit ses travaux ; c'est dans cette 
vue que les fêtes ont été instituées. 

Une des principales , chez les Chinois , est celle 
de la nouvelle année ; et comme à cette époque ils 
dépensent beaucoup d'argent, ils saisissent toutes 
fes occasions de s'en procurer, ou se présentent 
chez leurs débiteurs , pour recouvrer celui qu'ils 
ont prêté. 

Toutes les affaires cessent pendant les trois pre- 
miers jours de la nouvelle année ; on passe ce temps 
en visites , on se fait des présens , on s'habillé de 
son mieux; enfin, il n'est personne qui n'achète 
àu moins des souliers neufs. 



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SUR LES CHINOIS. 37* 
Le premier jour de Tan , les Chinois commen- 
cent dès minuit à tirer des pétards : il s'en con- 
somme, un nombre si prodigieux, que j ai vu des 
rues tellement jonchées de morceaux de pétards dé- 
chirés > qu'il étoit impossible d'apercevoir ie pavé. 
Ce jour est employé à visiter les parens,,Ies amis ; 
et lorsqu'on en rencontre quelques-uns, ou des 
personnes de connoissance , on les salue profon- 
dément en les félicitant à plusieurs reprises. Pen- 
dant ces premiers jours , toutes les portes sont 
fermées ; on cole à fentour des papiers rouges , 
et l'on en suspend d'autres découpés ou chargés 
des nombres 1,2, 5. Les mariniers mettent éga- 
lement des. papiers rouges à la poupe et à la proue 
des bateaux» pour attirer le bonheur. On allume 
aussi à cette époque des lanternes ; majs ce n'est 
qu'au 1 j / de la lune qu'on célèbre (a fameuse fête 
des lanternes : elle commence quelquefois le 1 3 au 
soir, et finit le 1 6 et même le 1 7 à la^nutt. A cette 
époque, plusieurs quartiers forment entre eux une 
association pour illuminer certains endroits : on 
suspend une quantité considérable de lanternes 
aux portes des maisons et dans le milieu de la rue ; 
mais, dans ce dernier cas, on tend des bannes 
pour les mettre à l'abri de la pluie, car plusieurs 
de ces lanternes coûtent fort cher. 

Chez les mandarins et les gens riches , ces jours 
sont employés en festins ; on joue la comédie f on 

Aa 2, 



'37* OBSERVATIONS 
tiré des feux d'artifice. Ces Feux , qui diffèrent entiè- 
rement des nôtres , sont renfermés dans des espèces 
de tambours, d'où il se détache peu-a-peu des /an- 
ternes, des vases de fleurs qui se déploient en tom- 
bant , et paroissent illuminés ; quelquefois ce sorft 
de petite bateaux armés de pétards et qui se canon- 
nent entre eux ; d'autrefois ce sont des espèces de 
treilles chargées de feuilles et de raisins : ces feux 
d'artifice sont très -agréables , mais ils n'ont rien 
d'imposant. 

Les Chinois ne peuvent expliquer l'origine de 
fa fête des lanternes , et ils en rapportent diffé- 
rentes causes. La première est la mort de la filie 
d'un mandarin: cette jeune personne, disent-ils, 
étant tombée dans l'eau et s'étant noyée , son père 
et le peuple , qui regrettoient beaucoup sa perte , 
la cherchèrent inutilement pendant long -temps 
avec des lanternes. 

La seconde , c'est qu'un empereur s*ennuyant 
jadis d'être distrait dans ses plaisirs , par l'alterna- 
tive continuelle du jour et de la nuit, ordonna , d'a- 
près le conseil d'une de ses femmes , de construire 
nu palais entièrement inaccessible aux rayons du 
soleil , en fit éclairer l'intérieur par une grande 
quantité de lumières , et s'y tint ensuite renfermé. 
On ajoute que le peuple s'étant révolté , l'em- 
pereur fut chassé , et le palais détruit ; et que, 
pour conserver la mémoire de cet événement , on 



gle 



SUR LES CHINOIS. 373 
alluma tous les ans des lanternes à la même époque» 

D'autres auteurs, sans donner une origine ex- 
traordinaire à cette fète , rapportent simplement que 
sous l'empereur Jouy - tsong des Tang, 712 ans 
après J. C. , ce prince permit d'allumer un grand 
nombre de lanternes durant la nuit du 1 $ de fa 
première lune. Dans la suite, l'empereur In-ty, 
en 950 de J. C. , fit durer cette fète jusqu'au 1 8 ; 
mais après ce prince elle fut réduite à trois jours , 
et cessa le 17. 

Les Chinois célèbrent au printemps une fète en 
l'honneur de l'agriculture; ils promènent alow une 
vache faite de terre , accompagnée de plusieurs 
cnfans habillés en laboureurs , et portés sur des ta- 
bles ; ce cortège est suivi et entouré de musiciens. 

Ifs en ont aussi une autre dans l'automne (n' 6) , 
pendant laquelle ils portent des lanternes > des trans* 
parens et d'énormes poissons de papier. Quatre 
hommes soutiennent une table garnie de fruits , 
sur laquelle une jeune fille se tient debout sur une 
branche d'arbre , ayant a côté d'elle une autre petite 
fille, et en avant un jeune enfant habillé en vieil- 
lard. La marche est ouverte par des musiciens et 
par des gens qui tirent des pétards toutes les fois 
qu'on s'arrête. Les habitans devant lesquels passe 
cette espèce de procession , dressent des tables gar- 
nies de fntits , de bétel et de tabac, et en offrent' à 
tous ceux qui composent le cortège. 

Àa 3 



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374 OBSERVATIONS 

Une fête très-agréable est celle que Ton tait au- 
cinquième jour de la cinquième lune. Un man- 
darin , dit-on , recommandable par ses qualités et 
fort aimé , s'étant noyé jadis , les habitans mon- 
tèrent dans des bateaux et le cherchèrent pendant 
long-temps : c'est à cet événement qu'on rapporte 
l'origine de cette ft te , appelée Ta-long-tchouen 
(n.' 2 } J. 

On se sert dans cette occasion de bateaux longs 
et étroits, qui sont peints, ornés de figures de dra- 
gons et de banderoles , et contiennent jusqu'à 
soixante rameurs et plus. Ceux-ci manœuvrent 
au son d'un tambour et d'un bassin de cuivre, sur 
lesquels on frappe avec plus ou moins de préci- 

i 

pitation , selon qu'il est nécessaire d'accélérer ou 
de ralentir la marche, car souvent ils se défient 
entre eux. Dans ces circonstances , ils vont avec 
une grande rapidité, cherchent a se dépasser, et 
se heurtent, s'abordent ou chavirent même; de 
sorte que plus d'une fois on en a vu plusieurs se 
noyer : aussi les mandarins , pour prévenu de sem- 
blables accidens , ne permettent pas toujours de . 
célébrer cette fête. 

A la même époque , les Chinois cuisent du riz 
dans des feuilles de bananier. Ce riz est rouge en 
dehors ; il est collant et forme une masse qui n'a 
pas bon goût. Ces espèces de gâtea^ont une 
forme triangulaire. 



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SUR LES CHINOIS. 375 
Les Chinois font, durant les mois de juillet et 
d'août, de grandes processions, pour obtenir de 
la pluie, ou pour demander aux dieux une bonne 
récolte. Ih vont quelquefois fort loin, et portent 
de petites chapelles et des banderoles. La musique 
accompagne Toujours ces cortèges, qui sont nom- 
breux. • • : 
Outre ces processions , dans lesquelles on n'a 
en vue que les biens de la terre , les Chinois en 
font d autres uniquement en l'honneur des morts. 
Ces processions ont lieu au printemps. La marche 
est ouverte (n.° j ) par un bomme portant des pa- 
piers dorés , et suivi par des musiciens et par des 
enfans tenant a la main des figures d'hommes, de 
chevaux et d'oiseaux en papier. Viennent ensuite 
des hommes avec des lanternes , des banderoles 
bleues et blanches , des parasols et des chapelles 
de papier. Sept à huit bonzes, disant des prières , 
marchent derrière une petite pagode en bois , et 
sont accompagnés par plusieurs personnes bien 
habillées ou vêtues de deuil. 

Les Chinois de, Macao célèbrent au milieu de 
la septième lune une autre fête pour les morts ; 
elle dure deux jours , et finit dans la nuit. Cette 
fête étant dispendieuse, tous les habitans d'un quar* 
tier se rassemblent pour faire les frais nécessaires 
à l'élévation de la chapelle et au paiement de* 
prêtres et des musiciens. L'édifice est peu de chose; 

A a 4 



37*6 OBSERVATIONS 
il est fait de bamboux , couvert en nattes et s'en- 
lève après la fète (n? 91 ). Trois bonzes officient 
pendant la cérémonie ; ils sont rasés et appar- 
tiennent à la secte de Fo ; ils ont des robes étoffes 
grises , mais quelquefois noires. Le bonze prin>- 
cipaJ porte en outre une écharpe rouge par-dessus 
sa robe. Ces prêtres sont très-recueillis, et frappent 
de temps en temps sur un bassin de cuivre en 
faisant des prières. Lorsque le premier des bonzes 
offre du riz aux dieux , il l'élève plusieurs fois avant 
de le répandre ; mais lorsque c'est du vin , ii y 
trempe auparavant ses doigts et en asperge la terre 
devant et a côté de lui. Dans l'après-midi du Jour 
ou la fête finit , les prières sont plus longues. Le 
bonze s'embarque à la nuit dans un bateau ; ilfoh 
le tour de la baie , jette des papiers , et lâche dans 
la mer un crabe, action dont je n'ai pu apprendre 
la raison : « c'est la coutume » , m'ont répondu les 
Chinois , et ils ne m'ont rien dit davantage. 

Vers les dix heures du soir on dresse deux 
tables , dont une est plus élevée que Vautre. On 
pose sur la première des offrandes consistant en 
fruits ; on y met en outre deux petits vases et une 
clochette : sur la seconde table on place un vase 
et des chandelles parfumées. Le premier bonze y 
avec son écharpe rouge et ayant sur la tête un 
bonnet découpé (n? fi ), plus élevé du derrière que 
sur le devant, galonné en or. et surmonté d'un gros 



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SUR LES CHINOIS. 377 
bouton à quatre faces plates ornées de petits mi- 
roirs , se tient assis devant la table , ayant les deux 
autres bonzes à sa gauche. Après avoir prié pen- 
dant quelques momens , il s'attache derrière la tête 
une bandelette à laquelle pendent deux longs ru- 
bans marqués de caractères : ces rubans prennent 
naissance auprès des oreilles et tombent sur sa poi- 
trine ; il les prend de temps en temps entre ses 
doigts , les élève à la hauteur de ses yeux , et les 
laisse retomber après avoir prié. Vers la fin de la 
cérémonie , on fait une espèce de cône en terre 
humide, dans lequel on plante an grand nombre 
de chandelles parfumées : on brûle ensuite un che- 
val de papier , et on pratique , à peu de distance 
de la chapelle , plusieurs senriers bordés par de 
petits monticules de sable , sur lesquels on met 
également des chandelles parfumées. Le bonze se 
promène dans ces intervalles , et récite des prières. 
Pendant le temps que dure la ftte , les musiciens 
jouent des instrumens et font un bruit extraordi- 
naire , qui ne cesse que le second jour vers les 
deux heures de la nuit que la cérémonie est achevée 
et que chacun Se retire chez soi. 

Les Chinois ont en outre plusieurs fêtes parti- 
culières , par exemple , pour célébrer la soixantième 
et la quatre-vingtième année de leurs parens; mais 
ces fètes n'ont lieu que dans la famille. 



37# OBSERVATIONS 

CARACTÈRES ; ÉCRITURE. 

L'ÉCRITURE , chez les Chinois, ne fut dans 
rorigine r que la représentation ou plutôt le simple 
trait des choses que îes hommes avoient devant 
les yeux; ainsi la figure d'un oiseau voulut dire un 
oisrau. Mais ce moyen, qui étoit bon pourfendre 
des objets visibles , ne pouvoit suffire pour ex- 
primer les idées abstraites ; il fallut donc inventer 
de nouveaux signes , ou combiner ceux qu'on avoit 
déjà, afin de peindre, pour ainsi dire , îa pensée, 
et de fa représenter par les images d'êtres sen- 
sibles, ou par lés symboles d'êtres invisibles. 

Peu-à-peu les caractères se composèrent oTune 
suite de figures que l'art et le hasard invemèrenr. 
Dans le principe le nombre en fut très- borné % 
mais il s'accrut Beaucoup dans la suite d'après les 
besoins, les notions nouvelles et le développement 
des vices et des vertus, qui sont une suite néces- 
saire de l'accroissement de la population. 

Cest cet assemblage de caractères que \es an- 
ciens Chinois distribuèrent en six classes appelées 
Lo-chou (a) ; 



(a) Plusieurs missionnaires ont employé , au lieu du terme 
Lo-chou , ceux de Lieou-ly ou Lieou-y ; mais c'est par erreur . 
car les Chinois entendent par ces expressions , les six arts pri- 
mitifs, qui sont, suivant tes uns, l'agriculture, l'arpentage, !<■ 



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SUR LES CHINOIS. J75> 
Savoir , i .° Siang-hing [ image et symbole ]. Cette 
classe comprenoit deux sortes de caractères. : la 
première, ceux qui formotent une image, cest-à- 
dire , qui peignoient les objets qui tombent sous les 
sens ; ainsi un vase signifia un vase : la seconde , 
ceux qui représentoient , soit métaphoriquement , 
soit aHégoriquement , les idées qu'on attacboit à 
certaines figures , ou qui avoient quelque rapport 
avec elles ; un cœur , par exemple , exprima V amour 
et Yaffection. Cette classe renfermott a peine deux 
cents caractères , qui suffirent néanmoins pour 
composer tous les autres. 

2. 0 Tchy-sse [indication delà chose]. Cette classe , 
beaucoup plus nombreuse que la première , com- 
prenoit les caractères qui avoient un sens très- 
é tendu , c'est-à-dire, qui, non - seulement si^ 
gnifioient ce qu'ils représentoient , mais encore 
recevoient toutes les significations que la pensée 
pouvoit donner à leurs figures. Des herbes et de 
l'eau sur un champ dénotèrent une terre maréca-' 
gruse, trois hommes placés les uns après les au- 
tres exprimèrent X action de suivre, la ligne simple 
marqua f unité et la perfection. 

3. 0 Hoey-y / jonction d'idées ]. Cette classe conte- 
noit les caractères qui indiquoient un rapport d'idée» 

« 

calendrier, l'architecture, les manufactures et la navigation; et 
suivant les autres , la musique, les cérémonies, l'arithmétique , 
iVxritnre, fart de se battre et la navigation. 



38O OBSERVATIONS 
avec les mots dont ils étoient composés , c'est-à- 
dire , qui exprimoient ce qu'un seul caractère ne 
pouvoit rendre. Bouche et chien signifièrent aboyer; 
parole et porte voulurent dire f interrogation ; cœur 
et mourir marquèrent Youbli ; un homme placé sur 
un champ figura un village, 

4.° Kiay-yn / explication par le son J. Cette classe 
naquit de la difficulté qu'il y avoit à représenter 
exactement les différentes espèces d'animaux. Pour 
éviter cet embarras , on imagina de placer à côté 
de la figure d'un animal un caractère dont le son 
en désigna particulièrement l'espèce. La figure d'un 
oiseau avec le caractère Ya , exprima un canard; 
celle d'un poisson avec le mot Ly , désigna une 
carpe , et l'image d'un arbre , avec Pe ou Liou, 
représenta un cyprès ou un saule. 

î .° Kia-tsie [idée empruntée, métaphorique]. Cette 
classe, qui faisoit passer au figuré, la signification 
simple d'un caractère, a jeté de l'obscurité dans la 
langue Chinoise , parce que le sens figuré d'un 
mot n'a pas toujours d'analogie, au moins sensible, 
avec le mot primitif. Dans cette classe, tour re- 
présentoit en même temps une tour et Y immobilité, 
salle se prenoh pour mère , maison pour épouse, le 
soleil et la lune signifi oient éclairer, arbre et cou- 
teau, corriger. 1 

6\° Tchouen - tchou [extension , développement]. 
Cette classe comprenoit les caractères dont la 



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SUR LES CHINOIS. 381 
signification changeoît suivant ia position delà clef, 
et ceux dont la signification s'étendoit à tous fes 
sens que ie caractère pouvoit représenter. Un cœur 
placé au-dessous du caractère d'esclave, exprima 
la colère, et un cœur mis à côté du caractère de 
maître , désigna V application ; le caractère Chan , 
écrit seul , voulut dire une montagne ; doublé , if 
signifia une chaîne de montagnes ; et lorsque ces deux 
caractères forent surmontés d'un troisième , ils fi- 
gurèrent une montagne élevée : cette classe comprit 
aussi tous les caractères qui se rapportoient à la 
morale, à l'histoire , aux mœurs, aux usages , aux 
traditions anciennes et aux préjugés. 

Pour la morale , l'oreille a côté du cœur si- 
gnifia la pudeur, la honte ; un tigre sur un cœur , 
convoitise ; un homme qui s'en va et parole , vaines 
promesses ; fille et pensée , irrésolution, 

Pour Fhistoire, arc et chasse dénotèrent les 
peuples du nord ; homme et troupeau, les peuples 
d'occident ; l'empereur Yao et parole , discours 
religieux; Yao avec soleil, savoir éminent, et avec 
alimens , nourrir le peuple ; homme sous le ciel , 
première origine. 

Pour les mœurs et les usages , les mots ancien , 
se servir et vin , désignèrent la défense de boire ; cris 
et cadavre , enterrer ; vin et cachet , mariage , la 
coutume étant de présenter du vin à l'épouse ; 
habit et hallebarde , habit court, les soldats ayant 



382 OBSERVATIONS 
l'habitude de porter les habits courts; feu et tigre 
chasse aux tigres , cette chasse se faisant ia nuit et 
aux flambeaux. • • 

D'après les traditions et lés préjugés, dix et 
bouche signifièrent les anciens ; vieux et parole" , 
discours instructif ; vieux et limite, certain. 

Telles sont les six classes sous lesquelles tes 
anciens Chinois rangèrent leurs caractères ; idée 
ingénieuse et qui donne l'explication non -seule- 
ment de ces mêmes caractères , mais qui fait voir 
comment les premiers hommes sont parvenus peu- 
à-peu à rendre leurs pensées. On doit piger qu'il 
fut facile de peindre un arbre , un oiseau , une 
montagne ; mais la difficulté fut très- grande lors- 
qu'on voulut exprimer une chose idéale.On associa 
alors plusieurs figures , on les combina les unes 
avec les autres ; enfin on parvint à former des ca- 
ractères qui , s'ils ne représentèrent pas très-exac- 
tement ce qu'on s'étoit proposé , furent néanmoins 
adoptés et confirmés par l'usage et l'habitude. Mais 
cette écriture hiéroglyphique, ou plutôt cette pein- 
ture , présentoit des inconvéniens et des difficultés. 
On ne tarda pas à s'en apercevoir, et l'on chercha 
à les éviter. Dès ce moment, l'écriture ou les ca- 
ractères subirent des changemens ; on travailla pen- 
dant long-temps à les corriger , et ce ne fut pas sans 
peine qu'ils parvinrent enfin à l'état de perfection 
où ils. sont maintenant. 



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SUR LES CHINOIS. 383 

Les Chinois ne sont pas d'accord sur le véritable 
auteur de l'écriture (a) ; les uns pensent que c'est 
Fo-hy, qui régnoit 295 3 ans avant J. C. ; d'autres 
soutiennent que c'est l'empereur Sse-hoang, qui 
vivoit avant ce prince ; mais le plus grand nombre 
s'accorde à regarder comme l'inventeur des carac- 
tères, un mandarin civil àppeié Tsang-hie (b) , qui 
existoit sous le règne de Hoang-ty, 2698 ans 
avant J. C. 

Les écrivains qui attribuent cette invention à 
l'empereur Sse-hoang, assurent qu'il n'exista ja- 
mais sous Hoang-ty t de mandarin civil nommé 
Tsang-hié ; ils prétendent que l'erreur provient 
de ce que, dans le Che-pen, où il est parlé de Sse* 
hoang-tsang-hié , le commentateur Song-tçhong a 
fait mal -à -propos de Tsang-hié un mandarin de 
Hoang-ty , et que les écrivains postérieurs ont con- 
fondu le texte avec le commentaire. En effet, l'em- 
pereur Sse-hoang avoit pour surnom Hié, et il 
est appelé très-souvent Tsang-hié. Le roi Vou- 
hoay , fit graver dans la suite les caractères tle 
Tsang-hié sur $a monnoie, et Fo-hy les mit depuis 
usage dans les actes publics : or, ces trois mo-r 
«arques ayant existé avant Hoang-ty , l'invention 
des caractères ne date plus de ce dernier prince f 
mais remonte beaucoup plus haut. 

(a) On se servoit autrefois Hc cordelettes. 
(h) Plusieurs ont prononce Kié ou Shié. 



uigmze 



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384 OBSERVATIONS 

Quelle que soit la date de l'origine de récri- 
ture, et que Tsang-hié ait vécu avant ou du temps 
de Hoang-ty, c'est lui que les Chinois regardent 
comme Fauteur des caractères. Des traces (Toiseaux 
imprimées sur le sable , lui en ayant donné la 
première idée , il appela ces caractères Niao-ky- 
tchouen [lettres imitant les traces des pieds des oi- 
seaux] ; mais comme ils avoient aussi de la res- 
semblance avec un animal du Midi appelé Kho- 
theou , on les nomma Kho-theou-tchouen f lettres 
en forme de têtards ]. Cest de ce dernier nom que 
Ton se sert pour désigner Jes anciens caractères 
usités sous les trois premières familles : on n'en 
comptoit dans le principe que cinq cent quarante ; 
mais on en perdit plusieurs par la suite, car Ouen- 
hengditque, du temps de l'empereur Ou -ty des 
Han , quelqu'un ayant trouvé dans une maison qui 
avoit appartenu a Confucius , des caractères an- 
tiques ressemblant à des têtards , personne ne put 
les expliquer. 

Cette première écriture , inventée paiTsang-\ûé , 
dura jusqu'à Siuen-vangdesTcheou , 826 ans avant 
J. C. , époque où le président des historiens , nom- 
mé Chy-tcheou , rangea les caractères sous quinze 
classes, appelées Ta- tchouen-tse : Tempereur let 
fit graver sur dix tambours, dont neuf sont encore 
conservés au collège impérial de Peking. 

Chy-hoang-tydesTsin, qui régna l'an 2.46 avant 

J.C., 



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SUR LES CHINOIS. 385 
J. C. , en prenant pour base les cinq cent qua- 
rante caractères antiques , fit faire une réforme 
des Ta-tchouen , par Ly-se , son premier ministre , 
qui en composa de nouveaux qu'on nomma Siao- 
tchouen-tse. 

Tchîng-miao, qui a voit travaillé avec Ly-se à 
la confection de§ Siao-tchouen , en changea bientôt 
la forme , et de courbés qu'ils étoient, il les rendit 
droits , et leur donna le nom de Ly-tse. 

Sous Eui-chy-hoang-ty , successeur de Chy- 
hoang-ty, 2.06 ans avant J. C. , les tribunaux 
firent de nouvelles corrections dans les caractères , 
auxquels on donna le nom de Kiay-chou ; fa facilité* 
de ies tracer les répandit insensiblement dans tout 
l'empire. 

Quatre-vingts ans après J. C. , sous Tchang- 
hoang-ty des Han , on inventa de nouveaux carac- 
tères , qui furent nommés Tsao - tse [caractères 
d'herbes] ; mais ils ne furent en vogue que sous 
la dynastie des Tsin , qui succéda à celle des Han. 
Ces caractères défigurent les mots , et ne sont 
plus d'usage que pour l'écriture courante. Il étoit 
réservé à la dynastie des Heou-han , ou Han pos- 
térieurs t qui ont régné depuis l'an 24 de J. C. 
jusqu'en 264, de perfectionner l'écriture et de lui 
donner la forme qu'elle a conservée jusqu'à pré- 
sent. Sous cette dynastie Lieou - te , voyant la 
difficulté qu'il y avoit à former les caractères , 
TOME 11. B b 



3$6 OBSERVATIONS 
imagina une nouvelle manière d'écrire, qui, en 
conservant aux caractères leur première origine, 
lefr débarrassoit néanmoins de leur ressemblance 
pittoresque avec les objet» qu'ils exprimoîent. 
Les différentes manières d'écrire se bornent donc , 
i.° au Kho-theou, qui est la plus ancienne écri- 
ture ; 1.° au Ta-tchouen-tse , qui a duré jusqu'à 
la 6n des Han ; 3. 0 au Siao-tchouen y au Ly-tse, 
et au Kiay-chou , inventés sous Chy-hoang-ty , et 
son successeur ; 4-° au Tsao-tse , qui eut cours 
sous les Han et sous les Tsm; 5. 0 au Hing-chou, 
qui est l'écriture actuelle (a). 
• L'écriture Hing-chou est composée suivant le* 
règles des Lo-chou ; et Lieou-te , en inventant les 
nouveaux caractères , leur conserva l'esprit et h 
système des anciens. Mais ces caractères modernes, 
s'ils sont plus faciles et plus commodes à écrire , 
ont perdu beaucoup et ne parlent plus aux yeux 
aussi bien que ceux dont on faisoit usage aupa- 
ravant , parce que , pour leur donner une propor- 
tion plus symétrique ou plus agréable , on en a 
défiguré plusieurs. j 

Un autre inconvénient de ces caractères, c'est 
qu'ils demandent beaucoup de soin, sort dans la 

* 

(a) Les Chinois ont, en outre, des écritures d'une forme singu- 
lière. L'empereur Kien-long s'est servi pour l'impression de ion 
poème intitulé la ville de M ou fui ru , de trente-deux espèces de ca- 
ractères difôrens. Eloge de Moukden , page / }t. 



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sur les chinois; 387 

composition , soit pour, récriture , car un trait de 
plus ou de moins suffit pour en changer totalement 
Ja signification. Cestdoncà tort que quelques per- 
sonnes ont avancé qu'un caractère Chinois pouvoit 
être entendu, qu'il f&t bien ou mal écrit : cette as- 
sertion prouve qu elles ignoroiem la formation des 
caractères Chinois. 

L'écriture Hing-chou est composée de six traits 
élémentaires , avec lesquels on peut écrire tous les 
caractères. Ces six traits radicaux, joints à deux 
cent huit caractères primitifs , composent les deux 
cent quatorze clefs Chinoises sous lesquelles tous 
les caractères sont classés. Plusieurs auteurs ont 
cru que leur nombre s'éievoit à près de quatre- 
vingt mille, mais ils se sont trompés. 

On comptoir dans le principe dix mille carac- 
tères. Le dictionnaire Chue-ven , fait par Hiu-tchy , 
sous Ho-ty des Han, Tan 89 de J. C, et les autres 
dictionnaires composés d'après lui, n'en contien- 
nent que de huit à dix mille : cependant plusieurs 
circonstances occasionnèrent une augmentation 
dans les caractères. Un certain Yang-yong en 
ajouta cinq cents , et les liaisons des Chinois avec 
les peuples de l'ouest, obligèrent le général Pan- 
tchao et son frère Pan-kou d'en former encore de 
nouveaux. L'arrivée des bonzes de Fo augmenta 
bien davantage le nombre des caractères ; car , 
sous les Heou-Ieang , le bonze Hing-Hiun fit voir 

B b 2 



388 OBSERVATIONS 
que la langue Chinoise s'éjoit enrichie de vingt-snc 
mille quatre cent trente mots. Dans fa suite , les 
Tao-tse ne voulurent pas céder aux prêtres de Fo 
dans ce genre d'innovation ; de sorte que fan 
1090 de J. C, Se-ma-kouang offrit à Gin-tsong 
un dictionnaire composé de cinquante-trois mille 
cent soixante-cinq caractères , dont vingt-un mille 
huit cent quarante- six sont doubles pour le sens 
et fa signification. Ainsi , il est évident qu'il n'existe 
pas quatre- vingt mille caractères , et que Ton peut 
en retrancher près de la moitié, dont encore il suffit 
de savoir dix mille pour bien comprendre tous les 
livres. 

Il ne faut pas cependant s'imaginer que ces drr 
ou trente mille caractères soient rendus chacun 
par un son particulier ; les sons , au contraire , 
sont en petit nombre. Le père du Halde en compte 
trois cent trente , M. Barrow trois cent quarame- 
deux , et plusieurs sa vans missionnaires trois cent 
soixante-quatre. Si ces auteurs diffèrent entre eux > 
cela provient seulement de la différence de pro- 
nonciation . Mais quel que sort le nombre exact 
des sons , il est évident qu'étant très - borné , il a 
fallu trouver un moyen de les multiplier ; c'est 
pour cette raison que les Chinois ont inventé cinq 
tons simples et cinq tons gutturaux , à Faitfe des- 
quels un caractère peut se prononcer de plusieurs 
manières différentes. 



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SUR LES CHINOIS. 385) 
On distingue deux seuls tons principaux , Ping 
et Tse ; le premier est égal , c'est-à-dire sans éléva- 
tion ni abaissement ; le second s élève, s'abaisse ou 
se raccourcit. 

Le premier ton , Ping , se subdivise en deux : 
Ping-ching [uni, égal et eiair]; Hia-ping [uni, 
bas et obscur ]. 

Le second ton , Tse , se partage en trois : 
Chang / élevé J, fa voix est haute d'abord et finit en 
baissant; Khuu [ traînant] , la voix est basse dan» 
le principe , et monte en finissant ; Je / pressé ou 
rentrant ] ; ce ton est le même que le précédent , 
excepté que la voix est brève et rentrante ; mais 
l'addition de ces tons , soit bas , soit élevés, n'ayant 
donné que mille quatre cent quarante -cinq, et 
suivant quelques auteurs, mille cinq cent vingt- 
cinq manières différentes de prononcer*, elles n'ont 
pu suffire à la prononciation de tous les carac- 
tères : aussi en existe-t-il un grand nombre dont 
le son est semblable. Cette difficulté, cependant, 
qui paroît considérable au premier moment , dis- 
paroît , lorsqu'on réfléchit que dans l'écriture les 
caractères ne sont pas les mêmes , et que dans 
le discours- le sens de la phrase en indique la 
signification. 

Les Dictionnaires Chinois sont rangés ou par 
tons ou par clefs. Les dictionnaires par clefs por- 
tent en tête les deux cent quatorze clefs rangées 

Bbi 



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35>0 OBSERVATIONS 
par ordre de traits , c'est-à-dire , en commençant 
par la clef composée b?un seul trait , et continuant 
jusqu'à celle qui en a dix-sept. Tous les caractères 
existant dans la langue Chinoise , sont ensuite dis- 
tribués sous celles des clefs auxquelles ils appar- 
tiennent, en observant à leur égard, pour les traits 
qui les composent , le même ordre que pour les 
clefs. 

Lorsqu'on veut donc trouver la prononciation 
et la signification d'un caractère quelconque , il 
faut premièrement découvrir dans ce même carac- 
tère la clef principale , puis chercher sous cette 
même clef la place qu'occupe ce caractère d'après 
le nombre de ses traits, et Ton a sa signification; 
mais dans les dictionnaires faits par les mission- 
naires , et qui sont composés conformément au 
système de» Chinois , il y a nécessairement une 
troisième opération , qui consiste , pour avoir fex- 
pfication du caractère, à aller le chercher dins h 
table des sons , suivant la prononciation indiquée 
sous le caractère déjà trouvé. 

Les Chinois ont pareillement composé des 
dictionnaires dans lesquels ils enseignent la ma- 
nière de trouver la prononciation. Pour avoir, par 
exemple , la prononciation du caractère Jin , ils 
écrivent les mots Jou et Lin , et ajoutent le raoi 
Tsie [ couper] ; ce qui signifie qu'après avoir retran- 
ché ou de Jou , et la lettre L de Lin , il faut joindre 



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SUR LES CHINOIS. 39!' 
J et in pour avoir la prononciation Jin. Cette 
méthode est extrêmement défectueuse. 

Quoique les clefs sous lesquelles sont rangés 
les caractères, influent jusqu'à un certain point 
sur* leur signification , ou plutôt quoiqu'elles en 
donnent Tanalogte , il ne faut pas cependant s'ima* 
giner que Ton acquiert la connoissance des mots 
par celle qu'on a des clefs ou des parties qui le* 
composent ; et si l'on peut parvenir quelquefois , 
par ce moyen , à trouver la signification d'un ca- 
ractère , on court risque de se tromper dans Je 
plus grand nombre. 

STYLE. 

Les Chinois ont plusieurs manières de com- 
poser, c'est- à - dktft;, .différentes sortes de styles; 
savoir, i.° le Kou-ouen , 2. 0 le Ouen-tchang, 
3. 0 le Kouan-Hoa, 4-° le Hjang-tan. 

Le Kou-ouen est le style des King ( a)* 



(a) On compte cinq King; savoir : l'Y-king , ou explication 
des Koua de Fo-hy ; le Chouking , ou fragment considérable de 
l'histoire ancienne rédigée par Confucius ; ie Chy-king * ou re- 
cueil de poésies ; le Lyky , ou compilation de loix, de cérémo- 
nies, d'usages, et de maximes de Confucius recueillies par les 
disciples de ce philosophe .; le Tchun - csieou , ou annales du 
royaume de Lou, composées par Confucius. 

Plusieurs Chinois ne regardent comme véritables King que les 
trois premiers. 

Il y a encore des King du second ordre , ce sont, t.* les 

Bb4 



392 OBSERVATIONS 

Le Ouen-tchang est le style des compositions 

élevées. • 

Le'Kouan-hoa est le langage des mandarins, 
des lettrés et de toutes les personnes instruites. 

Le Hiang-tan est le patois ou le langagé^du 
peuple. • 

Le Kou-ouen se subdivise en trois sortes : le 
Chang-kououen , qui est un style concis et rempli 
d'images : c'est celui des King et de quelques 
anciennes descriptions ; le Tchong-kou-ouen , qui 
est le style des ouvrages composés depuis les 
King jusqu'à l'incendie des livres par Chy-hoang- 
ty, en 213 avant J. C. ; et le Hia-kou-ouen , qui 
est le style des livres faits depuis les Han jusqu'à 
la fin de la dynastie des Son g,. Ces deux derniers 
styles approchent de celui* deflCing ; mais il y a 
une différence : on peut la comparer à celle qui 
existe en peinture , entre Forigmal d'un grand 
maître et la copie faite par une main habile. 

Le Ouen-tchang n'est pas aussi laconique que 

■ « — 1 — 

Ssc-chou , ou ics quatre livres de Confucius ; savoir : le Ti-hio 
/ la grande science ] , le Tchong yong [ le Juste milieu J , le Lun-ya 
f discours et paroles ] , et les ouvrages de Meng-tsc ; 

a.° Les deux livres sur les rites de la dynastie des Tcheou ; 

j.° Les livres de la piété filiale, le livre intitulé Tao-tc-king, 
le Tsou-tsc et le Chan-hay-king, pour la poésie ; 

4. 0 Les trois anciens commentaires du Tchun-tsieou ; 

5. 0 Les ouvrages de Se-ma-tsicn et de quelques autres auteu». 



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I 



SUfc LES CHINOIS. 303 
le Kou - ouen ; mais il est plus fleuri et plus 
recherché. II faut , pour bien écrire en Ouen- 
tchang, connoître parfaitement la formation des 
caractères , et savoir distinguer ceux que les Chi- 
nois appellent morts ou vivans , pleins ou vides. 
Dans TOuen-tchang , un écrivain doit chercher de 
préférence les caractères qui fortifient la pensée, 
i embellissent et ia rendent , pour ainsi dire , pal- 
pable. Veut- il exprimer, par exemple , que l'em- 
pereur est mort ! II ne se sert pas du mot ordi- 
naire Sse / mourir ] , il emploie de préférence le mot 
Pong/ montagne qui se fend et s'écroule J, parce que ce 
caractère peint et rend avec énergie toute l'étendue 
de l'idée que se fait Fécrivain de la mort d'un em- 
pereur. II peut encore , en parlant de cet événe- 
ment, se servir du terme Pin-tien [un hôte est entré 
au ciel J. Cette expression plus douce remplit le 
même but , sans émouvoir cependant le lecteur 
aussi fortement que la première. 

Le juste emploi de ces mots demande beaucoup 
de talens , et le choix en est difficile dans la langue 
Chinoise, dont la richesse et l'abondance nuisent 
souvent à la clarté du discours. L'arrangement des 
tons nécessite également un grand travail ; car un 
écrivain qui ne veut pas que son livre soit rejeté 
avec dédain , doit éviter attentivement que le même 
son frappe l'oreille plusieurs fois de suite : enfin , 
une composition en Ouen- tchang parfaitement 



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3p4 OBSERVATIONS 
faite et bien écrite , est un morceau qui exige beau- 
coup de soins et de connoissances. 

Le Ouen-tchang demande à être écrit, et non à 
être parlé ; quoiqu'il soit moins concis que le Kou- 
ouen , et qu'iL emploie quelquefois des particules 
de temps , de nombre ou de conjonction , le sens 
de la phrase déterminant seul le verbe ou l'adjectif 
dans le Ouen-tchang , on conçoit que le discours 
parlé seroit souvent obscur, puisque les ouvrages 
écrits dans ce style sont eux-mêmes sujets à être 
commentés différemment. 

Le Kouan-hoa est beaucoup plus étendu que 
le Ouen-tchang ; ce style acquiert plus ou moins 
de force et de clarté, suivant le génie de celui 
qui parle. Il admet des synonymes, des prépo- 
sitions , des adverbes , des particules , enfin tout 
ce qui peut lier -le discours , le rendre clair, ex- 
pressif, et le mettre à la portée de tout le monde. 
L'arrangement des mots y est plus simple et plus na- 
turel , les temps sont variés et le sens est plus intel- 
ligible ; mais en même temps le Kouan-hoa perd U 
être écrit, et ne convient que pour le langage. 

Le Hiang-tan n'est qu'un Kouan-hoa corrompu ; 
c'est un patois qui varie suivant les provinces et 
suivant les cantons. Les Chinois instruits savent 
parler celui de l'endroit où ils sont nés , mais ils 
n'oseroient s'en servir pour converser avec def 
mandarins ou avec des lettrés. 



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SUR LES CHINOIS. 395 
II n existe à la Chine que deux manières de 
parler, c'est en Kouan-hoa ou en Hiang-tan ; et 
comme il est reçu que les gens en place ne peuvent 
faire usage que du premier, il est évident qu'on 
s'exprime également bien à Peking, à Quanton 
et dans les autres villes de la Chine : la seule dif- 
férence n'existé* que dans la prononciation. II y a 
certaines provinces où l'on prononce mieux', prin- 
cipalement dans le Kiang-nan ; mais la manière 
de prononcer plus ou moins •fortement n'influe 
pas sur le Kouan-hoa , elle agit seulement sur le 
son. 

La prononciation de la langue Chinoise est très- 
difficile ; elle ne peut s'apprendre que dans le pays 
même , et il faut une oreille extrêmement sensible 
pour saisir toutes les nuances ou inflexions occa- 
sionnées par les cinq tons , soit simples , soit 
gutturaux , soit aspirés , qui différencient le son 
de chaque caractère. 

Les Chinois n'ont pas le b, le d, Tr f Vx et le 
^ ; Us rendent le q et le c par la lettre k ; ils n'ont 
aucun mot commençant par a ou par c, et tous 
leurs mots finissent par les voyelles a , c, i , 0, u, 
tu, et par tes consonnes n, ng et /. 

Les lettres ch , f, g , j , l, m,n, s, v, y, sont 
simples et sans aspiration ; les lettres k, p , t, 
tch t ts, sont simples ou aspirées. 

La lettre h est gutturale ou sifflée : elle est 



39^ OBSERVATIONS 
gutturale dans les mots où ïk est suivie de a , e , o, 
oa, ou, ong ; elle est sifflée dans ceux qui ont un i 
après ïk. Nous n'avons pas en françois de lettre 
qui ait le même son que ïk gutturale des Chinois , 
et notre r est la seule qui en approche le plus; mais 
ïk gutturale des Chinois est parfaitement rendue 
par ïx des Espagnols ; par exemple , dans le mot 
Don Quixote. 

L'k sifflée peut se rendre en françois en mettant 
une s avant ïk : Shien [ ville]. Les miss ionn aire î 
qui ont été à la Chine ont éprouvé beaucoup de 
difficultés pour rendre tous les tons diflférens , et 
pour écrire ou exprimer exactement l'équivalent 
des sons Chinois. Ces hommes sa vans et inrati- 
gables n'étant pas tous de la même nation, ont 
dû nécessairement les écrire d'une manière non 
uniforme ; aussi l'orthographe de tous les diction- 
naires est loin de se ressembler. 

GRAMMAIRE (a). 

Dans les compositions d'un style é\e\é , \es 
Chinois ne déclinent aucun nom et ne conjuguent 
aucun verbe. Un mot peut être pris en même 
temps pour un verbe, pour un nom au pour un 

(a) J'avois fait une grammaire de la langue Chinoise yovr 
être placée à la tête du dictionnaire; mais l'impression de cet 
ouvrage paraissant abandonnée, je me bornerai ici à donner une 
légère idée de la grammaire, en la dégageant des caractères 
Chinois et des accens qui différenciait ks mots. 



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SUR LES CHINOIS. 397 
adverbe. La position du mot fait le verbe ou le 
substantif, et rend ce dernier déclinable. 

Si Ton jette les yeux sur les ouvrages de Con- 
fucius , on verra qu'il n'y a rien de fixe : mais 
cette manière d'écrire, bonne pour les livres , ne 
pouvant, suffire dans, le discours, les Chinois on,t 
ajouté des particules qui marquent les cas dans les 
noms et les temps dans les verbes ; ils ont employé 
des adverbes et des prépositions , enfin ils ont fait 
entrer dans le discours tout ce qui pouvoit servir - 
à le lier , et à rendre le sens plus net , plus précis 
et plus facile à comprendre. 

■ 

Substantif. 

Le nominatif se rend par un mot simple : par 
exemple , Fong [ le vent /. Quelquefois les Chinois , 
*Ur-tout ceux des provinces du nord, ajoutent Jes 
mots Teou , Tse , Eul ; mais si l'on veut parler 
avec élégance , on n'en fait pas usage. Le nojnn 
natif se place près du verbe et le précède. 

Le génitif se distingue par les particules Ty et 
Tchy ; mais on les sous-entend lorsque le sens de 
fa phrase est assez clair. Dans ce cas, on place 
en avant le mot qui est dans la dépendance : Kiar 
tchou [ de la maison le maître ]. 

Le datif est caractérisé par les particules Yu 
et Y ; elles précèdent le substantif, mais souvent 
on les omet : Ny-kiao-ngo [ enseignez-moi]. 



39S OBSERVATIONS 

L'accusatif ne se distingue que parce qui/ est 
placé après le verbe , ainsi que dans h phrase 
ci-dessus ; il y a cependant certains verbes qui sont 
précédés par l'accusattf 

Le vocatif emploie les particules Ya et Tsay. La 
première sert dans les exclamations : elle est peu 
usitée dans le discours ; mais elle s'emploie , ainsi 
que la seconde, dans les compositions. 

L'ablatif se forme avec certaines particules qui 
précèdent toujours le verbe : Ny-tong-ta-kuu 
f avec lui alle\ ]* 

Le pluriel se rend par Men et Teng , qui se 
placent après les mots. Men sert pour toutes sortes 
de noms ; Teng est employé pour faire le pluriel 
de Ngo [moi] , et donne en même temps plus 
d'extension au mot. 

Les Chinois ont aussi une autre manière de 
former le pluriel , en mettant avant ou après les 
mots des particules qui expriment quunàté : Jin- 
kiay ou Jin-tou / homme en totalité ]. * 

- 

■ 

Adjectif 

L'adjectif n'est sujet à aucune concordance a\ec 
le substantif, mais H le précède presque toujours : 
Hao- jin / un bon homme ]. S'il vient après , on met le 
mot Ty : cependant lorsqu'on emploie des adjectifs 
synonymes, il est plus élégant de supprimer ce 
dernier mot ; Fou-kouey-jin [ un riche homme J. 



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SUR LES CHINOIS. 



399 



Comparatif. 

Le comparatif est formé chez les Chinois par 
différentes particules , dont les unes servent dans 
fes compositions , et les autres dans le discours , 
Keng-hao {meilleur ]; mais elles occupent diverses 
places , car il est bon d'observer que dans la langue 
Chinoise la position d'un mot apporte une grande 
différence au sens de la phrase : Ta-y-tche f plus 
grand d'un pied ] , Y-tche-ta / grand d'un pied /. 

Superlatif. 

Le superlatif se forme en plaçant avant ou après 
les mots certaines particules qui expriment beau- 
coup, ou en répétant l'adjectif et le faisant suivre 
par fe mot Ty : Hao-hao-ty / tres-bienj. 

Les Chinois emploient aussi des particules 
pour exprimer le sexe chez Jes hommes ; Nan-jin 
/ un homme J, Nuu-jin / une femme ]. Pour les ani- 
maux , ils en ont d'autres; Kong sert pour expri- 
mer ie mâle chez les animaux à quatre pieds, et 
Mou les femelles. Hiong et Kio servent pour le 
mâle des oiseaux , et Mou et Tse pour leurs 
femelles ; mais ce qui est plus difficile dans la 
langue , c'est que les particules pour exprimer le 
genre , les noms de profession , pour marquer le 
nombre de quelque chose, sonr en grande quan- 
tité , et ne peuvent pas s'employer indifféremment : 



4oO OBSERVATIONS 

Y-py-ma [un cheval], Y -ko-jin [un homme] , Y-mey- 
tchin / une aiguille ]. 

Pronoms personnels. 

Ngo [moi] , Ny [toi] t Ta ]/ui],Ky [soi-même/* 
Ce dernier n admet pas de pluriel ni de particule 
pour désigner un cas quelconque. Tsin [propre], 
et Tchy / lui], ne s'emploient que dans les com- 
positions. 

Pronoms possessifs, 

La langue Chinoise n'a pas , à proprement 
parler , de pronoms possessifs ; elle les forme en 
ajoutant Ty aux pronoms personnefs. 

Pronoms démonstratifs. 

Tche et Na signifient celui, celui-là ; on ajoute 
ordinairement la particule Ko ; Tche-ko / cela ], à 
moins que le substantif n'ait pas lui-même une 
particule numérique. 

Pronoms relatifs. 

Ty et Tche signifient lequel , celui qui ; tve s« 
placent qu'à la fin du membre de la phrase. Ty est 
d'un grand usage ; Tche sert dans les compositions, 
ou lorsqu'on veut s'exprimer avec élégance. 

Les Chinois ont d'autres mots qui ont la même 
signification que les pronoms , mais qui se placent 
en avant des mots : Mey r ko [chacun] , Souy-nien 
[chaque année]. 

VERBES. 



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SUR LES CHINOIS. ^Ot 
VERBES. 

Les Chinois ne conjuguent leurs verbes qu'avec 
des auxiliaires; ils parlent assez souvent a la troi- 
sième personne , sur-tout lorsqu'ils s'adressent à 
des supérieurs : alors ils se servent du mot , votre 
serviteur ou votre disciple; et s'ils parlent à des égaux, 
ils se disent leur frère cadet ; s'ils interrogent, ils 
s'expriment ainsi : votre seigneurie a-t-etle fait! 

Les Chinois parient généralement d'une manière 
obscure; ils recherchent les équivoques, et évitent 
souvent de rendre entièrement leur pensée ; d'ail- 
leurs le génie de la langue veut que Ton néglige 
ce qui pourroit éclaircir le discours , et que Ton 
dise beaucoup en peu de mots. La construction de 
la phrase est extrêmement simple , et n'admet que 
le présent, le futur et le passé; moi faire à présent, 
moi faire demain , moi faire fini ; et si le sens indique 
assez clairement le temps du verbe , on n'ajoute 
rien pour le faire mieux connoître. II n'y a dans 
la langue Chinoise que des verbes actifs et des 
verbes passifs. 

VERBES ACTIFS. 

Temps présent. 
Ce temps n'admet aucune particule auxiliaire; 
Ngo-ngay [j'aime]. 

Prétérit imparfait. 
Chy et Chy-tsie [lorsque] servent à marquer ce 
temps ; Ngo-lay-chy [quand je venoisj. 
TOME il. C c 



4©2 OBSERVATIONS 

Prétérit parfait. 

On emploie, pour marquer ce temps, /es mots 
Leao [finir] , Y [déjà] , et Yeou [avoir]; le pre- 
mier mot suit le verbe, et les deux autres le pré- 
cèdent : Ngo-ngay-leao [j'ai aimé]. 

Prétérit plusque- parfait. 

On exprime ce temps avec Ouan-ieao et Kouo- 
leao [déjà passé] , Ngo-kiang-kouo-leao [ je l'awis 
déjà dit]. 

Futur. 

Ou se sert, pour ce temps, des trois particule* 
Hoey [bientôt], Tsiang [mt-à- 1 'heurt ] , Yao [je 
veux] , Ngo-hoey-Khuu [j'irai] ; mais on les né- 
glige dans les circonstances ou les mots indiquent 
le temps; Ngo-ming-y-khuu [j'irai demain]. 

Impératif. 

L'impératif n'a aucune partieufe : Ny-khuu [aller 
vous-en]. Ort met quelquefois Khy [commencer/ après 
le verbe; Kay-khy [ouvrer]. 

Optatif et subjonctif. 
Ces modes se rendent par les mots qui expri- 
ment le désir : Yuen [souhaiter] f et Pa-po-te [plût 
à Dieu] ! Pa-po-te-Iay [je désire qu'if vienne ]. 

Prétérit imparfaiU 
On emploie pour ces temps les mots suivans: 
Jo [si] , Jo-chy [si cela étoit], Souy [quoique] \ Jo- 
ta-lay [s'il fût venu]. 



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SUR LES CHINOIS. 4°î 
futur. 

On se sert , pour le futur du subjonctif , des mots 
Tsay [ des que J , Fang [ lorsque ], Tsieou [aussitôt, 
dans le moment] \, Ngo- tche-teao , Tsieou -khuu- 
chouy [ après avoir diné , aussitôt il faudra que je 
dorme ] ', 

Infinitif. 

L'infinitif se rend par fe verbe seul : Chouy 
/ dormir] , Kay-chouy / il faut dormir], 

Cérondif 

Les gérondifs se forment avec les mots Ty et 
Goey ; Fe premier placé avant fe verbe , et le second 
après; Ngzy-ly [aimant] , Goey-khuu [pour aller]. 

"Participe présent. 
Ce participe s'exprime avec la particule Ty ou 
Tche; Ngay-ty ou Ngay-tche-jin [l'Homme aimant]» 

Participe futur. 
Le participe futur se forme en mettant une 
des particules du futur avant le participe : Hoey , 
Tsiang, Yao , Fan-yao-ngay-tche-jin [celui qui sera 
Mimant ]. 

VERBES PASSIFS. 

II y a dans la langue Chinoise certains verbes qui 
ont une signification passive ; tels que Pong-leao 
/// fut abîmé] , Hoay-leao [ il fut détruit] ; mais gé- 
néralement les verbes actifs deviennent passifs en 
y ajoutant une particule. 

C c x 



4o4 OBSERVATIONS 

Particules donnant la signification passive. 

Chy doit être placé après le nominatif du verbe: 
Ny-chy-ngay-tche-jin [vous êtes aimé]. 

So se met avant le verbe : Ny-so-ngay-ty fvour 
êtes aimé]. 

Py se place devant le verbe et la personne qui 
sourire ; Py-ta-leao / il fit fouetté ]. 

Tche s'emploie quand on parle des personnes; 

Ty peut servir dans le même sens ; mais il s'emploie 

plus ordinairement quand on parle de choses ina- 
nimées. 

Lorsqu'on parle impersonnellement , on ôte 
Tche pour le remplacer par Ty : Chy-tchay-ty 
[on a envoyé]. 

Ces particules ajoutées au participe actif, for- 
ment le verbe passif. 

Présent. 

Ngo-chy-ngay-tche [je suis aimé]. 

Imparfait. 

Ny-py-sien-seng-so-kiao-ty-chy-tsie [quand voa* 
itie^ enseigné par le maître]. 

Parfait. 

Ta-py-ta-leao [il a été battu ]. 

Plusque-parfait. 
Ngo-py-ting-ouan-leao [quand /avois été entendu]. 

Futur. 

Ny-men-tsiang-py-ta [vous sere^ battu]. 



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SUR LES CHINOIS; 4^5 

* 

Impératif. 

Ny-goey-ngay [sois aimé]. 

Optatif et subjonctif 

Ngo-yuen-py-fbu-tsin-so-ngay-ty [plût à Dieu 
que je fusse aimé de mon pire] ! Yo-chy-ny-chy-so- 
ngay-ty [ s'il arrive que vous soye^ aimé]! 

Imparfait. 

Souy-ny-py-ngo-so-ngay-ty-chy-tsie [quoique vous 
fussiez aimé de moi]. 

Parfait. 

Souy-ta-chy-so-ngay-Ieao [quoiqu'il ait été aimé]. 

Plus que- parfait. 
Ngo-py-ngay-ouan-Ieao / que j'eusse été aimé]. 

Infinitif 
Chy-ngay-ty [ être aimé]. 

Les Chinois ont plusieurs prépositions qui gou- 
vernent l'accusatif ou l'ablatif ; la plus grande partie 
précèdent les noms qu'elles régissent , d'autres les 
suivent , et quelques - unes se placent devant ou 
après indifféremment. 

Ifs ont aussi un grand nombre de conjonction» 
et d'adverbes de temps, de lieu, de quantité, de 
qualité, &c. , soit pour affirmer, soit pour inter- 
roger ; mais tous ne s'emploient pas indistinc- 
tement , et sur-tout ne se placent pas sans choix 

Ce 3 



4o6 OBSERVATIONS 

dans ia phrase ; c'est ce qu'il faut savoir lorsqu'on 
veut parler avec élégance. 

II y auroît encore beaucoup a dire sur la construc- 
tion des phrases , et sur la manière de s'exprimer r 
des exemples jmême ser oient absolument néces- 
saires ; mais comme il seroit indispensable d'y 
ajouter des caractères, je réserve pour un autre 
temps à publier les différens recueils que j'ai ap- 
portés avec moi. Je terminerai cet article par dire 
que les Chinois ne ponctuent pas leurs compo- 
sitions , c'est-à-dire , qu'ils ne mettent rien pour 
distinguer la fin des phrases. Un lettré qui se 
permettroit d'employer des points dans une pièce 
d'éloquence , la verroit rejeter par les examina- 
teurs , qui s'en trouveroient offensés. Les anciens 
ne ponctuoient pas > et les modernes n'osent ie 
faire dans les ouvrages de haut style , ou qui doi- 
vent passer sous les yeux de l'empereur. On im- 
prime les King sans points , à moins qu'ifs ne 
soient accompagnés d'un commentaire. 

NOMBRES. 

Y [un], Eu! [deux ], San [trois], Sse [quatre], 
On [cinq], Lo [six], Tsy [sept], Pa [huit], Kieo* 
[neuf], Che [dix ], Che^eul [dou V ], Eui<he [vingt] , 
Pe [cent], T 'sien [mille], Ouan [dix mille], Y-pe- 
ouan [cent fois dix mille ou un million]. 

Pour exprimer le surplus, on se sert des mots 



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sur les chinois: 




Lin g, To et Ko. Che-Iîng-san [dix plus trois] , 
Che-nien-to [ dix ans et plus] , Y-pe-eul-ko [ un 
cent plus deux]; le nombre précède toujours le subs- 
tantif; Sse-ko-jin [quatre hommes] . 

Manière habituelle de compter. 

Les Chinois n'ont pas de chiffres comme les 
nôtres ; ils écrivent tout au long la somme indi- 
quée ; mais dans récriture courante , ils abrègent 
les caractères; et, par exemple, au lieu de mettre 
les deux caractères , San-che [trente], Us tracent 
trois lignes perpendiculaires qu'ils traversent par 
une ligne horizontale. 

Les Chinois emploient , pour nombrer , une ma- 
chine de bois semblable .à l'abacus des Romains: 
cet instrument, nommé en patois , San-pan , et en 
mandarin , Soen-poen , esi composé de dix ran- 
gées de boules enfilées par une tige de cuivre, 
?t partagées de manière que la partie supérieure 
de chaque tige n'a que deux boules , tandis que 
l'inférieure en a cinq ; chaque boule 4>n haut 
vaut cinq, et celles d'en Jhas chacune un. 

Les Chinois comptent avec une grande facilité , 
et commencent indifféremment par une rangée 
quelconque 9 a moins que la somme ne soit ; trop 
forte , et qu'elle ne les oblige de partir du com- 
mencement de la macbine. Ils nombrent égale- 
ment en disposant les boules tantôt à droite , et 

Cc4 



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^o8 OBSERVATIONS 

tantôt à gauche ; cependant l'usage est d'aller de 

droite à gauche. 

ÉTUDES; EXAMENS. 

Il existe peu de villages à la Chine où Ton ne 
rencontre une école; il y en a dans tous les bourgs 
et dans toutes les villes. Le gouvernement ne sub- 
vient aux frais d'aucun collège établi dans les pro- 
vinces ; il entretient seulement celui de Peking, 
appelé Koue-tse-kien , dans lequel l'empereur fait 
élever les enfans des grands. Les mandarins civils, 
depuis le premier rang jusqu'au quatrième , dans 
la capitale ; ceux depuis le premier jusqu'au troi- 
sième , dans les provinces ; et les mandarins mi- 
litaires du premier et du second ordre ont le droit 
cPy envoyer un de leurs enfans. Ces élèves ob- 
tiennent, après trois ans de résidence, de petits 
emplois avec des appointemens. ^ 

On trouve un grand nombre de maîtres d eco/e 
dans toute la Chine ; les gens riches qui cher- 
chent à donner à leurs enfans fa meilleure édu- 
cation , ont des précepteurs chez eux ; ce sont des 
Chinois , ou qui ne sont pas parvenus au rang 
de docteur, ou qui travaillent pour l'obtenir. L'état 
de précepteur est honorable , et les enfans ont un 
respect profond pour leurs maîtres. 

Dès Page de cinq ans les enfans commencent 
à apprendre les caractères ; ies livres qu'on leur 



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SUR LES CHINOIS. '4°9 
met entre les mains, sont i.° Je Pe-kia-sing [noms 
propres des cent familles], dans lequel sont désignés 
tous les individus qui composent la nation : cette 
étude est nécessaire à la Chine, où les noms pro- 
pres ayant tous une signification particulière , et 
n'étant distingués par aucun indice dans les livres, 
on est embarrassé de savoir si un mot est un nom , 
ou ne Test pas; 2. 0 le Tsa-tse [mélange de lettres]: 
ce livre traite des choses usuelles et nécessaires à 
la vie ; 3 .° le Tsien - tse - ouen [assemblage de mille 
lettres]; 4. 0 le San-tse-king [vers de trois syllabes ], 
dans lequel on a rassemblé les premiers élémens 
de la morale et de l'histoire. 

Les enfans , quoique réunis , apprennent haut 
et parlent tous ensemble ; ils répètent deux fois par 
jour leurs leçons , et sont punis lorsqu'ils ne sont 
pas en état de le faire ; il y a peu de relâche pour 
eux, excepté durant les réjouissances du nouvel 
an , et quelques fours dans le cours de l'année. 

Après les premiers élémens , les enfans passent 
à l'étude des Sse-chou , ou les quatre livres classi- 
ques ; mais on ne les leur explique que lorsqu'ils 
en savent parfaitement tous les caractères. Avant 
de leur donner les King, on les exerce à écrire, 
soit en calquant des caractères, soit en les recou- 
vrant avec de l'encre , et en en suivant exactement 
les contours, soit en les traçant sur une tablette 
blanche et vernie qu'on lave ensuite lorsqu'elle est 



4 ÏO OBSERVATIONS 
entièrement remplie. Les Chinois s'appliquent \ 
bien écrire ; car, dans les écrits ou les mémoires, 
il faut que les caractères soient faits avec précision 
et netteté. 

Dans Tétude des King , on commence par le 
Chy-king, après quoi Ton passe au Ly-ky , au 
Chouking, et au Tchun-tsieou. Les enfàns ap- 
prennent ensuite les règles du Ouen-tchang ; et, 
lorsqu'ils sont assez instruits , on les envoie aut 
examens qui se font dans les villes du troisième 
ordre , chez le Tchy-hien , ou gouverneur d'une ville 
du troisième ordre. Le nombre des composons est 
quelquefois de six cents; maïs, après le premier 
examen , il se réduit à quatre cents , qui reçoivent 
le nom de Hien-ming. Le second examen a lieu 
chez le Tchy - fou , o* gouverneur d'une ville du 
premier ordre , où les Hien-ming se rendent pouf 
composer , dans de grands batimens destinés à cet 
usage. Sur ce nombre de quatre cents , on n'en 
choisit souvent que deux cents auxquels on ac- 
corde le nom de Fou-ming. 

Les examens dont je viens de parler , ne sont 
pas les seuls que le6 éiudians doivent subir. Un 
mandarin envoyé de Pekrng, et auquel on donne 
le titre de Hio - tao, ou Hio -yuen , parcourt 1« 
provinces , et fait dans chaque grande ville deux 
examens , l'un au printemps et l'autre en hiver: 
il emploie trois ans k cette tournée. Cest devant 

• 

- 



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SUR LES CHINOIS. ^\ I 

lui que se présentent Jes Fou-ming , pour com- 
poser. On veille à ce qu'ils ne portent pas de livres 
avec eux , et que l'examinateur ne connoisse pas 
Jes auteurs des compositions; mais l'intrigue et les 
présens font beaucoup. Sur quatre cents concur- 
rens, le Hio-yuen n'en nomme -que quinze, qui 
reçoivent le titre de Sieou - tsay (bacheliers] ; ils 
ont des marques distinctives et le privilège de ne 
pouvoir être frappés de bamboux suivant le ca- 
price d'un mandarin. En cas de faute de leur part, 
cette punition ne peut leur être infligée que par 
un mandarin particulier , qui a l'inspection sur 
leur conduite. Pour conserver le grade de Sieou- 
tsay , il faut composer dix fois ; et comme on ne 
peut s'exempter de paroître aux examens , que 
dans les cas de maladie ou de deuil , plusieurs 
Chinois, et même des Sieou-tsay , préfèrent d'a- 
cheter le titre de Kien-seng, en payant mille écus 
au bureau des finances : ce dernier titre est moins 
honorable que celui de Sieou-tsay , mais il n'est 
pas nécessaire de composer pour l'obtenir. 

tes Kien-seng et les Sieou-tsay se rendent 
tous les trois ans dans la capitale de la province , 
afin de composer pour le titre de Kiu-gin ; cet 
examen est présidé par deux mandarins envoyés 
exprès de Peking , et dont le premier s'appelle 
Tching-tchou-kao , et le second Fou-tchou. 

Sur un nombre considérable de Kien-seng et de 



4*2 OBSERVATIONS 

Sieou-tsay, on ne nomme que soixante Kiu-jin; 

le premier est décoré du titre de Kiay-yuen. 

L'année suivante , tous les Kiu-jin des provinces 
sont obligés d'aller à Peking pour subir un examen 
qui a lieu tous les trois ans , et dans lequel ils ac- 
quièrent le grade de Tsin-tse , ou docteurs. C'est 
parmi ces derniers que l'empereur choisit ceux 
qu'il élève à la dignité de Han-Hn ; quant aux 
autres ils peuvent se regarder comme solidement 
établis; car, outre les présens qu'ils reçoivent de 
leurs amis et de leurs parens , ils sont suscep- 
tibles de parvenir aux emplois les plus importans. 
Beaucoup de Kiu-jin ne se rendent cependant pas 
à la capitale, et se contentent de ce titre qui leur 
suffit pour obtenir des places honorables (d}~ 

II résulte de là que beaucoup de Chinois cou- 
rent la carrière des lettres, non pas tant pour se 
distinguer par leur esprit et leurs talens, que pour 
obtenir des places, de la considération et de la for- 
tune ; ainsi cet état de lettré , si vanté par certains, 
auteurs , n'a pas l'unique étude pour but , et ne 
doit être regardé que comme un acheminement aux 
biens et aux grandeurs. 

Mais si l'étude est un moyen ' de parvenir , 'û 

(a) Les gens de guerre subissent des examens et acquiern* 

des titres semblables à ceux des lettrés ; ils doivent savoir tirer <fe 

Tare , monter à cheval et donner des preuves de force et d'agi- 
lité. Y 



■ 



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SUR LES CHINOIS. 4 1 3 

ne faut pas croire cependant qu'elle seule suffise 
pour mener aux emplois ; et si le mérite et la vertu 
peuvent faire distinguer un sujet, les richesses font 
davantage; car quelques talens joints à l'aisance, 
conduisent plus loin que les seules connoissances. 
Un lettré sans fortune et sans place ne jouit 
pas à la Chine d'une grande considération ; aussi 
voit-on beaucoup de Chinois acheter des titres qui 
les mettent à même d'être placés. Une preuve que 
le mérite seul ne donne pas les emplois , c'est 
que plusieurs mandarins , purement militaires , 
sont gouverneurs de villes quoiqu'ils n'enten- 
dent rien aux affaires ; mais ils ont avec eux des 
mandarins civils qui les dirigent; et c'est ce que 
nous avons remarqué plusieurs fois pendant notre 
voyage. D'ailleurs , les grands mandarins du pre- 
mier et du second ordre peuvent proposer pour 
un emploi, leurs enfans , sans que ceux-ci subis- 
sent aucun examen , et soient décorés d'aucun 
titre ; ils ne sont obligés d'en prendre que pour 
les places éminentes. 

II ne faut pas conclure non plus , du soin qu'on 
prend d'élever les enfans, que tous les Chinois 
sachent lire et écrire ; on doit penser que les gens 
de la campagne, occupés des travaux agricoles , et 
vivant avec peine , n'ont ni le temps ni les moyens 
de s'instruire ; mais en général on rencontre à la 
Chine beaucoup plus d'hommes qu'en Europe, 



4l4 OBSERVATIONS 
qui savent assez lire et écrire pour toutes Fes cir- 
constances où ils en ont besoin. 

■ 

ASTRONOMIE. 

* 

C'EST se perdre dans des conjectures sans 
nombre, que de vouloir fixer Forigine de Tastro- 
nomie. Cette science , dont la découverte remonte 
jusqu'aux temps les plus reculés, n'eut , dans le 
commencement , que des progrès lents et difficiles 
parmi les premiers hommes , que le besoin seul 
de reconnoître les époques propres à fagricui- 
ture , força d'étudier le cours des astres. Le ciel 
pur et serein de rÉgypte et de plusieurs contrées 
de l'Asie , mettant les habitans de ces pays plus 
à même d'examiner la marche des corps célestes , 
les Égyptiens et les Chaldéens sur -tout, dont 
Tunique occupation étoit de garder des troupeaux, 
se distinguèrent par une longue suite cf obser- 
vations : cependant, quoique les Chaldéens /es 
fassent remonter à une antiquité très - reculée, on 
ne trouve rien de bien positif avant \e règne de 
Nabonassar , qui monta sur le trône 7^7 ans avant 
J. C. ; tout ce qui précède cette époque n est 
appuyé que sur des traditions très-vagues et très- 
incertaines. 

Les Égyptiens donnèrent les premiers une forme 

■ 

fixe à l'année. Ce peuple observateur ne dut pas 
an effet rester Ion g -temps sans être frappé des 



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SUR LES CHINdlS. 4 1 5 

différens changemens qui s'opéroient dans la con- 
figuration de la lune , et qui s'achevoient dans un 
temps limité ; il appela cette période un mois lu- 
naire. Les saisons amenant des variations remar- 
quables , on s'aperçut bientôt que ces variations 
étoient comprises et revenoient dans le cours de 
douze lunaisons ; cette révolution fut nommée 
année , et comme la lune en déterminoit la durée , 
on Tappela année lunaire. Cette année fut d'un 
usage général , et les premiers peuples n'en con- 
nurent pas d'autre ; car il fallut faire plusieurs 
observations avant de remarquer qu'au bout d'un 
certain nombre d'années l'ordre des saisons étoit 
renversé, et que le temps nécessaire à ce que le 
soleil revînt dans le ciel au même point d'où il 
étoit parti , étoit un peu plus long que les douze 
lunaisons dont on avoit composé Tannée. Ce ne 
fut donc que long- temps après la découverte de 
J'année lunaire que l'on connut Tannée solaire , et 
qu'on vit la nécessité d'intercaler une lune pour 
faire coïncider les deux années ensemble. 

Les Chinois font remonter leurs connoissances 
en astronomie jusqu'à la plus haute antiquité. Sui- 
vant le Chouking, livre composé sous la première 
dynastie , on connoissott du temps de l'empereur 
Yao, 2357 ans avant J. C. , les mouvemens cé- 
lestes et la longueur des années solaires et lu- 
naires. Dès Tan 225 5 , sous Chun , on faisoit des 



4 l 6 OBSERVATIONS 
observations astronomiques. D'autres auteurs af- 
firment que Ton possédoit ces connoissances sous 
Hoang-ty, 2608 ans avant J. C. Mais ces rapports 
sont contredits par le Ouay-ky, qui dit que ce ne 
fut que sous l'empereur Ty-ky , fan 2197 , qu'on 
lixa (a durée du mois lunaire, et qu'on lui donna 
trente jours ; ce qui est probable , puisque les 
astronomes Chinois ne sont pas cfaccord entre 
eux , et ne savent pas à quelle année ni à quel 
jour du cycle correspond J'éclipse arrivée sous 
Tchong-kang , 21 $9 ans avant J. C. 

Depuis le commencement de la troisième dy- 
nastie des Tcheou, en 1 122 avant J. C, jusqu'à 
l'année 722 , c'est-à-dire , dans l'espace de 4oo ans, 
on trouve seulement, sous le règne de Vou-vang, 
une observation de solstice faite entre les innées 
1 1 o4 et 1 098. Depuis cette époque jusqu'au règne 
de Yeou-vang, on ne cite qu'une éclipse arrivée 
sous ce prince en 776. 

Telles sont les observations faites à /a Chine 
depuis Yao jusqu'à Yeou-vang, c'est-à-dire, dans 
un espace de 1 600 ans : mais celles de solstice 
faites sous Yao , sont présentées avec tant d'obs- 
curité , que les astronomes ne peuvent se concilier 
dans leurs calculs ; et les autres observations sont 
si douteuses et en si petit nombre , qu'on ne peur 
s'en servir , ni en rien conclure sur l'habileté des 

observateurs. Quoi qu'ii en soit , si les Chinois 

1* » 

ont 



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* 

SUR LES chinois: £\j 
ont fait des observations dès le commencement de 
leur empire , ils n'en sont pas devenus meilleurs 
astronomes. Plus adonnés à l'astrologie qu% fas- 
tronomie, ils ont observé les astres et examiné 
les changemens qui arri voient dans le ciel, non 
pour en découvrir la cause , mais seulement afin 
d'en tirer des pronostics pour l'avenir. La per- 
sévérance de leurs observateurs , et les connois- 
sances qu'ils ont reçues des étrangers , leur ont 
été inutiles ; et l'on ne peut dire des Chinois ce 
que Ton a dit des autres peuples , que chez eux 
l'astrologie a beaucoup contribué aux progrès de 
Fastronomie. 

Depuis les Han , 206 ans avant J. C. , ils eurent 
des liaisons avec les Indiens , les Perses , les Arabes 
et les Romains. Vers l'année 1 64 de J. C. , ils par- 
couroient les pays qui s'étendent depuis la Chine 
jusqu'à la mer Caspienne, et ils profitèrent à cette 
époque d'un traité d'astronomie venu du Ta-tsin. 
En l'an 44o de J. C. , ils eurent recours à un prêtre 
Indien pour observer et calculer les solstices, 
n'ayant pas eux-mêmes de méthode exacte. 

En 719, le roi de Samarcande envoya à l'em- 
pereur de la Chine un traité d'astronomie. 

En 721, les Chinois voulurent calculer une 
éclipse , mais le calul se trouva faux. 

En 1290, le Mahométan Dgemaleddin com- 
posa pour eux un livre d'astronomie. 

TOME H. Dd 



4 I 8 OBSERVATIONS 

li y avoit trois cents ans que les Arabes avoiem 
la direction du calendrier , lorsque le père Adam 
Schaal en fut chargé ; mais ce missionnaire ayant 
été mis en prison en 1 664 » de nouvelles erreurs 
remplirent tellement le calendrier , que Je père 
Verbiest , auquel la cour ordonna de le corriger, en 
1 669 , se vit forcé d'en retrancher un mois entier. 
Depuis cette époque, les missionnaires ont la di- 
rection du calendrier ; mais actuellement même 
ces pères ne s'occupent que de la partie astrono- 
mique des trois almanachs qui se publient tous les 
ans ; les Chinois continuent de rédiger la partie 
•astrologique. 

Le calendrier ordinaire divise l'année par mois 
lunaires ; il contient une table du lever du soleil, 
calculée pour chaque jour , suivant les /atrfudes 
des principaux lieux ; il indique les nouvelles et 
pleines lunes , et le nom du cycle de 60 qui ré- 
pond à chaque jour. Le second calendrier fait con- 
noître le mouvement des planètes ; c'est ce qui 
sert aux Chinois à former des conjectures sur 
l'avenir. Le troisième calendrier , réservé pour 
l'empereur , indique les conjonctions des planètes 
avec fa lune , et la situation de cet astre par rap- 
port aux étoiles. 

La publication du calendrier est une arTai"? 
d'état. L'empereur en distribue des exemplaires 
grands, aux mandarins et aux peuples tributaires. 



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sur les chinois: 4 l $ 

II s'en vend aussi un très*grand nombre, parce que 
chaque individu cherche à se procurer un livre 
qui le guide dans les opérations futures de ia vie. 
Depuis le chef dé l'empire jusqu'au dernier des 
sujets , tous sont occupés de pensées chiméri- 
ques, tous croient aux malheurs prédits par les 
astres. Cette superstition, qui entretient chez les 
hommes l'opinion funeste qu'un événement an- 
noncé est inévitable, doit avoir de terribles con- 
séquences dans les temps de trouble ; et il est 
étonnant que les empereurs n'aient pas cherché à 
détruire dans l'esprit de la multitude cette fatale 
croyance, qu'une planète éclipsée ou moins lumi- 
neuse menace leur trône et leur tête ; mais, comme 
je l'ai déjà remarqué , l'empereur est aussi crédule 
que le peuple. 

D'après cette manière de penser , on peut croire 
que cette nation produira peu d'habiles astro- 
nomes , et ce que je vais rapporter le confirme. 
Des nuages ayant un jour empêché d'observer une 
éclipse , les missionnaires se plaignirent de ce 
contre -temps , tandis que les Chinois, enchantés 
de n'avoir rien vu , allèrent en rendre compte à 
l'Empereur , et le félicitèrent de ce que le ciel , 
touché de ses vertus , lui avoit épargné le chagrin 
de voir le soleil éclipsé (a J. 



(a) Lettres édifiantes . tome XXII , page /p2. . 

Dda 



^20 OBSERVATIONS 

L'astronomie, ajoute le père Parennîn , languira 
toujours à la Chine, puisque ceux qui sont chargés 
d'observer le ciei , désirent qu'il n'y paroisse rien 
d'extraordinaire. 

Les Chinois comptent sept planètes, qu'ils nom- 
ment Tsy-yao / les sept brïllans ], en y comprenant 
le soleil et la lune. Les planètes , suivant leurs 
idées superstitieuses , influent sur tous les événe- 
mens qur arrivent en ce inonde, et sur la vie et la 
mort des hommes ; leur couleur plus ou moim 
sombre , menace de quelque accident. 

Le soleil dent le premier rang parmi les astres ; 
il préside à l'année et aux saisons ; sa couleur pâle 
annonce des malheurs ou la mort d'un prince; 
des révoltes doivent suivre nécessairement une 
éclipse de soleil. La lune sert a indiquer Je temps ; 
lorsque sa clarté ordinaire est ternie , les hommes 
doivent s'attendre à des événemens fâcheux. Les 
Chinois représentent le soleil par fa figure d'un 
oiseau dans un cercle , et la lune par celle d'un 
iapin pilant quelque chose dans un mortier. Ces 
peintures ne sont pas faites pour les enfans , car 
elles existent sur les drapeaux de l'empereur , ainsi 
qu'on peut le voir dans le recueil des objets des- 
tinés à son usage. Les cinq autres planètes , ap- 
pelées en chinois Ou-sing [ les cinq astres J , sont . 

Tou [la terre] , qui répond à Saturne, et règne 
à la fin de l'été ; 



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SUR LES CHINOIS. ^2* 

Mo [le bois] , qui répond à Jupiter, et préside 
au printemps et même à Tannée ; 

Ho [le feu ] , qui répond à Mars, et préside à 
Tété , aux deuifs et aux travaux publics ; 

Kin [le métal] , qui répond à Vénus , préside a 
l'automne , et protège les ministres ; 

Chouy [l'eau] , qui répond à Mercure, et pré- 
side à l'hiver et à Feau. 

Les Chinois ont rangé toutes les étoiles sous 
différentes constellations , dont les noms particu- 
liers ont rapport au gouvernement de la Chine ; 
ils ont installé dans le ciel un empereur, un prince 
héritier, ses femmes , ses fils et ses enfans ; ils 
ont établi des tribunaux ; enfin , ils ont donné 
aux étoiles les titres des dignités, les noms des 
hommes , des animaux , des lacs , des fleuves , des 
rivières , des villes , et des instrumens de toute 
espèce que Ton trouve dans l'empire. 

Us ont placé dans le nord un palais du milieu , 
au centre duquel réside i'étoiîe polaire ; et à peu de 
distance un autre palais appelé Ou-ty-tso [trône 
des cinq empereurs ], composé des cinq étoiles de la 
queue du Lion , qui préside à toutes les parties 
du monde. Les sept étoiles de la grande Ourse 
sont nommées Pe - teou [boisseau du nord], ou 
mesure de la vie des hommes et des divers événe- 
mens qui arrivent sur la terre. 

Us ont mis dans le ciel un marché céleste , dont 

Dd3 



fal OBSERVATIONS 
{a principale étoile Ty-tso [ trône de Vemperrur J 
cépond à l'alpha d'Hercule : ce marché renferme 
plusieurs constellations dont les noms ont rapport 
aux objets qui se trouvent dans un marché. 

Ils ont divisé en outre le firmament en quatre 
parties , dont chacune contient sept constella- 
tions (a). 

Dans la partie orientale, 
Kio [la corne] ) 

K^g [la cour] , .'} rident a la Vierge. 

Ty [la fa ] répond à la Balance. 

Tang [la maison ] .......... J 

Sin [le caur] > répondent au Scorpion. 

Oucy [la queue], ) 

Ky [le crible] répond au Sagittaire. 

Dans la partie septentrionale , 

■ 

Nan-teou [le boisseau du Sud], répond au Sagittaire. 

Nieou [le betuf] répond au Capricorne. 

Niu [la fille] | . . „ m 

Hiu [le vide] j rép Au Verseau et aupetitChe^C 

Goey [le danger ] répond au Verseau et à Pégase. 

Che [ la chambre ] répond à Pégisc. 

Pie / la muraille] répond à Pégase et à Andromède. 

Dans la partie occidentale, 

Kouey / le fondement ] répAux Poissons et à Andromède. 

Leou [la récolte des fruits] répond au Bélier. 

Goey [ l * tstomac] . . . . répond à la Fleur de lys. 

s (a) On peut consulter mon Planisphère Chinois. Acad. <As 
stiences >tomt X , 1782. 



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SUR LES CHINOIS. 4 2 3 

Mao [le soutien des choses de la) 

„ a[urf j 4 j répond aux Pleyades. 

Py [espèce de filet] répond au Taureau. 

Tsu [les carnes de hibou ] } 

Tarn [Us]. j "P° ndent 4 CWo"- 

Dans la partie méridionale, 

Tsîng [ le puits 7 répond aux Gémeaux. 

Koucy [ le génie/ répond à !*Lcrevi$$«. 

Lîeou [ le saule ] \ 

^ "g /' ''J'j'J * \ répondent à l'Hydre femelle. 

A c hanor [ l'ouverture ] ( r 7 

Ye [l'aile]... ) 

Tchin [le timon .] répond au Corbeau. 

Ces vingt-huit constellations composent le zo- 
diaque , que les Chinois nomment Hoang-tao / voie 
jaune], L'équateur est appelé Tche-tao [voie de cou- 
leur de chair]; il est partagé en douze Kong fpa lais], 
c'est-à-dire, en douze portions de 30% chacune 
divisée en deux , et formant les vingt-quatre Tsie-ky 
qui ont rapport aux saisons et aux drfférens temps 
de Tannée. 

Ces vingt -quatre Tsie-ky sont: 

,. Ly-tchoun [commencement ) § nt 

du printemps] > or 

1. Yu-chouy [ eau de pluie], . 1 au Vcr<c *°» 

3. King-tche [mouvement des\ 

vers] | a « pafais , Ycou-kong , répondant 

4. Tchoun-fen [ équinoxe du l aux Poissons. 

printemps] J 

5 Tsmg-rning^rrrW7.| # Chin-fcong , répondant 

t. Ko-yu [pluie pour les se- ^ 

menas] .....) % 

Dd4 



uiginze 



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4*4 OBSERVATIONS 

7. Ly-hia [commencement Je \ 

j^d ( 4-* pal»»» Ouy-komg, répondant 

S. Siao-man [petite abon- l au Taureau. 
dance] ) 

o. Mang-tchang [semence de ) . . . _ _ 

. j 15. palais, Ou-kong, répondant 

•,0. Hil-,chyMrf«'</Y,</!; J 1UX GémeiUlt 

11. Siao-tchou [petite cha-\ 

leur] I 6\ c palais, Sc-kong, répondant à 

11. Ta-tchou [grande cha-[ l'Ecrcvissc. 

leur] ' 

13. Ly-tsieou [commencement ] 

de l'automne] ( 7.* palais, Chîn4cong,rcpon<lint 

14. Tchou-tchou [fin de la l au Lion. 

chaleur] ' 

ï<. Pe-Iou [rosée blanche] . . . ) 0 , , . *r , 

Tsieou-fcn^WW*.- j i£v^ ' "P 0 "*"* 



17. Han-Iou [rosée froide? . . . ) _ . . , 

, 9 . hf^jammmmmadi j lo .p^ Sf Tdkwi4 ^ # 
/wry . ......... . . . > dant au s Î(J|U 

ao. bi*o-$ucu [petite neige] . . ) 1 

ai. T*-%*tu [grande neige] . . ) . , 

a». Tong-tchy [Mufti- 1 u ?2iU5 > Tietel *' 
t au Sagittaire. 

aj. Siao-han [petit froid]. . . ) n.« palais, Hay-kong. repon- 
a4< T*-hm /grand froid] . . . J dant au Capricorne. 

Le premier Tsie-ky répond au 15/ degré du 
Verseau; le second, au i. ct degré des Poissons; 
le troisième , au i j. e degré, et ainsi de suite. 



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SUR LES CHINOIS. '4*5 

De la Manière de compter les Jours , les Heures 

et les Mois, 

Avant l'arrivée des Européens, les Chinois ne 
connoissoient pas les montres ; ils se servoient de 
cadrans solaires , d'horloges d'eau nommées Kou- 
leou , pour mesurer le temps ; et l'on annonçoit 
Fheure en frappant sur un grand tambour. Les Chi- 
nois comptent douze heures dans un jour, ainsi une 
heure chinoise répond a deux des nôtres. La pre- 
mière heure commence à onze heures du soir , et finit 
à une heure du matin. Chaque heure se partage en 
deux Poen-chy/ moitié d* heure ] ; chaque Poen-chy 
est divisé en quatre quarts, nommés Chy-ke. 

La première partie de l'heure s'appelle Chang , 
et la seconde Hia ; le milieu se nomme Tchong, et 
la fin Mo. Pour exprimer midi , on dit Chang-ou; 
midi passé, Chang-ou-tso; Yaprès-midi, Hia-ou; 
minuit, Poen-ye. On place ie mot Poen avant le 
mot Ye ; car s'il le suivoit , le sens ne seroit plus le 
même. Poen-nien veut dire f au milieu de Vannée ; 
et Nien-poen , une année et demie. 

Les jours du mois sont désignés par les carac- 
tères du cycle de soixante , qui paroît avoir été 
dans le principe la seule grande division du temps. 
Les Chinois disent, tel événement arriva Eul-yue 
fa la seconde lune] , Ky-se-y , au jour Ky-se / six'ùme 
du cycle ]• 



4i6 



OBSERVATIONS 



Noms des heures. 



1. re heure, Tse-chy. 

2. e . Jd. . .Tcheou-chy. 

3. e . Jd. . .Yn-chy. 

4. c . Jd. . .Mao-chy. 

5. '. Jd. . .Chin-chy. 

6. e . Jd» . .Se-chy. 



7 # c heure , Ou-chy. 

8. c . Jd. . .Ouy-chy. 

9/. Jd. . .Chin-chy. 
io. e . Jd. . . Yeou-chy. 
1 i. c . Jd. . .Se-chy. 
12.*.. id. . . Hay-chy. 



Les douze heures portent aussi les noms de 
différens animaux. 



Chu [rat], 
Nieou [bœuf]. 
Hou [tigre] . 
Tou [lièvre]. 
Long [dragor], 
Che [serptnt]. 



Ma [cheval], 
Yang [brebis], 
Heou [singe]* 
Ky [poule] . 
Keou [chien], 
| Tchu [porc], 

La nuit se divise en cinq veilles , qui sont plus 
ou moins longues , suivant la durée de la nuit : la 
première veille dure de huit heures à dix heures, 
la seconde, de dix à douze heures ; fa troisième, 
de douze à deux heures ; la quatrième , de deux à 
quatre heures ; et la dernière , de quatre à cinq 
ou à six heures. 

La première veille s'annonce par un coup de 
tambour ; la seconde , par deux coups ; la troi- 
sième, par trois coups, et ainsi de suite. 

Les Chinois comptent les jours en suivant^ te 
cours de la lune , un , deux, &c. ; mais quelque- 
fois ils se servent du mot Nien [vingt], après le 



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SUR LES CHINOIS. 4 2 7 
vingtième jour du mois, et disent Nien-y [vingt-un ], 
Nien-ou [vingt-cinq] . 

L'année est de douze funes ; on en intercale une 
tous les trois ans pendant Fespace de neuf années , 
et une autre deux ans après ; ensuite on en intercale 
une tous les trois ans , pendant l'espace seulement 
de six ans, et une autre deux ans après (a); de 
manière qu'on intercale d'abord quatre lunes dans 
l'intervalle de onze années , et puis trois lunes 
dans fintervalle de huit ans , c'est-à-dire, sept 
pendant le cours de dix-neuf ans. Dans le.s années 
communes, on compte les lunes depuis la première 
jusqu'à la douzième ; mais dans les années inter- 
calaires , on compte deux fois de suite la même 
lune; cette lune reçoit le nom de Joun. Depuis la 
seconde lune jusqu'à la dixième inclusivement, 
on les répète indifféremment ; mais on ne répète 
jamais la première , la onzième et la douzième. 
L'année lunaire est de trois cent cinquante-quatre 
jours ; elle commence à la première nouvelle lune 
qui paroît après le premier degré du verseau. Il 
y a des mois de trente jours , et d'autres de vingt- 
neuf ; les premiers s'appellent Yue - ta / grande 
lune]; et les seconds, Yue-siao [petite lune], 
La première lune qui commence à la fin de 



(a) Table des Cycles , ouvrage Chinois , fait par ordre Je 
f empereur. 



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'428 OBSERVATIONS 

janvier ou en février , se nomme Tching-yue ; h 

6econde , Eul-yue. 

La conjonction est appelée , Yue-so ; 

Le i. cr quartier id. Yue-ouang; 

Le déclin id. Yue-hia-ouang; 

Le dernier quartier id. Yue-hia-hien. 

Les Chinois partagent quelquefois fe mois en 
trois. Depuis le premier de ïa lune jusqu'au dixième 
jour, ils disent Tse-chy-kien ; depuis le dixième 
jusqu'au vingtième , Chang-siun ; et depuis le 
vingtième jusqu'au trentième , Hia-siun. 

Une écJypse est appelée, Yue-che; 
Le d. cr jour de Tan. id, Tse-y ; 
La d. re nuit de fan. id. Nien-ye. 

L'année , en chinois , se dit Nien ; une période 
de trente ans , Y-chy ; un siècle ou une généra- 
tion, Chy-kiay ou Jin-chy ; année nouvel/e , Sin- 
Nien ; année courante , Kin-nien. Le mot Nien 
[année], est très-ancien, puisqu'on l'emp/oyoît plus 
de 2500 ans avant J. C. , dans la même signifi- 
cation. Depuis Ty-tchy, 2366 avant J. C, on 
appela les années Tsay. Yu , premier empereur 
de la dynastie des Hia , leur donna le nom de 
Souy ; et Tching-tang , eu 1766, ceiui de See ; 
mais , en 1 1 34 avant J. C. , Ouen-vang rendit i 
Tannée le nom de Nien. 

Les Chinois donnent à leur empereur , pendant 



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SUR LES CHINOIS. 429 
sa vîe , un nom propre différent de celui qu'ils lui 
donnent après sa mort ; le premier sert à compter 
les années de son règne , et n'est plus d'usage après 
lui ; le second sert à le désigner dans la salle des 
ancêtres et dans l'histoire. Par exemple , Kang-hy 
n'est pas le vrai nom de l'empereur Tartare, qui 
commença à régner en 1 662 après J. C. , son nom 
est Ching-tsou-jen. 

Cet usage de donner un nom à la première 
année du règne , et de compter à partir de cette 
année, a commencé sous Hiao-ouen-ty , empe- 
reur des Han, 179 ans avant J. C. , qui fit appeler 
la dix-septième année de son règne , Heou. Cette 
année répond à Tan 163 avant J. C. : on comp- 
toit auparavant par l'ordre numérique des années 
du règne de l'empereur. 

Manière de compter les Années et les Jours. 

Cette manière de compter consiste à combiner 
deux cycles , celui des heures et celui des années ; 
de sorte que le dernier fait six révolutions , et le 
premier cinq, avant que les deux premiers termes 
des cycles , des heures et des années , se retrou- 
vent ensemble. Le cycle de dix, ou des années , 
s'appelle Che-kan [les dix troncs]; et le cycle des 
heures , Che-eul-tchy [les douje branches]} ce cycle 
sert pour les années et les jours. 




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SUR LES CHINOIS. 



431 



GOUVERNEMENT. 

Les premiers Européens qui pénétrèrent à Ja 
Chine , et qui croyoient qu'excepté l'Europe , toute 
la terre étoit barbare , furent bien étonnés de 
trouver aux extrémités du Monde une nation po- 
licée , ayant des lois , des mœurs, des usages ré- 
glés , et un gouvernement établi depuis un grand 
nombre de siècles. lis revinrent dans leur patrie ra- 
conter ces merveilles ; mais leurs récits parurent 
aussi extrordinaires a leurs compatriotes, que ces 
peuples lointains J'avoient paru eux - mêmes aux 
yeux de ces voyageurs. On révoqua en doute leurs 
rapports, et ce ne fut que long-temps après qu'on 
reconnut qu'ils avoient dit ia vérité ; mais autant 
on s'étoit montré difficile à croire les relations de 
ces premiers voyageurs, autant on devint crédule 
et enthousiaste a mesure qu'on fréquenta davan- 
tage les Chinois; on les représenta comme formant 
un empire depuis plusieurs milliers d'années ; leur 
morale , leurs lois , leur gouvernement furent 
dépeints comme parfaits ; enfin , d'un peuple or- 
dinaire on fit un peuple de sages, gouverné par 
un empereur qui étoit plutôt le père que le maître 
de ses sujets. Je ne prononcerai pas sur un éloge 
aussi pompeux ; mais je rapporterai , en simple 
voyageur , ce que j'ai vu. 

L'empereur a le pouvoir d'abroger les lois établies, 



'43 * OBSERVATIONS 
et d'en faire de nouvelles. Maître absolu , si dan$ 
certaines circonstances , la hardiesse de quelques 
censeurs s'oppose à sa volonté suprême, l'exil ou 
la mort Ta bientôt délivré de cet obstacle. Dis- 
pensateur de tous les honneurs , il nomme et 
casse les mandarins à son gré. Les seuls princes 
titrés ne peuvent être dépossédés sans avoir subi 
un jugement; mais comme l'empereur nomme les 
juges , il a toujours le moyen de disposer de la 
vie ou de la liberté de ceux qui ont encouru 
sa disgrâce ; c'est ce qui est arrivé sous Yong- 
tching (a). 

Le pouvoir du chef de l'empire, déjà immense 
de sa nature , s accroît encore par le respect filial 
que le gouvernement Chinois entretient avec soin 
dans toutes les classes des sujets. Le respect pour 
l'empereur va jusqu'à l'adoration ; fe peuple le 
regarde comme le fils du Ciel ; ses ordres sont 
sacrés , et lui désobéir est un crime irrémissible. 
Mais, comme les grands, dont l'autorité dénVedu 
prince, ont droit à une partie de ce même Tes- 
pect de la part du peuple , l'empereur , pour les 
empêcher d'en abuser , les change tous les trois 
ans , les oblige de se présenter devant lui chaque 
fois qu'ils quittent ou qu'ils vont occuper un em- 
ploi ; et , pour avoir un gage de leur bonne conduite, 

■ 

(t) Année 1714, Lettre» édifiante» ,' toma XVII a XVlll. 

il 



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SUR LES CHINOIS. ^33 
il fait élever leurs enfàns dans le collège impé- 
rial de Peking. Ce moyen facile de s'opposer 
à tout agrandissement des mandarins , et de les 
tenir dans la dépendance , est encore fortifié par 
un antique usage qui les force de faire eux-mêmes 
la confession de leurs propres fautes ; et comme 
il est naturel à Fhomme de déguiser, ou du moins 
de pallier le mal qu'il a pu commettre , l'empereur , 
pour connoître la vérité , expédie secrètement dans 
les provinces des inspecteurs qu'il charge d'exa- 
miner la manière dont les peuples sont gouvernés. 
Sur l'avis de ces inspecteurs , il punit ou récom- 
pense ; et afin que les exemples servent de frein 
ou d'encouragement , il fait insérer dans la gazette 
de la cour, les noms de tous les mandarins cassés 
ou élevés, blâmés ou approuvés. 

Ce système de n'accorder des places qu'à ceux 
qui se comportent bien , cette surveillance conti- 
nuelle exercée sur les dépositaires de l'autorité , 
produiraient un excellent effet si l'empereur pou- 
voit tout voir par lui-même ; mais cela est impos- 
sible , car vouloir gouverner un peuple comme 
on gouverneroit sa propre famille, ainsi que le 
recommande Confucius , est une de ces belles 
maximes qui font honneur au philosophe , et qui 
ne peuvent être strictement mises en pratique. Ces 
commissaires impériaux si redoutables , puisqu'ils 
représentent l'empereur , et en ont toute l'autorité ; 
TOME il. E e 



434 OBSERVATIONS 
ces examinateurs de la conduite des grands offi- 
ciers , qui peuvent les accuser et les destituer , 
n'exécutent pas toujours fidèlement fes ordres 
qu'ils ont reçus. Aussitôt qu'ils arrivent dans une 
province , tous les mandarins s'empressent daller 
au devant de leurs désirs , et de leur offrir des 
présens \ et comment les refuseroient-ib , puisque 
l'empereur lui - même en reçoit de très - consi- 
dérables l 

♦ 

L'amour des présens a toujours existé à la Chine : 
il est ordinaire de faire des dons de quatre-vingt et 
cent mille francs. Une charge de gouverneur de 
ville coûte plusieurs milliers d'écus , et quelque- 
fois de vingt à trente mille. Un vice-roi, avant d'être 
en possession de sa place, paie de soixante à deux 
cent mille francs ; il n'y a pas de visiteur ou de 
vice-roi , qui ne se retire avec deux ou trois mil- 
lions. J'ai vu moi-même un Hopou de Quanton, 
quitter sa place après un an de résidence, empor- 
tant avec lui un million de piastres [j,4°o,ooo liv.]. 
Tous les mandarins chargés d'une commission de 
la cour, sont nommés par le ministère : lorsque les 
commissions sont achevées, les personnes qui /es 
ont remplies font des présens aux ministres , aux 
princes du sang, et aux présidens et assesseurs des 
tribunaux ; mais ces mandarins ne donnent pas 
tout, ils en gardent une bonne partie pour eux, 
bien persuadés qu'on ne les inquiétera pas pour 



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SUR LES CHINOIS. ^35 
leur administration. En effet , ceux qui auroient 
quelques plaintes à faire , n'ont pas la faculté de 
s'adresser à l'empereur , mais seulement aux mi- 
nistres ou aux officiers principaux de la chambre; 
or, tous ces personnages étant liés d'intérêt, au- 
cune requête ne parvient , et les piaignans ne 
peuvent réussir a obtenir la moindre justice (a). 

Yong-tching voulant arrêter les funestes effet» 
de cette vénalité, fit augmenter, en 1730 , les ap- 
pointerons des gouverneurs des villes , et leur 
défendit de recevoir aucun don. Kien-Iong renou- 
vela les mêmes défenses; mais les mandarins trou- 
vent facilement les moyens de les éluder; car nulle 
part on n'est aussi industrieux que dans ce pays , 
à imaginer un bi?Às pour arriver sûrement à ce 
que l'on désire ; et celui qui demande , comme celui 
auquel on s'adresse, trouvent toujours les moyens, 
l'un d'offrir un présent , et l'autre de le recevoir. 
Par exemple, à Quanton, les mandarins chargés 
des commissions des grands de Peking, font de- 
mander aux marchands de cette ville des objets 
d'Europe ; ceux-ci , soit par crainte , soit pour faire 
leur cour, les offrent d'abord à moitié prix; mais 
bientôt ils se réduisent au quart , lorsqu'on leur 
objecte qu'ifs veulent trop gagner. Ces effets ainsi 
achetés a Quanton pour le quart de leur valeur, 



(a) Voyage au Nord t Lange , tome VIII , page 2pf. 

E e 2 



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436 OBSERVATIONS 
sont envoyés dans la capitale , et vendus après 
avoir subi une nouvelle diminution. C'est de cette 
manière que les grands se procurent des mar- 
chandises a vil prix. Nous avons vu entre leurs 
mains des montres qui valent ordinairement quatre 
cents piastres à Quanton, et qu'ils n'avoient payées 
que cinquante, ou le huitième du prix du premier 
achat. 

Si les mandarins des provinces n'empïoyoîent que 
ces moyens pour contenter les fantaisies des minis- 
tres , et si ces mêmes fantaisies n'alloient pas plus 
loin, le mal ne seroit pas très-grand ; mais étant 
forcés, pour conserver leurs places, de faire des 
présens d'une valeur considérable , et n'ayant pas 
d'ailleurs des traitemens suffisans pour leurs pro- 
pres dépenses , ils se trouvent dans la nécessité de 
rançonner tous ceux qui dépendent d'eux, de com- 
mettre mille vexations , de ne s'occuper que de leur 
fortune , et de fermer les yeux sur la conduite des 
autres mandarins, ou de leurs subalternes. Ainsi , 
les ordres du prince deviennent nuis, e\ ceue sur- 
veillance réciproque des mandarins est souvent chi- 
mérique. Dans certaines circonstances , il est vrai, 
et sur-tout dans les troubles , on écrit à Peking : 
l'Empereur fait mettre les vice-rois coupables aux 
fers , il les casse et confisque leurs biens ; mais en 
intimidant les mandarins, ces punitions ne les cor- 
rigent pas , elles ne font que suspendre pour un 



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SUR LES CHINOIS. ^37 
moment leurs brigandages, et ne remédient pas 
efficacement au mal, puisque ces mêmes manda- 
rins disgraciés rentrent bientôt en faveur , et sont 
envoyés pour gouverner d'autres provinces , où 
ils réparent leur fortune. L'empereur se sert des 
grands , comme d'une éponge , pour pomper 
les richesses de ses sujets ; lorsque l'éponge est 
pleine , il la presse et la reporte aHleurs , afin 
qu'elle se remplisse de nouveau. Je le répète , 
les Chinois aiment prodigieusement l'argent ; ils 
saisissent avec avidité tous les moyens de s'en 
procurer : ce n'est jamais que l'occasion qui leur 
manque ; on en jugera par les faits que je vais 
rapporter. 

Un Fou-yuen de la province de Quang-tong 
Favoit gouvernée avec intégrité ; il en fut nommé 
vice-roi : une fois en possession , il imita la con- 
duite de ses prédécesseurs. Auri sacra famés. 

Le mandarin dont le lord Macartney s'est plaint 
dans son ambassade, avoit été vice -roi du Quang- 
tong et du Quang-sy. L'empereur, en le nom- 
mant, lui avoiè dit : « je vous place dans une ville 
3> où il y a beaucoup de curiosités d'Europe , et 
yy d'où on ne m'envoie rien. » On peut présumer 
que, comprenant le sens de ces paroles, le vice- 
roi rendu dans sa province , n'oublia ni l'empe- 
reur ni lui-même. Les Chinois qui avoient à lui 
demander des grâces , n'entroient chez lui qu'avec 

E e 3 



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OBSERVATIONS 
un présent de quinze à. vingt mille piastres ; et nn 
particulier ne put obtenir de le voir, parce crue la 
somme qu'il pouvoit offrir , ne sclevoit qu'à dix 
mille piastres [ 5 4»ooo liv. ] ; mais les secrétaires 
en firent leur profit et lui promirent de parier en 
sa faveur à leur maître. Ce mandarin , dont la con- 
duite étoit connue des Anglois, dut nécessaire- 
ment les voir de mauvais œil, aussi fit-il tous ses 
efforts pour les éconduire. 

Certains auteurs ont regardé fe gouvernement 
Chinois comme parfait. « Chez ce peuple de sages , 
>j disent - ils, tout ce qui lie les hommes est reii- 
3> gion ; et la religion elle-même n'est que ia pra- 
:» tique des vertus sociales. C'est un peuple mûr 
» et raisonnable , qui n'a besoin que du frein des 
» lois civiles pour être juste (a). » 

J'ai vécu long -temps à la Chine; j'ai traversé 
ce vaste empire dans toute sa longueur ; j ai vu 
par tout le fort opprimer le foible , et fout homme 
ayant en partage une portion d'autorité, s'en servir 
pour vexer , molester et écraser le peuple. 

Les mandarins des villes cherchoient à s'emparer 
d'une partie du salaire dû à nos coulis et à nos por- 
teurs; ils les frappoient même lorsqu'ils vouloient 
se plaindre. 

Un de nos petits mandarins ne rougit pas de 

(a) Raynaf. 



SUR LES CHINOIS. 439 
prendre une somme de vingt mille francs qui de- 
voit être distribuée à nos domestiques Chinois» 

Les Mandarins de Peking chargés de nous 
fournir des vivres, en vendoient la moitié. Le Ho- 
tchong-tang (a) lui -même se réserva les deux 
belles pendules apportées par les Holfandois , allé- 
guant pour prétexte qu'il ne vouloit pas compro- 
mettre le mandarin qui avoit été chargé du soin de 
les escorter ; comme si cet homme pouvoit être 
responsable de ce que les porte -faix avoient fra- 
cassé ces machines en tombant dans les mauvais 
chemins. 

Mais ne nous arrêtons pas a des faits d'une 
aussi foible importance ; examinons le gouverne- 
ment lui-même , et jugeons-fe par ses résultats. 

Le Tsong-tou de Quanton fit faire, en 1794» 
des galères , pour poursuivre les pirates qui ia- 
fèstoient les côtes ; il écrivit à Peking que tout étoît 
prêt. L'empereur répondît : « Votre prédécesseur 
y> m'a dit qu'il n'y avoit plus de pirates , les frais 
yy de l'armement seront pour votre compte. » 
Qu'arriva - 1 - il ï les galères restèrent la ; le Tsong- 
tou paya ce qu'il voulut , et les pirates existent 
encore. Le fait est que le Vice- roi précédent 
avoit fait réellement armer des galères ; mais les 
mandarins , au lieu d'aller attaquer les voleurs , 



(a) Premier ministre de Kicn-Iong. 

Ee4 



44<> OBSERVATIONS 
préférèrent de faire le commerce d'opium , et écri- 
virent a leur retour que tout é toit fini. J'ai vu moi- 
même une quarantaine de têtes, soi-disant de pi- 
rates , envoyées d]Haynan ; ce devoit être la sans 
doute une preuve bien évidente de l'expédition : 
point du tout ; la plupart de ces têtes appartenaient 
à des cadavres qu'on avoit déterrés. Passons à un 
autre fait. 

I^e Tsong-tou de Quanton est chargé daller au 
Tonquin pour en rétablir le prince détrôné ; il est 
surpris par les troupes du rebelle ; les Chinois 
sont taillés en pièces , et le vice-roi se sauve avec 
peine. Écrire à l'empereur qu'il a été battu , c'étoit 
exposer sa tête. Que fait-il î il mande à Peking 
qu'il a transigé avec le rebelle , qu'il Fa proclamé 
roi y et que celui-ci se rend lui-même à la cour 
pour obtenir l'agrément de l'empereur. Ce simu- 
lacre de roi fut reçu par toute la Chine avec les 
honneurs dus à un souverain , tandis qu'il n efoit 
qu'un très-petit officier du vainqueur, et que, re- 
tourné dans son pays, il rentra dans ses fonctions. 
Des personnes dignes de foi m'ont assuré Tavoir 
vu depuis. 

Mais , me dira-t-on , peu importe que ce roi du 
Tonquin soit al!é à Peking ou soit resté chez lui : 
que fait à la Chine la perte de quelques soldats ! 
c'est dans le régime intérieur que la bonté du gou- 
vernement se fait admirer : c'est dans le temps des 



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SUR LES CHINOIS. 44/ 
disettes qu'il faut voir la vive sollicitude de fem- 
pereur pour la conservation de son peuple. 

Les mauvaises récoltes arrivent malheureuse- 
ment assez souvent à la Chine , soit qu'elles pro- 
viennent du vice de la culture , ou plutôt de Ja 
nature du grain qui y est cultivé le plus ordinai- 
rement. Dans ces temps de calamité , où l'homme 
ne connoît que le besoin , Je Chinois se livre avec 
fureur à tous les excès qu'il fui inspire. Les vols , 
les brigandages , les meurtres , deviennent com- 
muns alors , et l'on voit même les hommes se 
manger les uns les autres. II y a eu des exemples 
de cette dernière barbarie lorsque j'étois à la 
Chine. 

Dans ces circonstances désastreuses, les man- 
darins envoient des mémoires à Peking. Les tri- 
bunaux les examinent avant de les présenter à 
l'empereur. Lorsque ces mémoires sont parvenus 
sous ses yeux, il ordonne aux grands de délibérer 
sur les moyens à employer pour soulager la misère 
des peuples. Les tribunaux s'assemblent et sup- 
plient l'empereur d'envoyer des hommes sages 
et désintéressés. L'empereur donne aussitôt un 
Chang-yu pour nommer tels ou tels mandarins. 
Cet édit , qui respire une bonté paternelle , s'im- 
prime dans toutes les gazettes, pour faire voir aux 
Chinois la vigilance du chef de l'État ; cependant 
les personnes désignées ne partent pas. Si Ton 



I 



'442 OBSERVATIONS 
veut qu'elles fessent diligence , on leur fournit des 
chevaux de poste, et elles voyagent au compte du 
gouvernement. Si on ne leur en donne pas, il faut 
qu'elles marchent à leurs frais ; alors elles deman- 
dent du temps pour se préparer : enfin , après 
avoir pris les ordres de sa majesté , elles sortent 
de Peking. Par-tout où le mal n'existe pas , elles 
reçoivent des applaudissemens ; mais ceux qui 
souffrent de la disette, ont le temps de mourir 
avant que le remède parvienne, et souvent il n'ar- 
rive que lorsque tout le monde a péri. Les com- 
missaires de la cour, une fois rendus sur les lieux, 
visitent les greniers ; s'ils se trouvent vides , ifs 
cassent les mandarins et punissent les subalternes; 
mais tout cela ne donne pas de riz ; et pendant 
deux ou trois mois qu'on a difTéré d'en faire venir, 
un grand nombre cThabitans sont morts de raim 
et de misère. 

L'usage à la Chine e$t de déposer dans les gre- 
niers publics une partie des grains provenant du 
tribut annuel. Cette précaution est louable ; mais 
ces greniers sont ou mal administrés , ou insuffi- 
sans. Le P. d'EmrecolIes a bien raison de dire que 
les lois Chinoises sont bonnes, mais qu'il seroît 
à souhaiter qu'elles fussent mieux observées (a J. 
Un trait rapporté par M. Barrow fait connoître la 

(a) Lettres édifiantes, tome XV, page t22. 



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SUR les chinois; 443 

manière dont les mandarins se conduisent et exé- 
cutent les générosités de l'empereur , et vient à 
l'appui de la réflexion du missionnaire. 

Une inondation ayant submergé, en 1791 , un 
village dans le Chan-tong, les habitans n'eurent 
que le temps de se sauver , et se trouvèrent ré- 
duits à la plus profonde misère. L'empereur s'étant 
rappelé qu'il avoit logé chez ces paysans , ordonna 
de les secourir d'une somme de cent mille taëls 
[750,000 liv.]. Cette somme sortit du trésor; mais 
le premier trésorier prit pour lui vingt mille taëls , 
le second dix mille, le troisième cinq mille, et 
ainsi de suite ; de sorte qu'il ne revint à ces infor- 
tunés que la somme de vingt mille taëls [ 1 5 0,000 i.]. 

Ceci fait voir de quelle manière l'empereur 
vient au secours des peuples , et comment ses 
intentions généreuses sont remplies ; mais s'il se 
montre compatissant dans certains cas, il ne faut 
pas conclure d'après cela , et d'après le style tendre 
et paternel de ses édits , qu'il est le père de ses 
sujets , car ce seroit tomber dans une grande er- 
reur. Cette sollicitude apparente, les expressions 
ménagées qu'il emploie , sont uniquement pour 
la forme , et ce n'est qu'une marche adroite pour 
entretenir les Chinois dans la soumission. Quel- 
ques troubles s elèvent-ils , et les disettes en oc- 
casionnent toujours, alors la sévérité est déployée, 
on tue , on massacre , et le gouvernement calcule 



444 OBSERVATIONS 
froidement la nécessité de faire périr un grand 
nombre d'individus pour faire renaître fe estime : 
en un mot, les Chinois sont conduits sévèrement 9 
et s'ils ne se plaignent pas toujours , c'est qu'ils 
n'y gagneroient rien. 

Les marchands sont méprisés ; les mandarins de 
Quanton traitent avec dureté les hannistes (a), et 
ceux-ci paient pour ne pas être forcés de ramper. 
Si des gens riches sont aussi mal regardés , il est 
facile de conclure le traitement que peut attendre 
un homme du peuple qui est pauvre et sans appui. 

Les Tartares , en s'emparant de la Chine , n'ont 
rien changé à la forme du gouvernement ; ils ont 
seulement partagé l'autorité en doublant les places, 
dont ils se sont réservé la moitié : aussi remplis- 
sent-ils tous les grands emplois militaires et une 
partie des offices civils. Ils sont généraJemenr Aaïs 
des anciens habitans , et les empereurs actuels , 
quoique Tartares , déférant à ce sentiment na- 
tional , traitent les mandarins Chinois avec bien 
plus de ménagement et d'indulgence que les man- 
darins Tartares. Mais, si les princes qui occupent 
présentement le trône , ont fait quelques innova- 
tions dans la forme du gouvernement, ils ont , en 
habiles politiques, maintenu les usages établis, 
et continué sur - tout à surveiller les examens , 



( a) Marchands Chinois, qui traitent avec les Européens. 



\ 



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SUR LES CHINOIS. 44S 
persuadés que, par ce moyen, ils consolideroient 
leur puissance. En effet , comme il faut générale- 
ment, pour parvenir aux emplois , obtenir des 
grades , l'espérance de devenir mandarin tient un 
grand nombre de Chinois dans la soumission et la 
dépendance. De plus , le choix d'un sujet sortant 
de la dernière classe , donne au peuple une haute 
opinion de son gouvernement, et lui fait croire 
qu'il sera plus ménagé par un tei magistrat que 
par tout autre^II se trompe cependant : plus la 
condition d'un Chinois parvenu à la dignité de 
mandarin étoit obscure auparavant , et plus il croit 
la faire oublier , en traitant avec mépris ceux qui 
étoient ses égaux. 11 s'imagine que la figure d'un 
oiseau ou d'un tigre, brodée sur le devant ou sur 
ie dos de son habit , lui donne tous les genres de 
mérite ; il sollicite des places , devient gouverneur 
d'une ville , d'une province ; il parvient au poste 
éminent de Tsong-tou : alors , abusant de l'autorité 
que le prince lui a confiée, et s'abandonnant aux 
sentimens peu délicats qu'il puisa dans sa première 
éducation presque toujours vicieuse, il pille, vole 
et vexe les peuples, jusqu'à ce que l'empereur, 
instruit de ses excès, le casse, l'exile, et le fasse 
rentrer dans la foule d'où le hasard l'avoit fait sortir. 
Le premier ordre des mandarins est celui des 

r 

Colao , ou ministres d'Etat , des premiers prési- 
dens des cours et des principaux officiers militaires. 



4i6 OBSERVATIONS 

Le nombre des Colao n'est pas fixe % mais il ne 

surpasse pas cinq ou six. 

Le conseil de l'empereur, appelé Nouy-yuen 
[cour du dedans] , est composé des Colao, des pré- 
sidens des tribunaux et des secrétaires. Il décide 
des affaires du dedans et du dehors. 

Outre ce conseil, il y en a un autre formé des 
Colao, des présidens des cours et de leurs asses- 
seurs. Il y a dans Pékin g six cours souveraines ou 
tribunaux. * 

1. ° LeLy-pou, ou tribunal des mandarins, est 
chargé de tout ce qui les concerne ; il veille sur 
leur conduite et en rend compte. 

2. * Le Ho- pou a le soin des pensions; il 
veille sur les revenus, les impôts, i agriculture, 
les mon noies , le sel , le transport des grains , 
fa paye des employés et les secours accordés aux: 
peuples. 

3. * Le Ly-pou règle l'étiquette envers Tempe- 
reur, impératrice , les princes et les mandarins ; 
il veille aux cérémonies qui ont lieu dans les ma- 
riages et les enterremens ; il a l'inspection sur les 
rites religieux, sur la religion, sur les ambassades, 
sur les examens et les écoles. 

4. ° Le Ping-pou a soin de tout ce qui regarde 
la guerre , soit pour les régiemens et les ordon- 
nances, soit pour les examens militaires : les postes 
sont de son ressort. 



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SUR LES CHINOIS. 44? 

5/ Le Hing-pou a Finspection sur les crimes, 
sur les délits , et sur le défrichement des terres. 

6.° Le Kong-pou dirige les ouvrages publics , 
les canaux, les routes, les palais , les ponts ; if 
veille sur les manufactures , les mines de charbon : 
c'est lui qui paie Jes dépenses ou les provisions 
des autres tribunaux , et les armes et munitions 
demandées par le tribunal du Ping-pou. 

Après ces six tribunaux il y a celui des princes , 
nommé Tsong-gin-fou. Ce tribunal règle le trai- 
tement des princes du sang; il veille sur leur 
conduite , et toutes les affaires criminelles qui les 
concernent sont de son ressort : il a la surveillance 
des esclaves, des eunuques et des officiers de l'in- 
térieur du palais. 

Tous Jes princes descendans du fondateur en 
droite ligne, portent la ceinture jaune : ceux qui 
descendent de ses oncles et de ses frères, portent 
la ceinture rouge. 

Les titres de principauté sont héréditaires et 
passent aux enfans ; il faut leur faire leur procès 
pour les en priver. 

Tous les princes qui n'ont pas de principauté et 
qui ne sont pas pourvus d'emplois avec des reve- 
nus , reçoivent fa haute-paye des soldats Tartares, 
et cent taôls [750 liv.] lorsqu'ils se marient. Ce 
traitement est foible ; aussi y a-t-il des princes 
fort misérables. Lorsqu'ils meurent, f empereur fait 



4^8 OBSERVATIONS 
donner à leur famille la même somme pour sub- 
venir aux frais d'enterrement. 

Chacun des six grands tribunaux a deux prési- 
dens et vingt-quatre conseillers, moitié Tartares et 
moitié Chinois. Aucun tribunal ne peut juger seul 
en dernier ressort, et a besoin du concours des 
autres : c'est ce qui empêche chacun d'eux de de- 
venir trop puissant. 

Outre ces six grands tribunaux, il y a le tribunal 
appelé Tou- tche-yuen , tribunal des Yu-tche 
f censeurs publics ]. Ces censeurs ont, avec les pre- 
miers magistrats des tribunaux, le droit de faire 
des remontrances à l'empereur. Ce tribunal fournit 
des inspecteurs généraux appelés Ko-tao ; chacun 
des six grands tribunaux en a un auprès de lui, 
qui examine et rend secrètement compte à Tern- 
pereur de ce qui s'y passe. Ce tribunal est aussi 
chargé d'envoyer, tous les trois ans, des visiteurs 
dans chaque province. Ces officiers , lorsqu'ils sont 
arrivés dans les lieux qui leur sont assignés , sont 
au-dessus de tous les mandarins ; ils "inspectent 
leur conduite ; mais l'usage est de ne dénoncer 
que ceux dont les injustices sont trop criantes et 
trop visibles. 

Le tribunal des Yu-tche envoie en outre des 
visiteurs secrets. Il fait partir tous les trois ans , 
pour toutes les provinces, les Hio-yuen ou man- 
darins chargés des examens , et nomme aussi 



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SUR LES CHINOIS. 449 
le Siuen - ho ou inspecteur <Ju canal impérîàl : 
cette place est une des plus lucratives. Tous les 
mandarins qui composent ce tribunal des censeurs, 
ne sont que du septième ordre, niais ils jouissent 
d'une grande autorité. 

Après le tribunal des Yu-tche, il y a celui nommé 
Jong-tching-fou , qui veille sur les soldats et les 
officiers de fa cour ; il a sous lui cinq tribunaux 
d'armes , appelés Ou-fou. Au-dessous de ces tri- 
bunaux if y en a encore un grand nombre d'autres 
particuliers , qui relèvent des six premières cours , 
ou du tribunal des Yu-tche. 

C'est par ces tribunaux que l'empereur entend 
et voit, pour ainsi dire , tout ce qui se passe; mais 
c'est par fes vice-rois qu'il gouverne et qu'if règne» 
Maître suprême , mais vigifant , méfiant et sévère , 
il inspecte, élève et abaisse fes grands tour-à-tour, 
et c'est sur l'instabilité des places , et sur fe désir 
qu'on a d'en obtenir qu'if fonde sa sûreté et celle de 
l'Etat. La politique des empereurs de fa Chine est 
de faire dépendre tout d'eux-mêmes , de changer 
à leur gré les gens* en place , d'entretenir une mé- 
fiance et une surveillance continuelles parmi les 
mandarins , de s'opposer à ce qu'ils ne deviennent 
trop riches ou trop puissans , et par conséquent de 
diviser sans cesse les richesses et le pouvoir , afin 
d'empêcher qu'il ne se forme dans l'État aucun corps 
capable de contrebalancer l'autorité du souverain, 

TOME II. Ff 



450 OBSERVATIONS 
et de fomenter des ftcjtons ou des troubles. Sons 
un empereur despote , il en doit résulter , if est vrai , 
des abus de pouvoir, mais ces abus retombent plu- 
tôt sur les grands que sur le peuple. L'expérience 
prouve que les mouvemens populaires arrivent plus 
souvent sous les princes débonnaires et faciles, que 
sous ceux qui sont sévères , parce que les grands, 
sûrs de l'impunité avec les premiers , se portent 2 
des excès qui révoltent les peuples. 

Telle est la manière de gouverner à la Chine; 
elle diffère de celle qu'on emploie en Europe 
mais tous les hommes ne peuvent être conduits ce 
même. Les opinions, les institutions impriment 
aux habitans de chaque pays un caractère différent, 
et il est impossible de régir des Asiatiques comme 
des Européens. Les abus qui existent dans le gou- 
vernement chez les Chinois , tiennent sans doute 
h" la disposition et au génie de ce peuple , et 
vouloir les réformer, seroh peut-être dang-ereux. 
Quoi qu'il en soit , il est facile de se convaincre , 
par ce que j'ai rapporta, que c'est à tort que cer- 
tains écrivains ont avancé que* la manière de gou- 
verner à la Chine remporte sur celle des autre» 
pays , que la législation y est parfaite , et que cet 
empire ne forme qu'une seule famille, dont Ten - 
pereur est comme le patriarche (a). 



( a) Raynal , tome I, page , et tome VII, page -2/«f. 



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SUR LES CHINOIS. ^5 * 

Bne seule chose sur laquelle le gouvernement 
soit blâmable , et cependant excusable en même 
temps , c'est la défense de sortir, du pays ; car 
en empêchant la sortie des hommes , c'est fermer 
une issue à la population surabondante, qui se 
trouve par-là forcée de se dévorer elle-même ; mais 
les Chinois ont prévu que Té migration et la libre 
communication des peuples amèneroierit des opi- 
nions étrangères, peut-être aussi des étrangers 
mêmes , et ils ont craint que leur admission ne 
devînt funeste à la tranquillité publique. 

Depuis que la Chine subsiste , combien d'em- 
pires culbutés ! que de peuples anéantis et tombés 
dans l'oubli \ Si elle est encore intacte, elle le doit 
autant à sa manière de voir qu'a sa situation géo- 
graphique. En permettant aux Européens de s'éta- 
blir chez elle , son antique gouvernement crouleroit 
bientôt : le renversement du trône de? Mogols et 
l'asservissement de l'Inde sont des exemplès assez 
frappans. 

CLASSES DES CITOYENS. 

« 

I l n'y a point de noblesse à la Chine ; aucun 
état n'est fixe ni héréditaire. Un fils succède aux 
biens de son père , mais non a ses dignités. Les 
seuls descendans de la famille régnante ont le rang 
de princes ; ils possèdent des revenus , niais ils ne 
jouissent d'aucun pouvoir. On regarde comme 

Ff 2 



45* OBSERVATIONS 
nobles tous ceux qui sont ou qui ont été manda- 
rins , et ceux qui ont obtenu quelques degrés. 
C'est encore un titre de noblesse que d avoir reçu 
quelque marque d'honneur de l'empereur : ces 
titrée s accordent même aux ancêtres des personnes 
que le prince veut honorer , mais ne se transmet- 
tent pas aux enfans. Les fils du plus puissant man- 
darin , s'ils n'ont pas de talens , rentrent bientôt 
dans la classe ordinaire , d'autant plus que les biens 
du père , ne passant pas à un seul entant , mais 
étant partagés entre tous les frères, les richesses 
diminuent en proportion du nombre des héritiers: 
aussi les familles ne subsistent pas long-temps dan* 
le même état de splendeur. 

La famille la plus ancienne est celle de Confu- 
cius ; c'est la seule qui jouisse d'un titre d'honneur 
qui passe au descendant direct. 

II y a sept classes de citoyens ; les mandarins , 
les militaires , les lettrés , les bonzes , les labou- 
reurs y les ouvriers et les marchands. Tous les 
citoyens , lorsqu'ils ont les degrés nécessaires , 
peuvent parvenir aux emplois ordinaires ; mais if 
faut du talent , du crédit et des services pour en 
obtenft de plus importans. 

Les mandarins de robe et dépée sortent presque 
tous des trois dernières classes de citoyens. L*éta\ 
dé mandarin , soit civil , soit militaire , est le plus 
respecté ; tous les Chinois aspirent k le posséder, 



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SUR LES CHINOIS. 453 
d'autant plus que celui qui en est revêtu jouit d'une 
portion d'autorité , et se trouve à même d'acquérir 
des biens et des honneurs. 

0 Les lettrés sont des aspirans qui briguent les 
places , et font tous leurs efforts pour les obtenir ; 
car un lettré sans emploi est peu considéré. Les 
rioms des lettrés sont inscrits au tribunal du Ly 7 
pou ; c'est lui qui est chargé de la nomination de 
tous les mandarins , et qui instruit i'eiflpereur lors- 
qu'il y a des places vacantes. 

Les bonzes sont en grand nombre. La supers^ 
tition étant générale a la Chine, ils savent en tirer 
parti ; aussi possèdent-ils des maisons , des terres 
et des fermes. 

Les laboureurs sont nombreux : c'est la classe 
que le gouvernement protège le plus ; c'est elle 
aussi qui est la moins riche. Les Chinois , soit 
qu'ils cultivent leurs propres terres , soit qu'ils 
fassent valoir celles des autres , sont en général 
peu fortunés. 

Les marchands sont peu considérés , et Ton 
méprise même ceux qui , sortant de leur patrie , 
s'exposent à toutes sortes de dangers pour aller 
commercer au loin. Nous ne devons pas nous 
étonner, après cela, si les Chinois n'ont pas une 
grande estime pour les marchands Européens qui 
fréquentent la Chine , puisque > les mettant sur 

la même ligne que leurs compatriotes qui vont 

Ff 3 



454 OBSERVATIONS 
chercher fortune hors de leur pays , ils fes regardent 
à -peu -près comme des vagabonds. C'est d'après 
cette opinion que les Chinois préfèrent le labou- 
reur au marchand : encore placent -ils avant ce 
dernier l'ouvrier et l'artisan. 

Beaucoup d'auteurs ont écrit qu'à la Chine îes 
enfans exercent le même métier que leurs pères: 
selon eux ifs ne peuvent en changer. Il est de 
fait, au contraire, que les fils apprennent" rare- 
ment le métier de leur père , et que ce n'est que 
la nécessité qui les y contraint. Aussitôt qu'un 
Chinois a 'de l'argent , il se livre au commerce ; et 
lorsqu'il est devenu plus riche, il achète quelque 
titre qui le mette à même d'obtenir de petits man- 
darinats, et de jouir plus tranquillement du bien 
qu'il a gagné ; car les marchands qui continuent 
leur profession après s'être enrichis, son* obligés 
de cacher leur fortune, dans la crainte d'éveiller 
l'avidité des mandarins, ou d'inspirer de fomôra g e 
au gouvernement , qui n'aime pas qu'on fasse 

■ 

parade de son opulence. 

Les comédiens, ainsi que les ministres de dc- 
Bauche , sont réputés infâmes et inadmissibles aui 
examens pour être mandarins. L'empereur Kien- 
long a rendu une ordonnance, portant qu'il faudra 
trois générations pour effacer la tache d'avoir été co- 
médien et pour pouvoir obtenir un grade civil. Ls 
geôliers , les bourreaux sont mal vus , à cause ce 



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sup les chinois; '455 

ïeur état ; mais ils peuvent le quitter quand ils ont 
de quoi vivre. . . 

II existoit il y a quelques armées une classe, 
d'hommes appelés To-min, qu'on regardoit comme 
iniàmes : ces gens se trouvoient dans la province 
de Tche-kiang , et particulièrement à Chao-hing , 
où ils vivoient dans une rue séparée , et ne pou- 
voient remplir que les métiers les plus vils. Ces 
To-min descendoient cependant des seigneurs qui 
vivoient lors de la destruction des Song par les 
Yuen , en 1 279 après J. C. Mais Fempereur Yong- 
tching leur a rendu l'état civil par un édit portant 
qu'ils seroient traités et regardés a l'avenir comme 
les autres citoyens. 

Les conducteurs des barques impériales. , appelés 
Kan-kia, sont encore mal fainés , parce que les 
gens qui sont employés h tirer ces bateaux , sont 
ordinairement des Chinois condamnés à l'exil pour 
quelque crime. 

MANDARINS. 

Les mandarins sont changés tous les trois ans; 
aucun d'eux , excepté les militaires , ne peut pos- 
séder un emploi dans la province où il est né ; il 
faut qu'il en soit éloigné de cinquante lieues , et 
ce n'est qu'à l'âge de soixante ans qu'il acquiert 
Je droit d'en être plus rapproché. 

Nui officier n a la liberté de se marier dans la 

Ff 4 



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OBSERVATIONS 
province ou dans la ville qu'il gouverne. Tous les 
mandarins doivent quitter leurs places à la mort 
cFun père, d'une* mère, d'un grand-père et d'une 
grand'mère. 

Lorsqu'un mandarin obtient un poste supérieur 
. dans une province où l'un de ses parens est em- 
ployé , ceiui-ci est obligé d'avertir fes tribunaux 
de Peking , qui le font passer ailleurs. 

Le père et le fils , l'oncle et le petit- fils ne peu- 
vent être dans le même tribunal. Un petit man- 
darin a tout pouvoir dans son district ; mais i! 
dépend d'autres mandarins plus élevés , qui eur- 
mèmes à leur tour sont subordonnés aux grands 
officiers de la province. Les mandarins doivent se 
surveiller les uns les autres , et rendre compte de 
la conduite de leurs inférieurs ; ils sont même 
responsables des fautes que ceux-ci peuvenr com- 
mettre ; mais les inférieurs savent les tromper de 
toutes les manières. Quant aux grands officiers % 
s'ils s'accusent quelquefois entre eux, ce n'est que 
lorsqu'ils n'ont rien à craindre de ceux qu'Us cher- 
chent a détruire. 

Si un vol ou un assassinat est commis sans qu'on 
découvre Fauteur, le mandarin du district où s'est 
passé le crime est destitué. 

Les mandarins travaillent de grand matin , er 
ne doivent prendre aucune nourriture avant d'avoir 
été au conseil* 

■ 



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SUR LES CHINOIS. 4$7 
Aucun d'eux n'est justiciable tant qu'il est en 
place , parce qu'il représente le souverain ; il faut 
qu'il soit cassé pour que la justice puisse avoir 
droit sur lui. 

Ces réglemens prouvent assez les vues sages du 
gouvernement ; ii a cherché tous les moyens de 
contenir les gens en place; et, comme le dit très- 
biep un auteur, rien ne seroit comparable à Tordre 
établi à la Chine, si les mandarins n'écoutoient pas 
autant leurs passions (a) ; mais il est si rare de voir 

■ 

un homme sortir de son emploi sans être devenu 
riche , que les Chinois regardent comme un phénix 
tout mandarin désintéressé même jusqu'à un cer- 
tain point (b). Enfin , c'est un proverbe en Chine , 
que l'empereur lâche autant de loups et de voleurs , 
qu'il crée de mandarins (c). 

Les mandarins , ainsi que je l'ai dit plus haut , 
sortent des trois dernières classes des citoyens , 
qui sont, les laboureurs , les artisans et les mar- 
chands ; cependant le peuple leur obéit aisément , 
et leur donne en parlant , les titres de Lao - ye 
[seigneur] , Ta-ko-ye [grand seigneur] , Ta-jin 
[grand homme]. 

On ne parle aux mandarins qu'à genoux, à 



(a) Duhàîdc, tome Il , page 

(b) Missionnaires, tome VIII , page 41* 

(c) Magalhem, page 166* 



OBSERVATIONS 
moins qu'on ne soit revêtu d'un office , ou qu'oit 
ne jouisse d'un grade qui en dispense. L'appareiL 
des magistrats en impose , mais pius encore la 
manière sévère dont un Chinois seroit puni s'il 
ne se retiroit pas à l'approche d'un mandarin , et 
s'il n'attendoit pas respectueusement, la tête droite 
et les bras pendans, que cet officier soit passé. 

Lorsque les missionnaires (a) ont écrit que les 
grands craindroient de heurter un vendeur d'allu- 
mettes, ils ont un peu exagéré la politesse des 
mandarins. A la Chine, ce n'est pas le sentiment 
qui porte au respect, ç'est la force et la crainte; le 
chemin des devoirs est marqué , quiconque s'en 
.écarte, y est prompternem ramené par le bambou. 

Les mandarins ne paraissent jamais dans les 
lieux de leur juridiction , sans être accompagnés 
d'un cortège considérable , composé de tous Jes 
gens de leur tribunal ; la marche est ouverte par 
deux Chinois , açmçs de deux bamboux longs et 
plats , servant à donner la bastonnade ; Us crient 
de temps en temps , pour avertir de l'arrivée du man- 
darin, et sont suivis par deux autres hommes, qui, 
pour le même motif, battent sur un large bassin 
de cuivre : après eux viennent un certain nombre 
de bourreaux pourvus de chaînes , de fouets , de 
sabres; ensuite ceux qui portent les parasols, les 



(ii) Missionnaires, tome VIII , page zrS. 



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sur les chinois: ^59 

étendards et Jës marques de dignité de Fofficier 
public ; quelques soldats a cheval précèdent le 
palanquin qui est porté par quatre hommes', et 
entouré des principaux domestiques ; d'autres sol- 
dats mêlés de personnages tenant k la main les 
choses nécessaires au service du mandarin , ter- 
minent le cortège. Si c'est pendant la nuit que la 
marche a lieu , on porte des lanternes et Ton en 
suspend autour dû palanquin. Le cortège d'un 
homme en place est quelquefois de plus de cent 
personnes ; mais cette suite si nombreuse et si 
pompeuse en apparence, est peu de chose lors- 
qu'on l'examine de près. La pompe consiste dans 
le nombre des serviteurs , mais non dans leur belle 
tenue. La cour même de Peking n'a rien de ma- 
gnifique. Excepté les personnes qui approchent 
d'un mandarin , \out le reste est fort mal habillé ; 
souvent les parasols sont déchirés , et la soie qui 
les couvre au lieu d'être rouge, est presque jaune 
de vieillesse ou de saleté. La discipline et Tordre 
ne sont pas mieux observés; car a peine le man- 
darin est-il sorti de son palanquin , que les cava- 
liers quittent leurs chevaux et se mettent à jouer 
par terre avec les autres soldats ; les bourreaux , 
les estaffiers , les coupe - têtes en font autant ; 
enfin , personne ne garde sa place. Mais , si la 
suite d'un mandarin n'est ni bien entretenue , ni 
bien habillée, elle est néanmoins nombreuse ; et 



t\6o OBSERVATIONS 
pour nourrir tout ce monde et fournir à mille 
autres frais, les appointemens que donne l'Etat ne 
suffisent pas , car les mandarins n'ont positivement 
que le juste nécessaire (aJ.Le gage fe plus élevé , 
dit le P. Trigaut , ne monte pas à rniHe écus t 
ce taux est un peu foible; mais il est constant que 
les mandarins ne voleroient pas autant s'ils étoient 
mieux ^payés. Les injustices ne leur coûtent que 
la peine de les tenir secrètes , et ifs ne manquent 
pas de tirer du peuple de quoi subvenir à toutes 
leurs dépenses. 

Les officiers civils et militaires sont tous soldés 
sur les revenus de la province, dans les différens 
lieux où ils sont employés : ceux qui sont attachés 
au trésor, reçoivent en outre un droit sur /es 
sommes qui leur passent par les mains. ♦ 

MANDARINS CIVILS. 

Les Tsong-tou sont les premiers officiers qui 
régissent le peuple : leur juridiction s'étend sur 
une ou deux provinces ; on n'en compte que onze 
dans tout l'empire. 

Le Fou-yuen est le gouverneur de la province. 

Le Pou-tching-sse, est le grand trésorier , et 
grand )uge civil. Ces trois grands officiers ne re- 
lèvent que des tribunaux de Peking. Dans les 

— - _ 

(a) Missionnaires, tome IV t page ijp. 



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SUR LES CHINOIS. 
provinces de Quang-tong et de Fo-kien , il y a 
un Hopou ou grand douanier, qui relève directe* 
ment du tribunal des finances de la capitale de 
f empire : le Hopôu de Quanton n'est chargé que 
de l'inspection du commerce avec les Européens ; 
il marche après les premiers mandarins de la pro* 
vînce. Les autfes mandarins sont : 

Le Ngan-charsse, premier juge criminel; 

LesTacnye, intendans de deux villes du premier 
ordre , chaque province étant partagée par districts ; 

Le Tching-tchou-kao, président des examens: 
il vient de Peking tous les trois ans ; 

Le Hio-yupn , inspecteur des écoles : il vient 
également de Peking , et fait deux examens dans 
trois ans ; ; i 

Le Yen-yuen, intendant du sel; 

Le Y-tchouen-tao , intendant des postes , de* 
bâtimens et des bateaux ; 

Le Pin-py-tao , inspecteur des troupes ; t 

Le Tun-riao , intendant des chemins ; 

Le Ho-tao, inspecteur des fleuves ; 

Le Hay-tao , inspecteur des côtes de la mer ; 

Le Tchy-fou , gouverneur des villes du pre- 
mier ordre ; 

Le Tchy-tcheou , gouverneur des villes du se- 
cond ordre ; 

Le Tchy-hien , gouverneur des villes du troi- 
sième ordre. 



462 OBSERVATIONS 

Lorsqu'on parie de ces trois dernières dasses 
de mandarins , on ajoute le nom de la ville : par 
exemple , potir dire ie gouverneur de Quanton, 
on dit, Quang-tchy^fou. Dans les grandes villes, 
comme à Quanton > il y a deux Tchy-<hien , c'est-à- 
dire , que kiville et son territoire sont partagés 
en deux portions , dont chacune est gouvernée 
par un Tdiy-hien. Cette dénomination a souvent 
trompé les étrangers , qui ne con ce voient pas com- 
ment une viHe du premier ordre pouvoit être, en 
même temps, une.Viile du troisième ordre. Peking, 
dont le nom est Chun -tien -fou , renferme deux 
Hién , l'un appelé Tay-tsirtg-h ien , et (autre Oaang- 
ping-hien. 

La ville de Hang-tcheou-fou , dans le Tch& 
kiang, a deux Hien ; savoir, Gin-to-hren, etTsien- 
tahg-hien. 

Les villes ont en outre des sous-gouverneurs, 
nommés EuWou.; <tes assesseurs, appeiés Eirl-ya ; 
et plusieurs autres mandarins ; savoir : 

Le Nan-hay, chef de police , et ses assesseurs 
ou lieutenans de quartier; 

Le Chouy-kô-tse* receveur des droits sur les 
boutiques des marchands ; 

Le Sse-yu , gardien des prisons ; 

Le Chouy-ta-che , douanier ; 

Le Kou-ta-che, inspecteur des magasins; 

Le Y-tcheng, inspecteur des postes > 



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SUR LEA CHINOIS. 463 
Le Hio-tcheng , inspecteur des écoles. 
Outre ces mandarins il y en a d'autres qui 
ont la direction du sel ; chacun de ces mandarins 
a ses assesseurs , et les personnes nécessaires pour 
former son tribunal appelé en Chinois Ya-men. 
Tous ces officiers sont entièrement soumis à leurs 
supérieur* 

Les bourgs et les villages ont aussi de petits 
officiers chargés du soin d'y établir etxPy maintenir 
le bon ordre. 

Le nombre des mandarins varie suivant les dif- 
férens auteurs qui en ont parlé. Le P. Arràot met 
huit mille neuf centsojxante-cinq mandarins, dont 
mille huit cent soixante-deux supérieurs; M. Ma- 
cartney porte le nombre de ceux-ci à mille neuf 
cent vingt -un , et ne parle pas des subalternes. 
D'autres écrivains en mettent neuf mille , et le 
P. du Halde treize-mille six cents ; cette différènce 
ne provient que de ce que ces auteurs ont compté 
tout ensemble , et n'ont point fait de distinction 
entre les grands et les petits officiers. 

j 

MANDARINS MILITAIRES. , 

Il y a à Peking cinq tribunaux nommés Qu-fou , 
qui comprennent les cinq classes dans lesquelles 
tont rangés tous les mandarins militaire^: ? 

La i. re Heou-fou / arrière-garde ] ; 
a.' Tso-fbu [allé gauchej ; 



464 OBSERVATIONS 
La 3.' Yeou-fou [aile droite] ; 

4. ' Tchong-fou [corps du milieu] ; 

5. ' Tsien-fou [avant- garde ] . 

Ces cinq classes , qui ont à leur tête un prési- 
dent et deux assesseurs toujours pris parmi les 
officiers les plus élevés , dépendent (Tun tribunal 
suprême nommé Jong-tching-fou , dont le chef est 
un des plus grands seigneurs de l'empire ; il a un 
mandarin de lettres pour adjoint , et deux asses- 
seurs. Ce tribunal veille sur tous les officiers et sol- 
dats de la cour; mais dans les affaires fmportantes 
il dépend du tribunal nommé Ping-pou. 

Mandarins Tartarcs. 

Le générai Tartare se nomme Tsiang-kiun , et 
ses deux lieutenans Tou-tong. Viennent ensuite 
Les Kou-chan [colonels] ; 
Les Tsang- lin g / lieutenans-colonels de cavalerie ] ; 
Les Fang-yu [capitaines] ; 
Les Hiao-ky-kiao [lieutenans/ ; 

Mandarins Chinois. 

Le premier officier s'appelle Ty-tou; il com- 
mande tqutes les troupes de la province. 

Le lieutenant-général se nomme Tchong-kiun ; 
sa place est au centre de l'armée. 

Le Ty-tou a sous lui six Tsong-ping [généraux } ; 
des Fou-tsiang [maréchaux-de-camp] ; des Tsan- 
ttiang [ brigadiers ] ; des Y eou - ky / colonels ] ; des 

Cheou-pey ^ 



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SUR LES CHINOIS. 465 
Cheou-pey [lieutenant - colonels] , des Tsien-tsong 
/ capitaines ], des Pa-tsong / lieutenans J, des Pe-tsong 
ou centeniers , qui commandent à cent soldats. 

Le nombre des officiers militaires est de sept 
mille quatre cent dix-sept ; d'après ïes Angiois , 
il seroit de sept mille neuf cent soixante - cinq , 
ce qui ne diffère pas beaucoup. Le P. du Halde 
compte dix-huit mille mandarins de guerre ; mais 
il a compris dans ce calcul les bas - officiers com- 
mandant cent soldats. 

COSTUME DE L EM PERE U R ET DES 

MANDARINS. 

La couleur jaune -clair est réservée pour l'em- 
pereur et ses fils; ses parens même, et tous les 
mandarins ne portent que des habits violets. 

Les grades déterminent les habits des manda- 
rins , et personne ne se permet de porter un vête- 
ment qui ne lui convient pas ; les femmes même 
des gens eiî place suivent cet usage, et leurs robe» 
sont conformes au rang de leurs maris. Un parti- 
culier n oseroit avoir sur son habit de la broderie 
en or, c'est le privilège des mandarins. 

On n'a pas été tout-à-fait exact lorsqu'on a dit 
que les dragons brodés sur les robes de l'empereur 
et des mandarins ne différoient que dans le nombre 
des griffes. L'empereur , ses fils et Jes Régulos 
[princes du premier ordre J du i. <r et du a. e rang, 

TOME II. G g 



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466 OBSERVATIONS 
portent des dragons à cinq griffes, nommés Long; 
les Régulds du 3.* et du 4- r rang portent aussi 
ies mêmes dragons, avec quatre griffes; mais ceux 
du 5 rang , ainsi que tous les mandarins , portent > 
au lieu de dragons, des espèces de serpens à quatre 
griffes appelés Mang. 

Les grands seigneurs et les mandarins se re- 
connoissent aux habits, à fa plaque, à la ceinture 
et au bouton placé sur le sommet de feurs bonnets, 
qui sont de deux espèces, Fun d'hiver et Fautre 
d'été : le premier , garni de pelleteries , se prend 
au 1 5 ou vers le 25 de la neuvième lune [ milieu 
d'octobre]; et le second, au 1 5 ou vers le 25 de 
la troisième lune [milieu d'avril]. 

Le bouton de cérémonie , pour le bonnet de 
l'empereur, consiste dans trois perles, supportées 
chacune par un dragon d'or; ces trois dragons sont 
placés Fun au-dessus de Fautre, et ornés chacun dè 
quatre perles, le tout surmonté d'une be))e perle; 
ainsi cet ornement est composé de seize perles. 

Le bonnet d'été a un bouton pareil, mais il esl 
de plus orné par devant d'une figure d'or dè Fo , 
entourée de quinze perles , et par derrière d'une 
broderie avec sept perlés. 

Les bonnets ordinaires □"hiver et d'été , n'ont 
qu'une seule perle pour bouton f quelquefois même 
le bouton est seulement formé par de petites gances 
de soie entrelacées. 



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SUR LES CHINOIS. 467 
L'habit de dessus de l'empereur a quatre cercles 
brodés avec des dragons à cinq griffes; deux de 
ces cercles sont sur les épaules , un sur la poitrine, 
et le quatrième sur le dos. 

Son collier contient cent douze perles , dont 
quatre grosses , et divers autres ornemens com- 
posés de rubis, d'azur et de succin. L'empereur 
peut seul avoir un collier de perles ; il se sert ordi- 
nairement d'un collier de corail ; mais souvent il 
ne porte ni bouton , ni collier , non plus que ses fils 
et petits - fils ; sa ceinture est jaune -clair, avec 
quatre cercles d'or ornés de rubis, de saphirs et 
de perles. 

Le premier fils de l'empereur , appelé Hoang- 
tay-tse, porte sur son bonnet d'hiver et d'été, un 
bouton formé de trois dragons d'or , enrichis de 
treize perles et surmontés d'une plus grosse ; mais 
le devant du bonnet d'été est orné d'une figure 
d'or de Fo, entourée de treize perles, et le der- 
rière, d'une broderie avec six perles; son collier 
est de corail avec des ornemens de saphirs ; sa 
ceinture est jaune-clair , avec quatre cercles d'or 
ornés de pierres d'azur et de perles. 

Les autres fils de l'empereur, nommés Hoang- 
tse, ont le même bouton que le fils aîné , pour le 
bonnet d'hiver et d'été ; mais le haut n'est terminé 
que par un rubis , et au lieu d'une figure de Fo , 
ils n'ont au bonnet d'été que cinq perles par devant, 

Gg 2. 



466 OBSERVATIONS 

et quatre par derrière ; leurs colliers sont pareils 

à celui du fils aîné. 

Les Tsin-vang, Régulos du premier rang, por- 
tent sur leurs bonnets d'hiver et d'été, deux dra- 
gons d'or ornés de neuf perles avec un bouton 
de rubis ; leur bonnet d'été est de plus orné par 
devant de cinq perles , et de quatre par derrière 
posées sur une fleur d'or ; leur habit est violet 
avec des dragons à cinq griffes. 

Les Kiun-vang , Régulos du second rang , ont 
sur leur bonnet d'hiver , deux dragons d'or ornés 
de huit perles avec un rubis pour bouton ; leur 
bonnet d'été a quatre perles par devant , et trois 
par derrière ; leur habit est le même que celui des 
princes du premier rang. 

Les Pey-Ie , Régulos du troisième rang , ont au bon- 
net d'hiver, deux dragons d'or ornés de sept perles 
avec un rubis pour bouton ; leur bonnet defé porte 
trois perles sur le devant, et deux sur le derrière; ia 
plume de paon qui est attachée au haut du bonnet , 
et qui pend en arrière , a trois yeux ; leur collier est 
de pierre d'azur; leur habit est violet avec un dra- 
gon à quatre griffes brodé au milieu d'un cercfe 
placé sur la poitrine, et un pareil sur le dos. 

Les Pey-tse , Régulos du quatrième rang , ont 
au bonnet d'hiver, deux dragons d'or ornés de six 
perles , et un bouton de rubis ; le bonnet deté 
n'a que deux perles en avant et une derrière. Ljl 



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sur les chinois: 469 

plume de paon a trois yeux , et leur habit est le 
même que celui des Pey-Ie. 

Les Koue-kong , Régulos du cinquième rang , 
ont sur le bonnet d'hiver, deux dragons d'or ornés 
de cinq perles , avec un rubis pour bouton ; le 
bonnet d'été n'a qu'une perle en avant , et une 
pierre verte en arrière. La plume de paon qu'ils 
portent a deux yeux ; le bonnet ordinaire de tous 
cçs Régulos, n'est surmonté que d'un simple rubis 
pour bouton ; l'habit est violet avec une plaque 
carrée sur la poitrine et sur le dos ; au milieu de 
ces plaques est un grand serpent à quatre griffes , 
appelé Mang. 

Les Min-kong (a) portent sur le bonnet d'hiver 
et d'été , un bouton d'or travaillé , orné de quatre 
perles et surmonté d'un bouton de rubis. Leur 
bonnet ordinaire n'a qu'un bouton rond de corail ; 
leur habit est violet et pareil à celui des Koue- 
kong ; leur collier est de corail avec des orne- 
mens en azur , en or et en succin ; ce collier sert 
pour les quatre ordres qui précèdent celui-ci , et 
pour les cinq qui le suivent. 

Les Heou portent sur leur bonnet d'hiver et 
d'été , un bouton d'or travaillé , orné de trois perles 
et surmonté d'un rubis. 



(a) Les Min-kong, les Heou et les Pe, sont des princes du 
xcond ordre. 

Gg } 



4jO OBSERVATIONS 

Les Pe portent sur fe bonnet cFhiver et (fêté 9 
un bouton d'or travaillé , orné de deux perles 
et surmonté d'un rubis. Les princes de ces trois 
classes ont le même habit, et le même bouton pour 
le bonnet ordinaire. 

COSTUME DES MANDARINS. 

On compte neuf ordres de mandarins, distin- 
gués par le bouton , la plaque et la ceinture. Il y 
a deux sortes de boutons dans chaque ordre , Tun 
rond, et l'autre oblong taillé en aiguille à pans; 
mais je n'ai vu porter ce dernier qu'une seule fois. 

Premier ordre. 

Ces mandarins portent en cérémonie un bonnet 
avec un bouton d'or travaillé , orné d'une perle 
et surmonté d'un bouton oblong de rubis, rouge 
transparent. 

Leur habit est violet avec une plaque carrée 
sur la poitrine , et une autre sur le dos , dans 
lesquelles il y a en broderie une figure de Ho 
[ pélican ]. 

. Leur ceinture est ornée de quatre pierres bru- 
che f agate ] t enrichies de rubis. 

Les officiers militaires du même ordre portent 
les mêmes décorations , mais la broderie des deux 
plaques est différente , c'est un Ky-lin / animal 
fabuleux des Chinois ]. 



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SUR LES CHINOIS. 47 1 

Second ordre. 

Le bonnet de cérémonie porte un bouton d'or 
travaillé , orné d'un petit rubis surmonté d'un 
bouton de corail travaillé , rouge opaque. 

Le bonnet ordinaire n'a qu'un bouton rond de 
corail travaillé ; l'habit est violet , les plaques ont 
en broderie un Kin - ky f poule dorée ]. 

La ceinture est ornée de quatre plaques d'or 
travaillées et ornées de rubis. 

Les officiers militaires portent les mêmes déco- 
rations; ils ont dans la plaque un Su [ lion ]. 

Troisième ordre. 

Le bonnet de cérémonie porte un bouton cTor 
travaillé , orné d'un petit rubis surmonté d'un 
bouton de saphir , bleu transparent. La plume de 
paon n'a qu'un œil. 

Le bonnet ordinaire n'a qu'un simple bouton 
rond de saphir. 

L'habit est violet , les plaques ont en broderie 
un Kong-tsio [ paon ]. 

La ceinture est ornée de quatre plaques b?or 
travaillées. 

Les officiers militaires portent les mêmes déco- 
rations; la figure de la plaque est un Pao / pan- 
thère à taches rondes]. 

Quatrième ordre. 

Le bonnet de cérémonie porte un bouton d'or 



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4j2 OBSERVATIONS 

travaillé , orné d'un petit saphir surmonté cTun 

bouton de pierre d'azur, bleu opaque. 

Le bonnet ordinaire n'a qu'un bouton rond de 
pierre bleue opaque. 

L'habit est violet, les plaques ont en broderie 
un Yen [ grue ]. 

La ceinture est ornée de quatre plaques dTor 
travaillées , avec un bouton d'argent. 

Les officiers militaires ont les mêmes décorations ; 
mais la figure de la plaque est un Hou / tigre ]. 

Cinquième ordre. 

Le bouton du bonnet de cérémonie est <Tor tra- 
vaillé, orné d'un petit saphir surmonté d'un bouton 
de cristal de roche , blanc transparent ; le bouton 
ordinaire est rond et de cristal. 

L'habit est violet ; sur la plaque est brodé un 
Pe-hien [faisan blanc], 

La ceinture est ornée de quatre plaques d'or 
unies, avec un bouton d'argent. 

Les officiers militaires portent les mêmes déco- 
rations, et dans la plaque un Hiong [ours]. 

Sixième ordre. 

Le bonnet de cérémonie porte un bouton d'or 
travaillé, orné d'un petit saphir surmonté d'un 
bouton fait d'une coquille marine , blanc opaque; 
la plume pour cet ordre n'est pas une plume de 
paon, mais une plume bleue. 



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SUR LES CHINOIS. 473 

Le bonnet ordinaire n'a qu'un bouton rond , 
blanc opaque. 

L'habit est violet ; la broderie des plaques est 
un Lu-su [ cigogne ]. 

La ceinture est ornée de quatre plaques rondes 
d'écaillé , avec un bouton d'argent. 

Les officiers militaires portent les mêmes dé- 
corations ; la broderie des plaques est un Pien 
/ petit tigre ]. 

Septième ordre. 

Le bonnet de cérémonie porte un bouton d'or 
travaillé , orné d'un petit cristal surmonté d'un 
bouton d'or uni ; le bouton ordinaire est aussi d'or, 
mais sans ornement. 

L'habit est violet ; la broderie de la plaque re- 
présente un Ky-chy [perdrix], 

La ceinture a quatre plaques rondes d'argent. 

Les officiers militaires ont les mêmes décora- 
tions , excepté que la figure brodée de la plaque 
représente un Sy *[ rhinocéros ]. 

Huitième ordre. 

Le bonnet de cérémonie porte un bouton d'or 
travaillé , surmonté d'un bouton d'or également 
travaillé ; le bouton ordinaire n'est formé que 
d'un seul bouton d'or travaillé. 

L'habit est violet , avec la figure d'un Ngan- 
chun [caille ] , brodée dans la plaque. 



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4j4 OBSERVATIONS 

La ceinture a quatre plaques faites de corne de 
bélier, avec un bouton d'argent. 

Les officiers militaires ont Jes mêmes décorat/ons ; 
la figure brodée de leur plaque est la même que 
celle du septième ordre. 

Neuvième ordre. 

Le bonnet de cérémonie porte un bouton d'or 
travaillé , surmonté d'un bouton d'argent travaillé ; 
le bouton ordinaire est d'argent travaillé. 

L'habit est violet ; la figure brodée de la plaque 
représente un Tsio f moineau ] . 

La ceinture est ornée de quatre plaques faites 
de corne noire, avec un bouton d'argent. 

Les officiers militaires prennent les mêmes dé- 
corations ; la figure brodée de leur plaque est un 
Hay-ma / cheval marin ]. 

Après les mandarins, les Chinois qui ont obtenu 
des grades dans les examens, soit civils, soit mili- 
taires, portent aussi une marque distinctive. 

Les Tsin-tse ou docteurs , portent sur le bonnet 
un bouton d'or travaillé , surmonté de trois ra- 
meaux d'or à neuf feuilles ; le bouton ordinaire est 
le même que celui des mandarins du septième ordre. 

Les Kiu-jin portent un bouton d'argent tra- 
vaillé , surmonté d'une figure d'oiseau en or ; le 
bouton ordinaire est composé d'un bouton rond, 
d'or uni, posé sur une base d'argent; l'habit est 



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SUR LES CHINOIS. 475 
gros bleu , bordé de bleu céleste ; la ceinture est 
celle des mandarins du huitième ordre. 

Les Kien-seng portent un bouton d'argent uni , 
surmonté dune figure d oiseau en or ; l'habit et la 
ceinture sont les mêmes que ceux des Kiu-jin. 

LesSeng-yuen , que les missionnaires appellent 
Sieou-tsay, portent un bouton d'argent, surmonté 
d'une figure d'oiseau en argent ; le bouton ordi- 
naire est rond , il est d'argent et uni ; l'habit est 
bleu céleste , bordé de bleu plus foncé ; la cein- 
ture est celle des mandarins du neuvième ordre. 

Le bonnet des mandarins est toujours recouvert 
d'une houpe rouge ; les officiers du Ly-pou que 
nous vîmes au palais à Peking , au lieu de l'avoir 
de poil uni et droit, la portoient de poil crépu. 

La plume de paon est , comme on l'a déjà vu , 
une distinction accordée par l'empereur, et reçue 
de sa main. 

Le collier appelé Chao-tchu, sert à distinguer 
les grands mandarins ; il est composé de cent huit 
grains partagés en quatre divisions par quatre gros 
grains ; ceux d'en bas sont un peu plus forts que 
ceux d'en haut. La plaque brodée que les manda- 
rins portent sur la poitrine et sur le dos, repré- 
sente dans le haut des nuages, et dans le bas de la 
terre sur laquelle pose l'animal. 

Le jaune étant une marque de distinction ré- 
servée à l'empereur, les habits de ses gens, et ses 



4~6 OBSLUVATIONS SUR LES CHINOIS 
voitures sont de cette même couleur. Les premier* 
ministres et les grands seigneurs se servent de 
palanquins couverts en drap vert ( n. 3 42 ). Cette 
couleur est rarement employée, sur-tout dans les 
provinces , et je n'ai vu qu'un seul grand man- 
darin de Quanton se servir d'un palanquin de drap 
vert; mais peut-être n'auroit-il pas osé le faire dans 
la capitale. L'empereur peut employer le nombre 
de porteurs qui lui plaît ; nous l'avons vu porte 
par huit , par seize et par trente -deux hommes. 
Les premiers mandarins se font porter par huit 
hommes, et les* mandarins inférieurs par quatre. 
Les particuliers n'oseroient aller en palanquin avec 
ce nombre de porteurs ; ils ne peuvent en em- 
ployer que deux ; leurs chaises même ont une 
forme différente , elles sont moins carrées , plus 
hautes et plus étroites (n.° 20). 



UN DU TOME SECOND. 



IMPRIMÉ 



far les soins de J. J. Marcel, Directeur généra! de l'Imprimerie 

impériale, et Membre de la Légion d'honneur. 



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